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Dani
Allée des Tilleuls : le siège de Sarajevo dans le quartier de GrbavicaTraduit par Mariama Cottrant
Sur la Toile :
Publié dans la presse : 3 avril 2008
Mise en ligne : vendredi 25 avril 2008
Le souvenir de la vie dans une ville assiégée n’existerait pas tout à fait sans ces personnes, nos compatriotes, qui ont passé quatre années de guerre en territoire occupé, dans le quartier de Grbavica (voir la carte en bas de page). L’auteur de ce texte a vécu tout le long du siège au 11, allée des tilleuls, à Grbavica. La suite de la série de l’hebdomadaire Dani sur le siège de Sarajevo.
Par Irma Kolar Contrairement à ce qu’on pourrait croire après quatre ans de captivité, la nourriture ne comptait pas tant que ça, ce n’était pas la chose la plus importante. Pas de courant, pas d’eau, pas de chauffage, ni téléphone ni informations ; tous ces progrès de la civilisation dans la vie d’une ville sont devenus des choses qu’il y avait, mais qu’il n’y a plus. La maladie a disparu aussi ; le docteur dit qu’il n’y a plus de diabétiques, ni de tension élevée, ni de tuberculoses, ni d’attaques cardiaques ; comme si l’organisme, précipité longtemps dans des temps infernaux, s’était dit à lui-même : tais-toi, ressaisis-toi, recroqueville-toi, cours, cours, ça ne peut probablement pas être pire. Cependant le pire était bien là, et constamment : LA PEUR ET L’INCERTITUDE. Pas de la mort ; parce que ce n’est pas la mort qu’ils montrent sur les photos : la grande faucheuse, le crâne souriant, vêtue d’un manteau noir. Non. La mort est une conséquence naturelle, une chose qui nous attend tous, mais aussi une chose qui met fin à toute notre anxiété, à toutes nos peurs. Celui qui est mort ne sait plus rien ; il n’a pas faim, il n’a pas froid, la peur ne le rend pas fou. Il est en paix, au calme. Le seul ennui c’est ce que cela crée des problèmes autour de soi : dans la famille, le voisinage. Dans notre petite partie de la ville, il n’y avait pas de cimetière, ni de services funéraires ; encore moins de rituels religieux. Quand un ami voisin est mort, le professeur principal d’une académie militaire, nous l’avons attaché à la chaise, comme dans les thrillers – autour du dossier, autour de la taille, autour des jambes, et descendu du deuxième étage, à travers la cave, jusqu’à une ouverture à l’autre bout du bâtiment, où l’attendait un véhicule militaire. Ils n’ont pas laissé sa femme partir avec eux. « Qui te ramènera ? ». Il a fallu enterrer une autre voisine ; cette fois-ci nous n’avons pas osé alerter les soldats ; ils l’auraient jetée dans le premier fossé venu. Autour des roses la terre était tendre. Une autre fois, un matin, devant la maison, une voisine est apparue, allongée, morte, sur le béton. Elle était professeur, connue pour avoir une grande et exceptionnellement bonne bibliothèque. Personne n’osa l’approcher. Le lendemain matin elle était encore là, recouverte d’une couverture militaire. Le troisième matin elle était toujours là, enveloppée dans la couverture militaire. On l’a emmené à la « mairie », dit-on. Messages La mort devint un phénomène ordinaire. Sans grande émotion. Il fallait seulement avoir beaucoup de force. Durant cette guerre il y a eu beaucoup de choses et de phénomènes étranges, inhabituels. Des anomalies que nous avons tous acceptées avec une certaine résignation, presque comme si elles étaient normales. La guerre n’a pas créé d’inimitié, d’envie, de malveillance, d’intolérance. Au contraire. Nous étions tous dans la même situation et nous savions bien que nous devions être ensemble et bien organisés. La solidarité est devenue l’essence de la vie : partager la nourriture, les habits, les fagots de bois, les allumettes, partager le chagrin et la solitude. Aller chercher la farine et l’eau et les tirer sur des poussettes l’été ou sur des luges, l’hiver. C’était juste un effort physique, un mouvement automatique par des chemins bien connus, à travers les caves, les trous dans les murs et les tranchées ; de manière absente, presque instinctivement. Pour soi-même et pour tous ceux du bâtiment qui