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Dani
Sarajevo sous le siège : le triomphe de la volonté
Traduit par Mia Komljenović
Publié dans la presse : 5 avril 2002
Mise en ligne : lundi 28 avril 2008
Sur la Toile

Le siège de Sarajevo, a-t-il rendu les gens meilleurs ? Les dangers et les risques quotidiens leur ont-ils donné un courage hors normes, une bonté incontestable et un soif d’élèvation de l’esprit au dessus de la bassesse humaine ? Il semble qu’il n’était plus simplement question de vie et de mort, mais de vaincre à l’intérieur de soi, de surmonter les impulsions bestiales et monstrueuses qui avaient déclenché la guerre. L’auteur du texte nous décrit ce qu’est ce fameux « esprit de Sarajevo », en nous racontant son histoire avec une chaleur subjective unique.

Par Vedrana Seksan

J’ai du mal à me rappeler de quelle pièce de théâtre il s’agissait, mais je me rappelle avoir porté, ce 6 avril-là, des bigoudis sur la tête et d’avoir mis quatre heures, si je me souviens bien, pour choisir les vêtements que j’allais mettre pour aller au théâtre. Quand les coups de feu sont devenus plus sérieux, ma mère a lancé de son lit : « Je ne bougerai pas de chez moi », c’est-à-dire du septième étage d’un bâtiment typiquement socialiste, tandis que moi, j’étais dans la phase des dernières préparations.

Quand une balle est entrée par la fenêtre et s’est enfoncée dans le coussin, à quelques cinq centimètres de l’endroit où elle était couchée, nous avons fini par nous installer sur le palier de l’escalier (il ne faut pas préciser à l’initiative de qui). J’espérais que l’on ne resterait là que jusqu’à 8 heures. J’ai même changé de chaussures. J’ai fait des retouches à mon maquillage. A 8 heures et demi, j’ai pris mes cartes et fait ma première partie de solitaire de guerre dans l’escalier. Et voilà...

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Le 50ème numéro d’Oslobodjenje
sorti en 1993

Quand j’ai été désignée pour la rédaction de cet article selon le système « tu es volontaire », sur la résistance spirituelle de Sarajevo au siège, ce qui veut dire que j’ai dû lire les quelques 1460 éditions d’Oslobodjenje de guerre, sans compter tous les numéros de tous les autres journaux (heureusement il y en avait très peu à l’époque), je n’ai même pas songé que ce voyage à travers différentes sortes de papiers, de journaux, cette brusque disparition des pages écrites en cyrillique, parallèlement à l’augmentation des pages sur lesquelles il ne restaient que des photos à la place des gens, serait en fait un voyage dans le temps. Le pire voyage possible, un voyage pathétique. Un de ces voyages qui finissent par un texte écrit à la première personne dont tu as toujours honte.

Et c’est ainsi que le voyage a commencé : « Les élèves de la promotion 1957 du 2ème lycée pour garçons ont repoussé la célébration du 35ème anniversaire de leur baccalauréat de quelques jours, d’ici la libération définitive de notre ville. » Cette annonce est sortie dans le quotidien Oslobodjenje le 27 juin 1992. Un mois après la chute d’un obus au milieu d’une file pour le pain dans la rue Vaso Miskin [Aujourd’hui la rue Ferhadija, NDT]. Presque un mois après le décollage du dernier avion JAT [Compagnie aérienne yougoslave, NDT] de l’aéroport de Sarajevo. Une vingtaine de jours après le premier spectacle dans l’escalier d’un bâtiment de la rue Danilo Djokić. Dix-sept jours après la quasi-destruction de la Haggadah [1]par un obus. Quinze jours après qu’à la télé, à la place du programme télévisé habituel, il fut annoncé que Slobodan Milošević avait donné sa démission. Dix jours après que fut annoncé à la une le déblocage de la ville « d’ici quatre jours ». Quatre ans avant que les élèves du 2ème lycée, pour peu qu’ils survivent et restent fidèles à leur décision, puissent se revoir.

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Haggadah de Sarajevo

Le 2 juin de ce premier été de guerre, le nouveau passeport des citoyens de Bosnie-Herzégovine fut mis en circulation, accompagné du slogan « Avec les lys vers le monde ». Les lys ont échoué seulement quelques jours après, quand les représentants du comité des jeux olympiques, à peine formé, sont partis en préparations pour Barcelone. En fait, ils sont rentrés avant même d’être partis. Les autorités de la République Serbe de Bosnie n’ont pas voulu les laisser passer. Ils ont été arrêtés à la première barricade et renvoyés chez eux. Malgré tous les appels et demandes envoyés au monde entier et aux représentants de ce même monde sous la forme de soldats de l’UNPROFOR, d’officiers et de personnel d’assistance, le gouvernement de la République Serbe était plus fort. Il ne restait aux représentants olympiques que de chanter des chansons de guerre. Il n’en manquait pas.

