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Écrivain et publiciste, Fatos Lubonja s’est fait un nom dans son pays grâce à sa plume acérée et sans concessions sur la situation albanaise, politique, sociale, économique. Rien n’échappe à ce rescapé des inhumains camps d’internement communistes, qui lui ont ravi les plus belles années de sa jeunesse. Portrait intime du grand dissident albanais en père attentionné, qui croque la vie à pleine dents en compagnie de ses filles… Bien loin des modèles sociaux encore dominants en Albanie.
Par Zefina Hasani
Il a laissé de côté toutes les obligations de son agenda bien chargé, pour se délecter d’une journée entière en compagnie de ses trois filles et de ses deux petites-filles. Une promenade à la campagne près de Tirana, avec Ana, Teti, Luna et les filles de Teti, voilà ce qui peut arriver de plus beau à Fatos Lubonja. Si pour la plupart des pères albanais, cela relève de la routine, tel n’est pas le cas pour Fatos Lubonja. Le cours de sa vie mouvementée, passée comme actuelle, lui a valu tant de difficultés qu’il lui offre aussi des opportunités intéressantes.
Après être sorti d’un isolement long de dix-sept années dans les cellules carcérales communistes, Fatos Lubonja comprit que son mariage ne fonctionnait plus. Alors, au bout de quelques années il est retombé amoureux et il a recommencé sa vie. Il est devenu père, pour la troisième fois, à un âge plutôt avancé pour cette expérience, 50 ans. Il a mis en place un nouveau système de vie. Grâce également à son amie italienne, Debora, qui a bouleversé les vieilles dimensions traditionnelles du mari albanais. Cependant, la mission n’a pas dû être si difficile à mener à bien, avec un Fatos Lubonja qui n’a jamais su intégrer les règles de la société albanaise et qui est toujours sorti du cadre rigide de la morale albanaise. Cependant, cette nouvelle liaison et la naissance de Luna ont totalement changé le père qu’il est à nouveau devenu.
Peut-être que le fait d’avoir un enfant à cet âge est un acte plus responsable que lorsque l’on est plus jeune. Bien sûr, il est loin de se sentir comme un jeune homme de 21 ans, à peine marié, vivant sa liberté et ses passions sans contraintes. Désormais, sa passion est de s’occuper de sa petite Luna qui va sur ses trois ans. Sans oublier son travail, il met un point d’honneur à construire une bonne relation avec sa fille. « J’ai construit un rapport bien différent avec elle depuis le jour où elle est née. Généralement, dans notre culture traditionnelle, les pères interviennent peu dans la vie de leurs enfants lorsqu’ils sont encore bébés, notamment en ce qui concerne les soins quotidiens ». Lui, pourtant, a été on ne peut plus présent. Il ne peut avoir le privilège de nourrir le bébé au sein, comme la mère mais, pour tout le reste, les deux parents se sont partagés les soins à donner à leur enfant. « C’est un contact très proche avec Luna, ce qui me donne une énorme satisfaction. Les hommes qui n’ont pas éprouvé cette proximité avec leur bébé, j’en suis sûr, ont perdu quelque chose de précieux ».
En racontant cela, Fatos Lubonja réfléchit calmement à tout ce qu’il a construit dans sa nouvelle famille, et aux relations qu’il a réussi à créer avec sa fille. Le temps passe, sa fille grandit, et il sent que Luna est encore dans l’âge où la dépendance envers sa mère est irremplaçable. Il attend donc activement le moment où elle sera plus proche de son père. « Je commence à le ressentir quand nous sommes seuls tous les deux. En fait, l’enfant est très rapidement adopté lorsqu’il saisit la proximité et l’affection qui lui viennent de la part de celui qui est là avec lui ». L’enthousiasme qu’il affiche en parlant de son expérience de père montre clairement à quel point il profite de la faiblesse de sa petite pour créer cette relation proche qu’il recherche avidement.