n’avaient plus la force de le faire. Nous avons tous subi d’une manière ou d’une autre. Oui, encore une fois, le pire c’était la peur. Entendre les pas de lourdes bottes alors qu’elles montent les escaliers, utiliser tous ses sens et compter : huit marches, maintenant ils sont au premier palier, encore huit, maintenant ils sont au premier étage. Ils se sont arrêtés quelque part. Où ? Chez qui ? Un jour, dans la file pour l’eau, ils m’ont dit qu’il y avait un message pour moi à la Croix Rouge. Comme ça. A l’encre noire, en grosses lettres, il était écrit que je vienne à l’adresse mentionnée. Quelqu’un avait été très courageux, ou, encore mieux, il n’était pas au courant de nos circonstances. Couloirs tels des galeries de mines, obscurs et glauques. Je frappe à la porte du premier étage, comme il était écrit dans le message. Qui va ouvrir, pourquoi suis-je venue ici de toute façon, à quoi m’attendais-je ? Un jeune homme en uniforme de camouflage a ouvert la porte, en souriant. « Je suis venu de Voïvodine, j’ai amené de la nourriture à ma tante, mais j’ai aussi une lettre pour vous. Votre amie m’a demandé d’aller voir si vous étiez en vie, de vous donner la lettre et un pot de miel, pour goûter. Je reviens dans trois jours, vous pouvez lui envoyer une lettre. » La peur a disparu, j’ai éclaté en larmes. Une amie dans une ville lointaine, autrefois speakerine pour Radio Sarajevo, maintenant mariée là-bas en Voïvodine. J’ai ouvert la lettre dès que je suis arrivée à la maison. On dit que c’est sain de pleurer. « Pack lunch » Une fois, des étudiants français m’ont demandé : qu’est-ce qui vous manquait le plus ? Sans réfléchir, j’ai répondu : l’impossibilité de communication. Tu n’es ni mort ni vivant ; quelque part au fond de l’eau, noyé. La communication orale était la seule possible, et très rapidement organisée. Probablement le choc des civilisations. Après un an, la première lettre. Il ne fallait pas qu’il y ait de traces écrites : tous les jours quelqu’un venait dans l’appartement, pour demander ou chercher quelque chose. Cela dit, en général nous savions tout : qui est blessé, qui est tué, qui est mort. Il fallait faire un tour chez ceux que nous ne fréquentions pas. Des messages de la Croix Rouge ont commencé à arriver – comme pendant la première guerre mondiale, presque sur les mêmes formulaires. Comment sommes nous revenus si loin en arrière ?! « Je vais bien » ou « Répond », puis une adresse d’un autre pays ou d’un autre continent. Des fois certains mots ou phrases étaient noircis au marqueur noir. Censure. Encore un message, cette fois oral : « Viens dehors Miss, tu vas rencontrer une équipe de télé française ». A la fin du premier hiver, -17 degrés, je suis accoutrée comme pour aller à la montagne de Bjelašnica. Equipe de télé : cartes d’identification, gilets pare-balles, véhicule tout terrain et convoi armé de Pale – un policier et un journaliste qui allaient traduire en anglais pour toute l’équipe et vice-versa, de l’anglais à notre langue. L’équipe : trois hommes et une femme, illustre reporter de guerre, je l’avais vue à la télévision avant la guerre, au Liban. Nous avons un peu discuté. Nous avons parlé en français. Les deux guides de Pale furent pris par surprise, exclus et enragés. Ca, ça n’avait pas été prévu. On s’est mis d’accord pour que j’aille devant la caméra, dans les couloirs, les tranchées, les caves, avant tout ce qui est caractéristique et représentatif de ce qui était autrefois notre quartier, désormais une sorte de camp de concentration, ne mesurant pas plus de 800m de long. Un énorme tas de d’ordures qui fumait et empestait constamment ; devant, deux tonneaux de bitume sur lesquels il est écrit « pour les égouts ». Évidemment, il n’y a pas d’eau, donc les canalisations ne fonctionnent pas non plus. Mon voisin docteur amenait tous les matins un journal enroulé sous son bras – sa merde, ou comme il l’appelait : son « pack lunch » [Paquets repas de l’armée américaine, distribués aux habitants de Sarajevo pendant le siège, NDT]. Cette appellation rappelle les voyages touristiques d’antan, les hôtels et les croisières en bateau.