Dès le 28 mai, jour de fondation du commandement des artistes et des sportifs, et jusqu’au jour où les représentants olympiques commencèrent à chanter, dix nouvelles chansons et vidéos qui « célèbrent notre lutte » furent enregistrées et promues. Ainsi, le 14 juin, est sortie la chanson dont les paroles avaient été dictées au téléphone de Voïvodine par un ami de Sarajevo, Djordje Balašević. [2] La chanson disait : « tout passera et seul Sarajevo restera ».

Après 3 mois de guerre, pour tous les gens raisonnables, cette citation semblait douteuse. Entre autres, le bâtiment de la Poste, l’ancienne usine de tabac, l’institut oriental avec ses manuscrits, et le bâtiment du musée des 14ème Jeux Olympiques avaient été détruits... c’est à dire douteuse pour tous les gens raisonnables qui n’étaient pas à Sarajevo, car ici la raison était plus que mise en cause, avec toutes les boissons couleur arc-en-ciel volées des bars de mamans et papas et des voisins enfuis.

Nous avons tous fumé

Tandis que les obus tombaient (et que ma tante disait qu’elle avait entendu dire que « l’obus lui-même n’est pas aussi dangereux que les petits morceaux projetés lors de son explosion ») dans la ville, qui subitement avait pris la taille d’une chaussette en laine lavée dans de l’eau bouillante, il y avait de moins en moins de gens et de plus en plus d’idées. Une initiative pour la protection de l’héritage culturel et historique fut lancée. Les premiers Jours de poésie de Sarajevo de guerre commencèrent. Les jeux olympiques d’échecs affrontant 70 équipes furent organisés, ainsi que la première soirée culturelle lors de laquelle Vedran Smajlović [3] joua du violoncelle et Miki Trifunov (l’acteur de Sarajevo) récita les vers de Mak Dizdar, Tin Ujević et Branko Miljković [4]. Le nouveau logo de la Radio-Télévision de Bosnie-Herzégovine fut adopté, déssiné et envoyé par fax par un certain Mile Srdanović de Zenica. Ce logo, nous ne pouvions pas le voir de Sarajevo. Il n’y avait pas d’électricité.

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Vedran Smajlović

Un jour avant l’arrivée du premier visiteur de l’étranger, en plus il s’agissait du Président de la France qui disait « les Sarajeviens sont des gens courageux » et « personne ne peut violer les droits de l’homme », une femme avait trouvé un éclat d’obus dans sa cigarette, tirée d’un paquet de Plava Morava. La police nous avait déjà avertis que la consommation de cigarettes n’était pas bonne pour la santé, en publiant une déclaration selon laquelle les cigarettes circulant sur le marché bosnien étaient empoisonnées. Elles auraient été empoisonnées à Pale, puis lancées à la vente à Sarajevo. Empoisonnées par quoi ? Ils y auraient mis de l’opium mélangé au tabac.

Il est donc possible que Bob Geldof se soit défoncé avec les cigarettes Morava avant de proposer, quelques jours après la libération de l’aéroport par l’UNPROFOR, d’organiser un concert au même endroit, auquel toutes les stars mondiales de la scène pop rock participeraient, et duquel l’argent des billets vendus serait utilisé pour la reconstruction de Sarajevo. Peut-être même que les joueurs de football de Bosnie-Herzégovine étaient défoncés, eux aussi, quand ils ont gagné le premier match de guerre joué à Skenderija, contre les meilleurs joueurs de l’UNPROFOR, avec le résultat de 25:5. Plus de doutes non plus au sujet des enthousiastes de l’époque au ministère de la Culture, qui, seulement dix jours après l’incendie de la bibliothèque nationale, annoncèrent sa reconstruction (ils allaient tout payer) et la réouverture prochaine de la bibliothèque [5]. Ou bien de l’association des artistes de film, qui projetaient de filmer 3 films et 15 documentaires cette année-là.

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La bibliothèque nationale en flammes

Eh ! Tout le monde, c’est l’été 1992 ! Qu’est-ce que vous avez ? Ça vient juste de commencer... Mais nous étions définitivement tous défoncés ! Surtout à cause des gros titres des journaux du genre : « Aujourd’hui, c’est le jour de la décision » (12 août 1992), « Le déblocage se déroule sans entraves » (1er septembre 1992), ou bien « Déblocage certain avant l’hiver » (13 septembre 1992).

