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Dani
Sarajevo sous le siège : la vie par moins 20 degrés
Traduit par Haris Hadžić
Publié dans la presse : janvier 1993
Mise en ligne : vendredi 25 avril 2008
Sur la Toile

La vie dans Sarajevo assiégé pourrait se résumer en un adjectif : absurde. La ville, démunie de toute ses capacités techniques, était pourtant pourvue de tous les attributs d’une capitale : scène culturelle vivante, films, pièces de théâtre et expositions. Tout cela sans électricité, eau et communications. Cet article publié en janvier 1993 relate les contradictions quotidiennes après neuf mois de siège. Second volet de la série publié par l’hebdomadaire Dani.

Par Mladen Sančanin

Cela fait neuf mois que Sarajevo se trouve entre la vie et la mort. Ayant assiégé la ville à la médiévale, les Tchetniks assassinent la ville de façon sadique. En de telles circonstances, 300 000 habitants luttent quotidiennement pour leur existence nue, contre les snipers, les obus et autres instruments de la mort d’une part, et famine, froid et désespoir d’autre part. Cette fois encore, la vieille thèse qui veut que l’homme bosnien soit plus fort aux moments de fléaux s’est montrée vraie.

Et ce n’est pas par hasard que nous reprenons cette thèse au singulier (l’homme), puisque les habitants de Sarajevo se débrouillent tout seuls ; les autorités n’ont encore rien fait afin d’organiser la vie dans la ville conformément aux conditions de guerre. Les températures négatives et la glace qui immobilisent la ville ne font que faire ressortir les défauts d’organisations civiles et le (non) fonctionnement des services, dont Sarajevo était fière en temps de paix.

Seuls les Sarajéviens savent comment l’on survit à Sarajevo, et avec quels problèmes. Même les équipes de journalistes chargées de relater des « live stories » au monde pacifique ne peuvent décrire au spectateur moyen un hiver à Sarajevo en guerre. Ce constat est confirmé dans toutes les conversations par téléphone satellite, le seul moyen de communication avec le monde dans la ville assiégée.

Ils savent bien d’ailleurs que le principal responsable pour la mort, les blessures et la vie au bord de l’existence est le siège des Tchetniks, qui ont détruit la plupart des infrastructures de la ville ; tout comme le savent aussi les responsables de la ville qui, jusqu’à présent, n’ont rien fait afin de normaliser la vie, conformément aux circonstances de siège.

Bien loin d’une normalisation, la vie à Sarajevo est faite de toutes sortes de paradoxes : on peut organiser des expositions, mais on ne peut pas s’acheter du pain ; on peut faire jouer des pièces de théâtre, mais on ne peut téléphoner ; on peut publier des journaux, mais on ne voit pas de citernes d’eau potable ; on peut tout savoir sur les conséquences du cyclone Andrew aux États-Unis, mais on ne peut savoir pourquoi il n’y a pas de courant électrique dans la ville.

Certes, l’intention évidente de Karadžić de raser la ville géographiquement et démographiquement rend difficile aux services civils de réagir. Cependant, cela n’aurait pas du empêcher la création d’un gouvernement de guerre qui aurait gardé la vie en ville sous contrôle. En plus du blocus extérieur, la ville souffre aussi d’un blocus intérieur. On parle du blocus extérieur ouvertement, si bien que les hauts fonctionnaires d’Etat affirment que nous avons montré au monde que l’on peut vivre par -20 degrés. On ne parle du blocus intérieur que sous la faible lumière des veilleuses, en constatant que nous ne nous ne nous somme pas prouvés que nous pouvions rendre la vie plus supportable avec de telles températures.

L’un des premiers signes du blocus intérieur est apparu au moment où il y a eu une pénurie d’informations réelles, et, en même temps, un surplus de rumeurs sur les aspects techniques de la ville. L’histoire de l’alimentation électrique en est le meilleur exemple ; Pourquoi est-elle coupée ? Une simple enquête d’opinion aurait montré qu’il y a autant d’explications qu’il y a de livres de « Valter Perić ». Alors que diverses explications se succèdent l’une après l’autre, la ville bat tous les records en jours sans électricité.

Les histoires de pans de circuits interurbains et des soldats de la FORPRONU assurant une alimentation continue, d’ailleurs peu convaincantes, ont cédé la place aux informations de l’opinion publique alternative. Le timing des coupures indique clairement que l’agresseur se servait de l’électricité, du gaz et de l’eau courante à des fins militaires. Après la conférence de Londres, la FORPRONU fut chargée d’assurer une alimentation libre du courant électrique aux habitants de la ville. Or, même après cette conférence, les Serbes n’ont pas arrêté de détruire les centrales, ni d’en empêcher les réparations.

Les 30 derniers jours sans électricité ont fait en sorte que des réflexions du type « les nôtres n’y mettent pas assez du leur pour que nous ayons le courant » prennent cours. En plus, l’affirmation du général Morillon affirmant que la ville elle aussi serait responsable de ces coupures n’a fait que multiplier les spéculations.

Contrairement aux turbines, les spéculations ne générant pas de courant, les Sarajeviens sont coincés entre les avis professionnels de Irfan Durmić, ingénieur électrotechnique, et les spéculations de tout le monde. Les groupes électrogènes dans Sarajevo sont exploités de façon extrêmement irrationnelle ; il y a des jours où, épris de panique, les médecins cherchent une goutte de plus de pétrole pour faire marcher les incubateurs afin d’assurer la survie des nouveau-nés, tandis que les machines à poker consomment d’énormes quantités de pétrole et puisent les devises de la poche de citoyens, ce qui est dans ce cas un problème privé.

