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Baile Herculane est un site thermal fréquenté dès l’Antiquité par l’aristocratie romaine. Redécouverte par les Autrichiens au début du XIXe siècle, la station connaît alors un grand développement. Depuis l’effondrement du régime de Ceauşescu, ce chef-d’œuvre architectural est à l’abandon malgré les promesses politiques liées à la revente du site à une société privée proche de l’ancienne nomenklatura. Reportage à la découverte de l’un des joyaux du patrimoine roumain.
Par Vincent Joos
Au sud-ouest de la Roumanie se trouve ce qui pourrait être aujourd’hui l’un des grands pôles touristiques européens. Baile Herculane, nichée au cœur d’une vallée réputée pour ses eaux sulfureuses, est la plus vieille station balnéaire de Roumanie : elle a accueilli l’aristocratie romaine pendant plus de 165 ans puis fut redécouverte, 1500 ans plus tard, par les Autrichiens qui, dès le début du dix-neuvième siècle, allaient faire de ce lieu l’un des plus prisés de l’Empire des Habsbourg. Hôtels, bains thermaux, cliniques et villas se multiplièrent de 1810 à 1906 sous l’impulsion des hauts dignitaires de l’Empire.
Sous le communisme, Baile Herculane est devenue un centre de traitement pour les ouvriers des grandes usines du pays. Les bâtiments autrichiens, trésors architecturaux, étaient utilisés et maintenus en état. La station était un lieu dynamique, recevant des personnes de l’Europe entière pour l’excellence de ses soins. De grands hôtels furent construits pour accueillir un maximum de vacanciers et de curistes à la fin des années 70, dans la ville nouvelle. De ce dynamisme, aujourd’hui, il ne reste rien. Les immenses hôtels de l’époque communiste se dressent face aux montagnes des Carpates, désormais décrépits, sales.
Une station à l’abandon
La station thermale a littéralement été abandonnée après la chute du communisme en 1989. Les bâtiments historiques du centre sont dans un état proche de la ruine, alors qu’ils sont inscrits au patrimoine national, la population de la station, quant à elle, survit difficilement face au manque d’activité de ce lieu autrefois tant visité. « Tout marche par inertie » déclare le journaliste Paul-Sever Smadu, « aucun investissement n’a été fait, la station se dégrade à vue d’œil. » Comment une station aussi riche, aussi culturellement importante pour l’Europe, peut être aujourd’hui aussi délabrée ? Pourquoi l’État roumain, désormais membre de l’Union européenne, n’agit pas en concordance avec celle-ci pour revivifier cette région ravagée par la misère ?
Quand les apparatchiks deviennent actionnaires

- L’hôtel Traian, construit en 1871,
est aujourd’hui en ruine
Les bâtiments anciens, l’infrastructure hôtelière et l’ensemble des thermes appartenaient encore à l’État roumain en 2000. Le tout a été vendu en 2001, date de retour au pouvoir des anciens communistes du Parti social-démocrate d’Iliescu. Une société anonyme roumaine, Argirom, détenue par un ancien député PSD, Iosif Armas, a racheté la station pour un prix absolument dérisoire. Le ministre du tourisme d’alors, Dan Matei Agathon, était venu à Baile Herculane pour annoncer la coopération de ses services avec Argirom pour le bien de la station : on annonçait en fanfare 30 millions de dollars pour les réparations, les restaurations, on promettait un avenir prospère aux habitants de la station.
Que s’est-il passé depuis ? Les travaux ont bien commencé : on a détruit en 2001, l’intérieur entier de l’hôtel Decebal, dont les ornements et les peintures dataient de 1851, puis on a laissé le chantier à l’abandon. On a aussi replâtré l’intérieur des thermes Diana : le manque de savoir-faire est tel qu’on se demande légitimement si Argirom ne se moque pas de la station qu’elle a rachetée. Le buste d’Hercule avec ses pupilles repeintes en bleu (de manière à ce qu’il louche) est l’ultime symbole de ce travail de destruction opéré par Argirom.
Le rachat des complexes hôteliers suscite les interrogations de parlementaires et de l’Agence de lutte contre la corruption. Cependant Armas n’est aucunement inquiété, ses affaires se portent très bien. Il promettait encore au Jurnalul National, en 2005, des lendemains radieux pour la station, mais absolument rien n’a bougé.