Roses jaunes Les fenêtres du monde sont ouvertes. Quelle phrase banale, mais si réelle. Des lettres ont commencé à arriver, sans poste ni facteurs. Chiffrées à une unité à l’aéroport. De la farine a suivi, par véhicules blindés, dans notre quartier. Des colis, des lettres : chocolat, sardines, fruits secs, batteries pour transistor, stylos chimiques et beaucoup, beaucoup de mots rassurants. Des mots humains. Une fois c’était très court : « Nous t’avons vue à la télévision, continue à être courageuse, et nous nous avons honte, une honte terrible, de ne rien faire pour écourter votre agonie ». Et moi j’ai continué à avoir peur, une peur terrible, qu’ils me blessent et me défigurent au milieu du goudron sale et répugnant. Peur, pas des avions, des canons, des bombes, des grenades, qui vont avec la guerre, mais peur des gens. Peur des gens qui sont les seuls maîtres de ma vie. Je n’oublierai jamais l’expression sur le visage d’une petite fille orpheline, réfugiée de Srebrenica. Elle avait à peu près six ans. Elle était restée toute seule. Elle portait son jeune frère dans ses petits bras. Des journalistes de CNN lui ont demandé : qu’est-ce qui a été le pire pour toi – la faim, le froid, la solitude, les grenades, les bombes, pour quoi as-tu le plus pleuré ? Elle s’est tue longtemps. Tout était clair pour elle. Elle a dit tout doucement : LES GENS. Oui, et nous aussi nous avions peur des gens. On ne pouvait pas échapper aux gens. Il n’y avait pas d’issue, nulle part. Ils nous ont appris à l’école comment les différentes sortes d’animaux s’accommodent aux changements de climat abrupts, comment ils sont sortis de l’océan, comment ils ont perdu leurs palmes, et développé des jambes et des ailes, comment ils se sont adaptés à la nourriture qu’ils pouvaient trouver, etc. Personne n’a jamais expliqué comment les gens s’accommodent, ou comment ils devraient s’accommoder. Et pourquoi le faudrait-il ? C’est l’Etat et le gouvernement qui s’occupent des gens. De toute façon, ils vivent si peu longtemps, à quoi pourraient-ils s’accommoder. Néanmoins, les gens se sont tout de même accommodés, et cela sans évolution millénaire. Très rapidement, plus vite que les animaux. Ils ont utilisé leur intelligence, leur compréhension et leur jugement. Sans trop de réflexion, comme ça, bestialement, rapidement, instinctivement. Nous sommes partis en petits groupes, vers les parcs, les jardins abandonnés, les vergers, les champs, pour trouver de la nourriture, ce qu’offrait la nourriture dans cette époque : radis, pissenlit, oignons, champignons, plantes médicinales, mûres, framboises, pommes et poires. C’était Milica qui nous conduisait ; un nom de code comme autrefois chez les Partisans. Il fallait tout, conserver pour l’hiver, pour le long et terrible hiver qui arriverait de nouveau. Il fallait aussi rassembler du bois ; ça serait brûlé de toutes les manières possibles. On brûlait tout : les armoires, les placards, les brochures, les livres, les chaussures, les mallettes, les étagères, les chaises, et les placards. Nous avions tous été pionniers [scouts yougoslaves, NDT]. Nous mangions toutes les réserves de nourriture, brûlions toutes les fleurs décoratives, nous allumions du feu avec un peu d’huile, un fusible de prises et des lacets de chaussures. Le feu ne représentait pas juste le chauffage, c’était indispensable pour la nourriture aussi, c’était le symbole de la vie, le symbole de la réussite, la preuve que nous pouvions fabriquer quelque chose nous-même. Le feu a acquis la même valeur qu’à l’époque de sa découverte par les hommes préhistoriques. Quelque chose comme une victoire sur la violence sans pitié de la nature ; cette fois-ci sur la violence sans pitié des gens. Autour de nous tout changeait. La haie autour de la