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Dani
Siège de Sarajevo : une lettre envoyée du bout du monde
Traduit par Nihad Hasanović
Publié dans la presse : 1er avril 2008
Mise en ligne : lundi 28 avril 2008
Sur la Toile

Mai 1992 : la poste principale de Sarajevo est incendiée, la plupart des connections téléphoniques du pays coupées. Ce texte est un hommage aux employés de la poste de Sarajevo, qui ont tout fait pour que la communication entre les gens restés en ville et leurs proches, réfugiés en Bosnie ou ailleurs, continue, pour que l’espoir que Sarajevo ne disparaisse pas de la conscience mondiale survive.

Par Emir Imamović

Moment de l’action : printemps 1992. Lieu de l’action : Sarajevo, Poste principale. Extérieur. « Ici, c’est la Serbie ! » (taggé sur le mur) « Crétin, c’est la poste ! » (taggé en dessous)

« Ils ont donné leurs vies en défendant l’honneur, la liberté et la lumière, en vainquant la peur en eux-mêmes et le mal chez les autres », peut-on lire sur une plaque commémorative à l’entrée du magnifique édifice de la Poste principale de Sarajevo. Soixante-sept membres de l’Armée de Bosnie-Herzégovine, employés des P. T. T., dont le souvenir est rappelé par la plaque, avaient empêché que l’une des marques architecturales de la capitale bosnienne ne devienne « la Serbie ». Grâce à eux, c’est la poste qui s’y trouve toujours. Dans le même édifice, au même endroit où elle se trouvait jusqu’au 2 mai 1992.

L’un des jours les plus difficiles de la guerre, le deuxième jour du mois de mai de la première année du siège, a apporté tant d’horreur que pas une seule minute de cette journée ne pourrait être qualifiée de calme. Les facteurs l’ont bien retenue en gardant le souvenir d’une flamme colossale et d’une fumée dense flottant au-dessus de la rivière Miljacka. Ce jour-là, l’édifice de la Poste principale a été incendié, avec à l’intérieur, entre autres, trois centres téléphoniques régionaux avec 38 432 connections téléphoniques.

Avant le grand incendie déjà, la Bosnie-Herzégovine se trouvait dans un bloquage des communications à peu près total. Ensuite, Sarajevo s’est presque tue. Les liaisons téléphoniques dans la ville et surtout avec d’autres parties de la Bosnie-Herzégovine étaient rares, souvent impossibles.

Et puis, comme dans le film de Costner, Le facteur, ce sont les mots qui recommencent à lier les gens divisés par la grande guerre. La lettre, forme de communication presque oubliée, a été ravivée. Les gens écrivaient d’un bout de Sarajevo à l’autre, de Sarajevo à Tuzla ou Zenica, de ces villes à la capitale, puis de l’Europe à l’épicentre de l’apocalypse. Comment et par où voyagaient ces lettres, Dieu seul le sait. Une lettre, dit-on, écrite quelque part en Europe occidentale, voyageait quelques mois jusqu’à Sarajevo. Quand elle finissait par arriver à son adresse, le destinataire était déjà en dehors de la ville. De nouveau, cette lettre voyageait en arrière pour être lue par la personne qui l’avait écrite.

En novembre 1992, les dirigeants de l’établissement public « P. T. T. de Bosnie-Herzégovine » (le titre d’alors) demandèrent de l’aide à la FORPRONU pour réétablir la circulation des lettres avec le territoire libre de Bosnie et avec l’étranger. Trois mois auparavant, le premier déblocage de l’État avait été effectué : les liens avec la Croatie par la ville de Tuzla renoués. Cependant, la lettre est restée une variante plus sûre. La vie sous le siège ne pouvait pas être décrite par de brèves conversations, avec peu de mots. Quant aux sentiments, c’était encore plus difficile.

D’ici fin 1992, la Bosnie-Herzégovine devint membre d’EUTELSAT, organisation européenne de télécommunications. C’est seulement en avril 1993 qu’un accord fut conclu au sujet du transport de lettres par avion de Sarajevo à Split, une fois par semaine.

Et puis, le tunnel a changé la situation à Sarajevo. Le dernier jour de juin, une voie souterraine a été ouverte. Lettres, paquets, équipement, tout a commencé à affluer vers ce passage... Le même été, le cinquième jour d’août, la Bosnie-Herzégovine obtint son code postal national (387). Le 3 septembre 1993, une liaison par satellite entre la Bosnie et la Suisse fut établie, et ainsi ouvert le chemin de la voix de la capitale assiégée.

Les employés de la Poste ont utilisé l’année de guerre 1993 pour revenir à la vie. Cette année, le 27 octobre, le premier timbre-poste régulier de la série « Villes de la Bosnie-Herzégovine » fut publié et imprimé à Sarajevo. Les années suivantes, les P.T.T. de Bosnie-Herzégovine faisaient, la plupart du temps, des choses impossibles. Les bureaux de poste étaient ouverts, les téléphones sur une partie du territoire libre fonctionnaient, Sarajevo fut lié avec Rome, un timbre-poste marqua le dixième anniversaire des Jeux olympiques d’hiver.

Comment était-ce possible ? C’est une histoire de câbles coaxiaux, d’idées incroyables, de capacité d’improvisation, de missions impossibles, du siège de Sarajevo, pendant lequel rien, selon la logique des choses, ne devait fonctionner, mais où beaucoup de choses fonctionnaient. Bien sûr, c’était loin d’être idéal, sauf qu’à cette époque la notion d’idéal avait une signification particulière. Une journée idéale du siège : pas d’obus, le soleil, un paquet et une lettre de proches, réfugiés quelque part : « Nous allons bien. Nous te prions de ne pas t’inquiéter et de prendre soin de toi. Nous essaierons de te téléphoner, mais si nous n’y arrivons pas, il faut que tu saches... »

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