Quant à l’eau, elle ne peut couler sans électricité. A la limite, elle peut être distribuée en citernes. L’entreprise pour la distribution d’eau, Bačevo, subvient aux besoins de Sarajevo à environ 80%. Bačevo est d’ailleurs contrôlé par des ouvriers barbus, et en outre, il n’y a pas d’électricité non plus. Or, le fait que l’on ne parvienne pas à trouver quelques litres de pétrole pour la citerne, qui ramènerait de l’eau potable dans la ville, « à un endroit et à un temps convenu » reste incompréhensible.

Au lieu d’utiliser du pétrole, les Sarajeviens se servent de leur énergie corporelle, soutenue d’ailleurs par les conserves d’aide humanitaire, afin de se procurer de l’eau. La nourriture qui se trouvait dans la ville au moment de l’éclatement de la guerre a été dérobée ; et non pas par les Tchetniks, mais par des individus armés de la ville elle-même. Les estomacs des Sarajeviens dépendent à présent directement de l’UNHCR et d’organisations humanitaires telles que Caritas, Merhamet, Dobrotvor, Adra, la Croix Rouge… D’après des données officieuses, des 25 913 tonnes de nourriture qui ont été importées dans la ville entre juillet et novembre (1992), seuls 30% de cette quantité ont trouvé ses vrais destinataires, les civils de la ville.

Vers la fin de l’année, on craignait que des affaires n’éclatent, parce qu’une bonne partie de cette aide humanitaire arrivait à des adresses qui n’étaient pas sur les liste de l’UNHCR. Cette information n’aurait pas rendu les Sarajeviens aussi malheureux s’ils avaient su que ces mêmes provisions de nourriture étaient destinées aux soldats dans les tranchées, puisque c’est d’eux que dépend directement la survie de la ville. Ce qui est irritant toutefois, c’est le fait qu’une bonne partie de l’aide humanitaire est devenue une marchandise des commerçants locaux ; la preuve matérielle de cela est bien visible sur les marchés de Ciglane, de Markale ou autres.

Le pain à son tour, n’est « malheureusement » pas l’objet de contrebandes, donc il n’y en a pas. Il a fallu huit mois pour introduire des carnets de contrôle qui étaient censés assurer une répartition de pain rationnelle. Même après leur introduction, l’on ne pouvait assurer que deux tiers de la quantité nécessaire pour la population de Sarajevo, en raison du manque du pétrole. Le mot « pétrole », prononcé d’une voix mélancolique, sert à expliquer pourquoi il n’y a pas de courant à certains endroits. Ce mot d’ailleurs étant prononcé pour justifier tout problème dans la ville, on aurait l’impression que la ville n’aurait pas assez de pétrole, même si elle reposait sur des puits de pétrole. Le fait que le pétrole existe toutefois en abondance dans la ville est mis en évidence par les Golfs qui circulent dans les rues sans arrêt. Dans ce domaine aussi, c’est le marché noir qui assure les vivres, faute d’une distribution rationnelle.

On dit souvent que Londres a vu l’an 1945 sans un seul arbre. Il parait que Sarajevo verra l’an 1994 sans une seule souche. L’absence de chauffage a fait en sorte que les gens se soient mis à « cueillir » les arbres dans les parcs de la ville. Chose logique au bout du compte, puisque l’homme peut bien renouveler les parcs, et non l’inverse. Cette fois aussi l’action spontanée s’est montrée plus forte que l’organisation. On a donc coupé les arbres sans consulter les experts et sans aucun plan. Le gouvernement quant à lui a réagi en imposant sa mesure préférée : l’interdiction. Cependant, peu après, le gouvernement a permis la coupe d’arbres avec des certificats particuliers. Les arbres marqués à cette occasion, abattus par les uns le jour, sont ultérieurement vendus pour des devises ; tandis que les autres habitants viennent la nuit récupérer les souches restantes.

En raison de la destruction des conduits électriques, les arbres sont rasés… ou plutôt, l’absence d’électricité est l’alibi principal des services publics quand il est question de leur non fonctionnement. Il en est ainsi avec la Poste aussi. Le silence définitif des téléphones a commencé le 2 mai, le jour où les obus tchetniks et les divisions de la cinquième colonne ont détruit la centrale qui fournissait la connexion à 400 000 abonnés. La prise des postes de télécommunications sur la montagne de Trebević a eu pour conséquence une perte totale de communication avec le reste du monde. Même après neuf mois, rien n’a été fait pour remettre en marche le réseau téléphonique dans la ville. Aucune explication de ce fait n’est jamais venue, ni de la Poste, ni du ministère des Communications.

La Poste quant à elle, a continué sa pratique de monopole : les citoyens devaient payer en devises les factures pour des lignes brûlées, qu’ils n’ont jamais eu. Dernièrement, les provisions de pétrole ne suffisent pas à subvenir aux besoins de tous les abonnés, alors que les factures parviennent infailliblement chez leurs destinataires.

Sarajevo ne s’est pas préparée pour la guerre. Seuls les Serbes se sont préparés pour la guerre qui, tout compte fait, montre qu’un côté suffit pour faire une guerre [1].

L’ancienne JNA (Armée Populaire Yougoslave) avait fait faire un projet à l’institut d’économie de Sarajevo, intitulé « La ville assiégée ». Sarajevo n’a jamais eu de contre-plan. Il serait d’ailleurs irréaliste de s’attendre à ce que la ville fonctionne de façon impeccable en pleine guerre. A partir du mois d’avril 1992 jusqu’au mois de janvier de cette année (1993), les autorités civiles auraient pu fonctionner au moins pour défendre la ville. Au bout du compte, la ville de Goražde est un modèle inatteignable pour Sarajevo.

[1] L’auteur fait ici référence aux propos d’Alija Izetbegović peu avant la guerre : « Il faut être deux pour faire la guerre. Nous, nous ne voulons pas la guerre ».

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