La vente de biens de l’État à cette société privée est symptomatique des années de transition roumaine : on revend à d’anciens apparatchiks ou à des hommes du PSD les biens d’État à des prix ridicules. Tout se passe entre camarades de parti : la société Argirom est composée de proches du PSD et surtout de parents d’anciens dignitaires communistes. Le principal actionnaire, Armas, est le gendre de Iulian Mincu, médecin personnel des époux Ceauşescu et ministre de la Santé avant 1989, passé ensuite au PSD (il est aussi l’auteur du funeste plan d’alimentation rationalisée dans les années 80). Parmi les autres actionnaires, on compte Sandu, le fils du chef de l’ancienne police communiste, Ureche, femme d’un général de la Securitate et d’autres proches de dignitaires de l’ancien régime. L’affaire se passe dans une seule et même famille politique, le Parti communiste roumain mué depuis en Parti social-démocrate.
Transactions douteuses

- Le parc central avec ses pins centenaires
menacé d’être transformé en parking.
En arrière-plan, les thermes d’Apollon
La vente, lancée par le ministère du Tourisme dirigé par Agathon, camarade du PSD, s’est faite dans les règles de l’art. D’abord, aucun appel d’offre international n’a été émis alors que la station était convoitée par des investisseurs renommés en matière de tourisme. Ensuite, la privatisation de la station a été supervisée par une « experte », Laura Badea, membre de l’entreprise Argirom - SC Hercules, transférée comme par miracle au ministère du Tourisme le temps que la transaction s’effectue… La station, qui aurait du être vendue à une société de professionnels du tourisme, a été quasiment offerte à Argirom, société sans la moindre expérience dans le domaine touristique. La corruption est évidente : Eugen Ciufu, du Jurnalul National, affirme que les terrains ont même été sous-évalués à une valeur cinquante fois moindre que leur valeur réelle !
Ainsi, les investissements promis en 2001 par le ministre Agathon ne sont jamais arrivés, le temps passe, les lieux se dégradent un peu plus chaque jour. Les habitants ne comprennent pas pourquoi Argirom et son patron, Armas, classé dix-neuvième fortune de Roumanie, laissent la station à l’abandon, et de ce fait, laissent toute une région mourir économiquement. Cornel Georgescu, citoyen impliqué dans la vie de sa commune, ne décolère pas : « la station pourrait employer toute la ville, sa situation géographique exceptionnelle pourrait être le point de départ d’une forme de tourisme raisonné. Au lieu de cela, la ville croit de manière anarchique, on a un tourisme de débrouille où le plus démerdard, le plus corrompu gagne sa place. » En plus des méfaits d’Argirom sur le patrimoine historique et sur l’infrastructure thermale, il semble que la municipalité ne soit pas à même de gérer ce qui lui reste de terrain dans la station : il a en effet été décidé qu’une partie du parc central devait être transformée en parking souterrain. Cornel Georgescu se bat contre ce projet et refuse que l’on abatte des arbres centenaires au nom d’un progrès déguisé. Il est bien clair qu’aucune administration, privée, locale ou nationale, ne veille au bien public dans cette région de la Roumanie. Logée au cœur de la dernière forêt vierge d’Europe, Herculane voit aussi mourir son patrimoine naturel…
L’État roumain et l’Europe doivent impérativement réagir. Plus que la sauvegarde d’édifices historiques, il s’agit de préserver un tissu social existant basé sur un tourisme bien particulier, le tourisme de cure qui nécessite des spécialistes, du personnel qualifié qui existe déjà sur place. Baile Herculane, avec sa réputation internationale, devrait être le fer de lance d’une reprise du tourisme roumain. Le nouvel adhérent de l’Union européenne se targue de vouloir miser sur la carte touristique pour revitaliser son économie intérieure mais laisse son patrimoine historique et ses infrastructures touristiques à l’abandon. Sans tourisme, les habitants de Baile Herculane ne pourront pas survivre. L’État roumain doit agir en conjonction avec l’Union européenne pour la réhabilitation des bâtiments avant qu’il ne soit trop tard, il doit forcer Argirom à respecter ses contrats ou, vu le travail de souillon effectué, à passer la main. Les Roumains auraient tant à gagner si les richesses naturelles de leur pays étaient valorisées. Baile Herculane est l’un des grands points de rencontre des cultures européennes, sa sauvegarde doit devenir une priorité, tant pour la survie de ses habitants que pour la préservation du patrimoine historique mondial.