Cela lui est plus facile quand toute la petite famille est en Albanie, et que Debora travaille longuement à l’extérieur de Tirana. Le père peut alors passer tout son temps avec sa fille. Ce sont des journées fatigantes car il lui faut tout faire, mais il aime bien cette fatigue. « Le parent qui aime son enfant ressent une autre énergie. Différents des autres amours, celui-ci est éternel ». Alors, il affronte avec sérénité cette fatigue qui peut durer jusqu’à dix jours d’affilée. Même si une nounou prend soin de Luna, par intermittence, lorsque le devoir appelle l’attentionné papa.
En Italie, où il vit une grande part de l’année, il perd quelque peu cette chance d’avoir sa fille pour lui tout seul. Mais il gagne quelques jours de calme. Tirana est rude épreuve pour lui. Il donne de la voix sur les plateaux de télévision, dans les quotidiens où il publie ses réflexions. Il s’exprime sur les tracas quotidiens qui ne sont pas loin des préoccupations d’un père soucieux d’offrir à sa fille un espace de jeu convenable, par exemple. « À Florence où nous habitons, il y a plein de parcs autour de notre immeuble. A Tirana, le seul moyen de s’amuser avec son enfant, c’est de prendre la voiture et d’aller dans un restaurant hors du centre, qui offre un peu d’espace vert et une balançoire, auxquels on ne peut avoir accès sans avoir consommé ».
A Tirana, le choc des deux cultures auxquelles appartient Luna, devient plus visible qu’en Italie. « Je pense, que ce choc est moins ressenti, à travers moi-même, j’ai toujours eu l’instinct paternel, même avec mes deux autres filles. J’étais déjà, à l’époque, un père insoucieux des règles imposées par le modèle commun. J’emmenais promener ma fille Ana, alors que bien d’autres hommes auraient considéré cela comme une honte ». Or, avec Luna, il prend encore plus le temps, comme pour prendre la revanche du temps que les autres lui ont ravi autrefois, et qu’il aurait dû passer auprès des ses petites filles. C’est peut-être ce pan de son histoire qui a changé quelque peu sa nature.
Union libre
Son premier mariage soldé par un divorce semble être une des raisons pour laquelle Fatos Lubonja hésite à s’engager à nouveau, avec sa concubine italienne, Debora. Son idée du mariage a évolué, se rapprochant de l’opinion de Debora, qui souligne le nombre décroissant de mariages en Italie et l’augmentation proportionnelle de ces couples de facto. Pour lui, une liaison véritable n’a pas besoin d’une signature à la mairie, ils parviennent très bien à construire librement leur relation. Elle est équitable, tout est partagé, même les dépenses pour la famille. Une manière de faire qui a peut-être été dictée par Debora et qui convient parfaitement à Fatos Lubonja. Il ne nie pas que cela a contribué à construire une famille qui n’est pas fondée sur les normes de la morale de la société albanaise, qui impose des rôles bien précis à la femme et à l’homme, de manière peu équitable, par ailleurs.
L’autre famille
De sa première fille, Ana, âgée maintenant de 34 ans, Fatos Lubonja a dû se séparer lorsqu’elle avait à peine un an et demi. Teti, la seconde, était alors un nouveau-né d’un mois. Dix-sept ans plus tard, lorsqu’il est sorti de prison, elles étaient grandes. Les relations entre le père et ses filles étaient devenues difficiles, pas seulement à cause du froid provoqué par la longue séparation, mais aussi à cause du divorce des parents.
Le fossé s’est révélé difficile à combler. « Notre communication s’améliore de plus en plus », dit-il cependant lorsqu’on lui parle de ses deux filles, dont la seconde l’a fait grand-père à deux reprises. Cela suffit pour comprendre qu’il est en train de regagner peu à peu le temps perdu, ces dix-sept années vécues en solitude au fond d’une cellule de prison. L’ainée, Ane, est encore loin, elle vit en Allemagne et finit ses études de médecine.
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