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Cinq ans après l’assassinat du Premier ministre Zoran Djindjić, la Serbie ne cesse de pleurer cet homme d’État qui avait eu le courage d’impulser un réel effort de modernisation et de transférer Slobodan Milošević au Tribunal pénal international de la Haye. Ivan Vejvoda, son ancien conseiller pour les affaires étrangères, revient pour Blic sur l’action politique de l’ancien dirigeant serbe.
Par Ivan Vejvoda [1]
La Serbie était en retard partout. Dès 1989 et la chute du mur de Berlin, tous les pays post communistes avaient rapidement effectué « un retour en Europe », et dès 1996, ils avaient déjà soumis des demandes d’adhésion à l’Union européenne (UE). Pendant ce temps, nous avons pris de longs chemins de traverse. Le Premier ministre Djindjić savait qu’il avait une « mission impossible » à accomplir. Mais de la même façon, il était convaincu que cette tâche était réalisable si nous, citoyens de Serbie, prenions conscience qu’il s’agissait de notre destin, que nous pouvions rattraper le retard, que rien n’était impossible à condition qu’on le veuille vraiment. Après sa mort, le fardeau de la succession fut énorme, mais très vite les principaux fondements d’un État de droit et de démocratie furent rétablis. De manière tragique, sa mort violente a prouvé, comme il l’avait présagé lui-même, qu’il n’était pas possible de démolir les bases d’une démocratie à laquelle il avait grandement contribué.
Il disait que nous devions au plus tôt faire face à des questions vitales comme la collaboration avec le Tribunal de La Haye ou le statut futur du Kosovo. Selon lui, ces deux questions en suspens empêchaient la progression rapide de la Serbie vers des réformes démocratiques et vers une modernisation du pays. C’est pourquoi fin janvier, début février 2003, il avait lancé une initiative pour trouver des solutions de compromis sur le problème du statut du Kosovo. Il avait souligné dans de nombreux entretiens avec des interlocuteurs internationaux que nous avions besoin, grâce aux efforts conjugués d’acteurs locaux et internationaux, de trouver « une solution démocratique, rationnelle, européenne et dans une grande mesure débarrassée d’une trop grande émotivité », en dépit de la complexité, de l’histoire et des liens culturels et affectifs qui existent entre la Serbie et le Kosovo. Sans une rapide intégration de la Serbie aux cadres euro-atlantiques, on ne pouvait garantir la paix, la sérénité et la sécurité pour tous les citoyens de Serbie.
Il pensait que la Serbie, alors unie avec le Monténégro, pouvait, en attendant le sommet de Thessalonique sous présidence grecque de juin 2003, se préparer rapidement à signer l’Accord de stabilisation et d’association (ASA). Naturellement, sa plus grande priorité restait l’économie : mise en place de réformes, privatisations et restructurations pour rattraper la dynamique perdue d’un développement plus que nécessaire. Tant que l’économie de marché n’était pas instaurée, il savait qu’il n’y aurait aucune issue à la crise et qu’on ne pourrait rattraper notre retard par rapport à la région et au monde extérieur. Et que pour soutenir ceux qui allaient payer le prix de la transition, il allait falloir s’appuyer sur l’État et sur un système de protection sociale efficace. Il comprenait l’importance du rôle de la société civile comme contrepoids à l’État dans une société démocratique moderne, et il trouvait le temps de s’entretenir avec ses représentants.
Cinq ans plus tard nous attendons toujours la signature de l’ASA, bien qu’il ait été paraphé. Nous attendons toujours que Ratko Mladić soit livré à La Haye, bien que 42 inculpés pour crimes de guerre soient déjà incarcérés. Nous subissons toujours un régime de visas implacable, même si récemment d’importantes négociations ont été entamées avec l’UE sur la libéralisation des visas. Les réformes du secteur de la sécurité ne sont toujours pas achevées, mais la Serbie a fait une avancée positive en devenant État membre du Partenariat pour la paix du programme de l’OTAN. Les privatisations, et plus encore, les restructurations des entreprises publiques, n’ont pas encore été terminées. L’économie de marché a été mise en place, mais de puissants monopoles se constitués et l’État peine à contrôler ces déséquilibres. Des sociétés étrangères sont présentes en Serbie, les investisseurs continuent d’affluer mais ils ne se sentent pas toujours complètement en sécurité, en particulier après les violences du 21 février et les déclarations de certains ministres qui les justifient.
Au cours de ces cinq années sans Zoran Djindjić, après ce terrible assassinat, après cet acte rétrograde, la Serbie a réussi dans une grande mesure, je le répète, grâce à son travail et à sa volonté, à maintenir ses principales bases démocratiques. La Serbie a également fait des progrès économiques et atteint un taux de croissance de 7% en maintenant un tant soit peu de stabilité. Mais tous les citoyens et l’ensemble de la société gardent une inquiétude permanente. La stabilité, l’avenir démocratique et européen sont parfois visibles avec moins de certitudes. Si la question des « traîtres » et des « patriotes » se posait de nouveau, cela signifierait que quelque chose de sérieux ne va pas. La peur que le passé revienne est toujours présente. De manière lente et frustrante, en s’arrêtant pour « réfléchir », la Serbie, au cours des cinq dernières années, est parvenue là où nous sommes actuellement.
Lors des élections présidentielles de juillet 2004 et du 3 février 2007, la Serbie a renouvelé son choix d’un avenir démocratique et européen, avec l’élection incontestable du candidat du Parti démocratique (DS), Boris Tadić. Lors des élections législatives de décembre 2003, puis de janvier 2007, elle a choisi la voie de ce qu’on a nommé le « bloc démocratique ».
Le choix d’un avenir démocratique et européen a été renouvelé lors de toutes les élections importantes depuis 2000. Aujourd’hui, la coalition du « bloc démocratique » doit faire un choix entre un avenir européen accéléré ou un « auto isolement ».
Le 11 mai prochain, la Serbie aura de nouveau l’occasion de confirmer ou de désavouer ses choix. Selon toutes les enquêtes, les citoyens de notre pays sont entièrement conscients de la dure réalité qui les entoure, mais ils savent qu’il n’y a qu’une seule voie pour renforcer la puissance politique, économique, sociale, culturelle et militaire de la Serbie : l’entrée la plus rapide dans l’UE et dans les structures euro-atlantiques, aussi imparfaites soient-elles. C’est sur cette voie que nous avait emmené le Premier ministre Djindjić et son équipe.
[1] Directeur du Balkan Trust for Democracy et conseiller de Zoran Djindjić pour les affaires étrangères et l’intégration européenne










