
![]()
|
Dani
Siège de Sarajevo : faire face au passé pour mieux préparer l’avenirTraduit par Selma Podzic
Sur la Toile :
Publié dans la presse : 3 avril 2008
Mise en ligne : mardi 29 avril 2008
Début 2008, l’équipe de Dani se demande ce qu’il serait judicieux de publier en avril, pour l’édition spéciale dédiée au seixième anniversaire du début du siège de Sarajevo. La rédactrice en chef de l’hebdomadaire explique dans son éditorial que c’est le contexte politique actuel qui les a poussés à republier l’édition spéciale de 2002, accompagnée de la liste complète des personnes mortes à Sarajevo entre 1992 et 1995. En effet, les blessures du passé sont loin d’être cicatrisées, et il ne fallait donc pas manquer cette occasion de rappeler aux lecteurs cette période difficile, qui ne connaît toujours pas d’épilogue.
Retrouvez les articles du numéro spécial séléctionnés et traduits par le Courrier de la Bosnie-Herzégovine : Sarajevo sous le siège : la vie par moins 20 degrés Editorial de Vildana Selimbegović, rédactrice en chef de Dani
Tout récemment, lorsque Nebojša Radmanović [membre serbe de la présidence bosnienne, NDT] a mis son véto sur les témoignages concernant les crimes de la guerre, ce numéro de Dani était en cours de rédaction. L’impertinence de Radmanović, qui s’oppose de cette manière aux revendications de ses collègues au sein de la présidence, demandant que l’ONU installe à Sarajevo les archives complètes du Tribunal de la Haye, quand celui-ci aura cessé de fonctionner, nous a aidé à résoudre un dilemme : republier l’édition parue lors du dixième anniversaire du commencement du siège de Sarajevo [édition de 2002, NDT], ou traiter le siège avec une distance temporelle agréable, en y appliquant la vision euphorique de Lajčak, d’un pays que seule la (non)reconnaissance de la police de Republika Srpska empêche de rejoindre l’heureuse famille européenne. Il est décevant qu’aucun des côtés en guerre aujourd’hui en Bosnie-Herzégovine n’arrive à se confronter réellement au passé. Radmanović et l’Assemblée de Republika Srpska ne représentent en rien le plus gros problème dans cette histoire. On pourrait même dire qu’ils représentent le problème le plus facile à résoudre : il suffit de donner une opportunité à l’avenir européen de la Bosnie-Herzégovine, qui est inconcevable sans le respect des droits de l’homme, afin que le bastion construit sur les mythes de Karadžić et de Mladić commence à s’effriter. Le droit à la vérité est l’un des droits principaux de la personne, et aucun Dodik ne peut nier que les militaires et les soldats de Republika Srpska, soutenus par leurs collègues des structures militaires, paramilitaires et policières de Serbie et du Monténégro, sont ceux qui ont commis le plus de crimes sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine. De même, aucune association bosniaque, qui s’intéresse au droit et à la justice, ne peut nier que des crimes ont été commis sur les Serbes, les Croates et d’autres. Dans ce même Sarajevo assiégé. D’ailleurs, le criminel de guerre Mušan Topalović Caco n’a été enterré dans le complexe mémorial de Kovači (Sarajevo) ni par Dodik, ni par Radmanović, mais par le sommet du pouvoir bosniaque [1] Cela signifie bien qu’il n’y a pas d’innocents dans l’histoire de la glorification des criminels de guerre de Bosnie-Herzégovine. La Bosnie-Herzégovine semble aujourd’hui être un pays plus partagé qu’elle ne l’était juste après la ratification des Accords de Dayton, entre autres parce qu’elle a manqué de se confronter aux crimes de guerre commis contre ses citoyens, mais en son nom. Tout cela nous a aidés à être unanimes dans la résolution de notre dilemme : l’époque du siège, passée dans les soixante kilomètres de l’enceinte, représente pour chaque survivant(e) un point particulier de sa propre histoire et nous oblige à ne jamais l’oublier. Cela d’autant plus qu’aujourd’hui, seize ans après les premiers obus tirés sur cette ville, on recommence à parler de l’histoire du siège de Sarajevo dans les explications les plus morbides de la propagande de Karadžić, telles que « les musulmans se bombardent eux-mêmes ». Dans son édition dédiée au dixième anniversaire du siège de Sarajevo, l’hebdomadaire Dani avait essayé, pour la première fois, de compléter le livre des morts de Sarajevo. Il y avait, sans doute, des personnes inscrites par erreur, il y en a qui auraient dû être y inscrites mais ne l’étaient pas. Or la valeur de cet effort est d’autant plus grande qu’il a contribué à ce que le Centre d’investigation et de documentation (IDC) de Sarajevo crée une base de données importante sur les victimes de guerre sur le territoire de la Bosnie-Herzégovine toute entière. Dans l’appendice de ce numéro, Dani publie pour la première fois la fiche complète du Centre d’investigation et de documentation pour Sarajevo. Comme il n’y a pas d’innocents dans la relativisation des crimes politiquement motivée, il n’y en a pas non plus dans la manipulation des victimes. Une des plus douloureuses vérités de guerre qui touche Sarajevo, témoigne du fait qu’aujourd’hui, presque quinze ans après Dayton, on manipule des crimes et des victimes. Pendant le siège de cette ville, des enfants ont été tués, des nouveau-nés, des enfants qui venaient d’apprendre à marcher, des enfants dans les écoles maternelles et élémentaires. De même, des enfants ont été tués à Hrasnica, Hadžići, Mostar, Bihać… et des enfants ont aussi perdu la vie à Grbavica. La mort d’un enfant, diraient les poètes, c’est la mort du monde entier. Qui aujourd’hui a le droit de faire la distinction entre les enfants tués, selon la nationalité de celui qui tenait le fusil ou selon la taille de la cible de celui qui a appuyé sur la gachette ?!
Sarajevo, ce même Sarajevo qui a survécu au siège des Tchetniks, convaincu que sa générosité, son humanité et ses points de vue faisaient la différence entre lui et ceux qui le tenaient assiégé, paradoxalement, ne considère aujourd’hui comme crime que le meurtre de ses propres enfants. N’est ce pas la voie assurée vers un siège permanent, ce siège qui annoncera, aussi absurde que cela puisse paraître, le triomphe final des destructeurs de la Bosnie-Herzégovine ? C’est pour tout cela que nous avons décidé, en mémoire des jours les plus durs de la guerre, de republier l’édition dédiée au dixième anniversaire du siège, contenant des textes choisis, écrits pendant la guerre, ou au printemps 2002. Bien sûr, la liste n’est pas encore complète, mais nous voulons croire qu’en imprimant ce genre de livre des morts nous contribuons à la vérité de notre passé récent commun, car, quoique les politiciens en pensent, il est impossible de mettre un véto sur la vérité. Par contre, quelque chose d’autre est possible : par la confrontation avec le passé, s’entendre sur un avenir plus sain. [1] Mušan Topalović (1957-1993), surnommé Caco, fut commandant de la 10ème brigade de montagne auto-formée de l’Armée de Bosnie-Herzégovine. Trafiquant, voleur et gangster, il fut arrêté par le gouvernement bosnien le 26 octobre 1993. 18 personnes ont trouvé la mort lors de son arrestation : 9 policiers, 8 civils, et Caco lui-même. La police l’exécuta ensuite, et il fut enterré anonymement. Cependant, en 1996, à la demande de quelques associations, son corps fut exhumé et réenterré au cimetière de Kovaći. 12 000 personnes assistèrent à la cérémonie, qui fut également diffusée à la télévision en direct. |
Dans le même journalÁ lire également
|