maison atteignait trois mètres de haut, les roses devenaient sauvages, toutes sauf une sorte – les jaunes, que j’ai protégées malgré les risques. On me disait : « Sur ta tombe il sera écrit : Elle aimait les roses jaunes ». De l’herbe poussait sur le béton, du pissenlit et quelques troncs de saules. Dans la rue, plus de voitures, ni de piétons. Commandant de travaux Les gens passaient de moins en moins. Certains sont morts, d’autres ont été tués, certains ont réussi à changer de quartier, d’autres, tout simplement, se sont enfuis. Où ? Par où ? Du bâtiment où nous attendons à la queue pour l’eau, la police a appelé un voisin, un professeur. Ils l’ont amené au commissariat parce qu’il ne s’était pas présenté lors de l’appel à la mobilisation. Personne ne l’avait appelé, lui, seuls les Serbes étaient appelés, et lui était Monténégrin. Ils confondaient religion et nationalité. D’ailleurs, peut-on être orthodoxe et ne pas être serbe ?! Ils l’ont quand même envoyé dans une école dans une ville proche, puis il s’est enfui au Monténégro pour parler aux étudiants de mécanique et peut-être encore autre chose. Qui sait ? Il est arrivé à un autre de mes voisins quelque chose de bien pire. Il n’était ni Serbe ni Monténégrin. Il s’est caché quelques mois, puis ils l’ont découvert, emmené au commissariat et violemment battu. Il devait dès le lendemain se présenter à l’appel devant le commandant de travaux. Commandant de travaux ? Ca devait désigner le chef des hommes qui feraient quelque chose, construire des rails, une autoroute, un stade olympique ? Bien sûr ! C’était, en fait, un appel civilisé au travail forcé : ils coupaient du bois dans la forêt, construisaient des bunkers, creusaient des tranchées, ramassaient les ordures... Un de mes voisins creusait une tranchée dans le stade de Željo. Pas de chance, il avait une barbe et des moustaches. Ils en ont fait un spectacle, là dans le stade ils lui ont rasé la moitié des moustaches, et la moitié de la barbe, et tout ça au couteau. Ainsi défiguré, il creusait une tranchée à partir du but à l’est jusqu’au milieu de terrain. Sur la deuxième moitié du stade, près de l’autre but, ils étaient de l’autre côté de la rivière et creusaient vers l’ouest. Ils n’ont pas tiré. Et pourquoi le feraient-ils ? Ils savaient que c’était le commandant de travaux, qui d’autre creuserait une tranchée sur le terrain ouvert du stade. Quel étrange match de football ! Quand on m’a demandé après la guerre comment j’allais, j’ai répondu : j’ai deux bras, deux jambes et deux yeux, et beaucoup d’autres n’ont pas tout ça, ou n’ont rien. Je vais bien. Je ne pourrais plus parler de la guerre, des souffrances, des hontes, de la peur. Surtout aux étrangers. Ils ne pourront jamais comprendre, même si certains essayaient. Et moi je revis tout une fois de plus. Migration des morts Et le quatrième hiver est arrivé. Est-ce possible ? Comment avons nous survécu jusque là ? De quelle race sommes-nous ? Puis c’est là qu’est arrivé le pire. Le dernier printemps de guerre. Par la fenêtre on voit pousser les tilleuls sur la Promenade de Wilson. Peut-on dire du printemps que c’est pire, ou même le pire ? Oui. Encore les gens ; une masse enragée, énervée, qui, furieuse d’avoir du quitter sa maison et d’occuper celle des autres, dans les quartiers, petites villes et villages à la périphérie de Sarajevo – détruit tout. Détruire encore plus, ne rien laisser à ceux qui reviendront dans leurs maisons, chez eux. Nous avons eu la malchance, là encore, que notre quartier soit le dernier, après Vogošća, Ilijaš, Hadžić, Ilidža. Le dernier dans le programme de « réintégration ». D’ailleurs qui a bien pu inventer ce terme burlesque ? Personne ne peut me réintégrer ma mère, ou mon fils, ni ma maison. Ca, c’est à moi. La