Il ne vaut pas la peine d’écrire combien de fois Milošević a donné sa démission, a été licencié ou est devenu fou. Il n’y avait toujours pas d’électricité, tout le monde portait de l’eau dans des seaux avec noms et prénoms obligatoires écrits dessus. Vedran Smajlović jouait Adagio d’Albinoni dans la rue Vaso Miskin, à midi pile, et demanda à tous les musiciens du monde de faire la même chose ce jour-là, où qu’ils soient.

Boutros Boutros Ghali à la place du père Noël

En été 1992, on célébra le premier mariage de guerre. Lundi 29 juin, deux couples en uniformes de la défense territoriale s’unirent pour la vie. Le mot « esprit » commença à être associé à Sarajevo. Et le temps devint divisé entre celui d’avant la guerre et celui de guerre.

Les premiers spectacles, expositions, concerts pour les combattants et civils commencèrent à avoir lieu. Des spectacles pour les enfants, des bals masqués dans des abris, l’inscription d’enfants à l’école, des projets pour le tournage de drames de télévision, qui ne sont toujours pas réalisés aujourd’hui-même, après toutes ces années. (...)

Le théâtre SARTR (Théâtre de guerre de Sarajevo) vient d’être formé, et le 6 septembre ses membres jouent la première du spectacle L’abri. Les étudiants de l’Académie des arts dramatiques, qui reprend son travail, jouent un spectacle pour les enfants – Les fables du bonhomme Fable ; Le cahier joyeux fête son quarantième anniversaire dans des salles de jeux dans des caves ; dans la gallerie Paleta, se tient l’exposition Arsenaux du mal où sont exposés des éclats meurtriers et des balles ramassées dans la ville.

La ville se réduit à 20 carrefours entravés par des autobus brûlés ou par des blocs en ciment sur lesquels il est écrit Pink Floyd.

Bientôt, la nouvelle monnaie bosnienne fut promue. Pour 100 Deutschmark (environ 50 euros aujourd’hui - les DM étaient déjà la monnaie habituelle parmi les sarajeviens), on pouvait obtenir 35 000 Dinars. Le pain complet coûtait 800 Dinars, un kilo de sucre 2 000 Dinars, un paquet de Marlboro 8.800 Dinars et on fit savoir aux retraités qu’ils obtiendraient leur argent s’il y avait de l’argent. Rien de nouveau sous le soleil.

L’hôtel Evropa fut brûlé, le nouveau blason de la ville de Sarajevo fut promu, on fit des projets pour le tournage du film L’abri, qui serait filmé d’après le drame L’abri et dont la réalisation coûterait 400 000 DM, tandis que Juso Prelo [Journaliste local, NDT] faisait la guerre contre « l’esprit de Sarajevo » dans sa colonne où il écrivait, entre autres : « Si les citoyens de Barcelone ou de Madrid se trouvaient dans une situation semblable, ils n’auraient pas besoin de cet « esprit de Sarajevo » pour se procurer à boire et à manger, par contre la lutte pour la survie commencerait. » L’esprit de Sarajevo est donc quelque chose que Prelo n’a pas compris. Et il l’aurait compris s’il avait lu les deux numéros suivants du journal pour lequel il écrivait, Oslobodjenje : le 28 août il a été annoncé que sur un immeuble de la Place Pero Kosorić le drapeau de la liberté avec des lys avait été dressé . Le lendemain, l’immeuble a brûlé.

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®TRIO

L’automne arriva. En octobre, le Coca Cola fit son apparition sur le marché bosnien. Le 5 novembre, Bill Clinton fut élu président des Etats-Unis. Le même jour, le dernier animal du Zoo de Sarajevo est mort. En novembre, la comédie musicale Hair (Kosa) fut jouée pour la première fois au Kamerni teatar. En décembre, un concours de chanson fut organisé, afin de choisir le premier représentant de la Bosnie-Herzégovine à l’Eurovision. Il fut également annoncé que pour Noël, c’est Boutros Boutros Ghali qui viendrait à la place du père Noël.