ville est à moi. Sarajevo est à moi, peu importe de quelle partie il s’agit. Une pomme est une pomme. La colère s’accumulait, augmentait, la masse déchaînée détruisait tout. Les fenêtres et les portes étaient brisées, les couloirs et les cages d’escaliers démolis... Tout ce qui ne pouvait pas être embarqué sur les camions était jeté par les fenêtres. Cependant ce n’est pas tout. Les camions promis ne sont pas arrivés. Certaines choses étaient rejetées sur la route, en chemin, c’était trop dur à porter. Horrible ! Même les cadavres étaient jetés, les morts (des gens de la famille, enterrés il y a un certain temps, puis déterrés). Oui, vous avez bien lu. Dans cette euphorie générale, une euphorie de destruction et de haine, certains ont déterré les os au milieu de toute cette violence, les restes des membres de leurs familles, et les ont emmenés avec eux pour qu’eux non plus ne restent pas « vivre dans ce putain de pays turc ». Puis, trahis, laissés sans camions, une fois les choses nécessaires pour les vivants chargées et embarquées – ils jetèrent les morts. Dans des sacs poubelles noirs. Dans un garage, dans une bouche d’égout, une dizaine de ces sacs noirs ont été trouvés. Un véhicule blanc, des gens en blanc, et des sacs noirs sur des brancards en métal. Ils ont été emmenés à l’hôpital psychiatrique. Ils sont quand même restés dans leur pays. Puis ensuite a commencé la mise à feu des maisons et des appartements. Nous surveillions cette dernière nuit glacée, pleine de feu – quelle ironie. Afin d’éteindre les chiffons enflammés et autres sortes de torches jetées sur les balcons, afin que nous ne brûlions pas, cette dernière nuit. Il fallait sauver la vie puisque il n’y avait plus rien. La porte trois fois forcée, les appartements trois fois mis à sac et pris tout ce qui pouvait être emporté. Regarder la mort en face, littéralement, regarder la lame tranchante qui étincelait devant nos yeux. Notre idée des valeurs se mélangèrent complètement. On ne savait plus ce qui comptait, ce qui était important ou avait une valeur. Instinctivement, bestialement, nous voulions survivre, ne pas se faire tuer cette dernière nuit. Les tanks partirent, les canons, les mortiers, les chars d’assaut et les camions, et enfin, les gens. Est demeuré un étrange silence, un silence de mort, rempli d’inquiétude et de peur, une nuit plus sombre que la nuit, les ténèbres. Tout d’un coup, les projecteurs du pont se sont allumés, les pompes et les tuyaux se sont remis à marcher, l’eau extraite de la rivière Miljacka. Les soldats de la SFOR déminèrent le pont et les accès au pont, et le lavèrent avec des jets d’eau, comme le faisaient jadis la nuit les fameux laveurs de rue de Sarajevo. Demain matin les gradés de l’armée entreront, la musique et les habitants exilés ou expulsés de ce quartier. Qui reviendra ? Qui n’est pas mort, tué ou disparu ? Qui est resté vivant ? Le Sarajevo oublié De la même manière que dans cette guerre rien ne ressemblait à la guerre, de la même manière que cette ville encerclée ressemblait davantage à un camps de concentration, ainsi la libération ne ressembla en rien à une libération. Aucune armée n’est venue nous libérer. Nous ne nous y attendions pas de toute manière. Bizarre.
Pour la nouvelle année, le 31 décembre 1994, cet horrible hiver, déjà le troisième, je suis allée m’abriter chez des amis dans le quartier de Vraca. Ils m’ont offert Sarajevo oublié (Zaboravljeno Sarajevo), la magnifique monographie de M. Prstojević. Il y a même une dédicace : « Ceci est Sarajevo comme il était et comme il sera. Enferme-le dans ton coeur pour ne pas le laisser s’évaporer, jusqu’à ce qu’il se souvienne de lui-même et commence à réexister... ». Et ainsi fut-il.
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