A l’occasion du nouvel an 1993, le président Alija Izetbegović dit : « La liberté est la seule issue. » A une période d’une cruelle naïveté, succéda le désespoir. Nous comprîmes que les « quatre jours » nécessaires pour le déblocage de la ville dureraient longtemps, très longtemps. Ce janvier-là, on fut obligé de brûler dans le poêle mes patins à glace et mes patins à roulettes (on les appelait « patins disco » à l’époque où il n’y avait pas encore de rollers) dont il ne resta rien, mise à part une puanteur épouvantable. L’aide humanitaire procurait de la farine, les lunch-paquets de l’armée américaine se firent plus rares, la première du nouveau film de Kusturica à Belgrade fut annoncée, Oslobodjenje écrivait que Radovan Karadžić menaçait d’une bombe atomique.

Basic instincts

A la base des journalistes étrangers, l’hôtel Holiday Inn, le nouveau timbre bosnien fut présenté. Le fait que tout le courrier sortait de la ville exclusivement à l’aide d’habitants de cet hôtel et de la Croix rouge, et que par conséquent on n’avait pas besoin de timbres, ne comptait pas. Ainsi, le fait que Sarajevo ait été proposé pour le prix Nobel de la paix ne signifiait rien non plus pour personne. Le prix pour l’obstination fut définitivement remporté par « Sarajevska zima » (Festival d’hiver de Sarajevo), qui fut annoncé et tenu comme prévu dans le programme.

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L’hôtel Holiday Inn en 1995

En janvier, les entreprises nous promettaient de l’eau et de l’électricité, le jury pour le choix de la chanson qui nous representerait à l’Eurovision était débordé de chansons, Clinton demandait que l’on enquête pour voir si Milošević était un criminel. Les doctorats d’honneur de l’Université de Sarajevo furent accordés à Kouchner et Henri-Levy. Le théâtre de guerre (SARTR) avait même trois spectacles sur son répertoire. Jusqu’à ce jour-là, tant d’expositions avaient eu lieu, que les quotidiens renoncèrent à les compter. Ce mois-ci, le premier film d’animation de guerre, réalisé par Nedžad Begović, intitulé Provocation des sens fut promu, et le documentaire Vol au-dessus de la Bosnie de Nedim Lončarević et Nedim Džuherić fut projeté à Cannes. Un jour seulement avant que les pourparlers de paix ne commencent à Genève.

Avec les télévisions éteintes, Sarajevo devint une ville de théâtre. On jouait des spectacles à la lumière des bougies, mais cela ne dérangait personne. Surtout pas le public.(...) Oslobodjenje fut nommé Journal de l’Année dans le monde. Le premier concert de rock eut lieu. Mi-février, le premier cinéma de guerre ouvrit ses portes à la « Scène ouverte Obala ». Le premier film projeté fut Terminator. Cependant, on se battait tous pour voir Basic instincts avec Sharon Stone dans le rôle principal. Tout le monde cherchait la réponse à une seule question : est-ce que « ça » se voit vraiment ?

Comme farce du 1er avril 1993, la laiterie de Sarajevo annonça qu’il y aurait de la glace, tandis que nous échangions du lait en poudre contre du bois et des cigarettes. Nous échangions, et enfin nous renonçames, et commençames à cultiver nous-mêmes. Ainsi, il était enregistré que 22 plaintes avaient été déposées contre les cultivateurs qui dépensaient l’eau récupérée dans la brasserie [6], pour arroser une certaine plante rare qui fait rigoler...

Joan, Susan, Annie

Des étrangers commençaient à venir à Sarajevo, des étrangers qui nous aimaient, qui cherchaient leurs cinq minutes de gloire ou qui voulaient se trouver une mariée. Joan Baez est venue et a déclaré pour Dani : « Je crois que la musique est très importante pour l’élévation de l’esprit, ce qui est d’ailleurs la raison de ma venue ici. Un des vers de la chanson Bread and Roses dit : « Donnez-nous du pain, mais donnez-nous des roses aussi ». Le monde a envoyé du pain, mais on ne vit pas seulement de cela. L’âme a besoin de musique et c’est vraiment la seule raison pour laquelle je suis ici. »

Voir la vidéo de Joan Baez à Sarajevo sur Youtube

Susan Sontag revint à Sarajevo, cette fois-ci pour faire le spectacle En attendant Godot, et un Américain malchanceux épousa une Sarajevienne. L’Irlande remporta l’Eurovision, Fazla [Chanteur bosnien sélectionné pour l’eurovision, NDT] fut « excellent », et finit à la 16ème place. La première école maternelle de guerre ouvrit ses portes et le festival « Eté au Kamerni teatar » fut lancé, une des rares choses de guerre qui s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui.

En mai cette année, nous eûmes la première « Miss Sarajevo assiégé », Inela Nogić. Elle portait une pancarte sur laquelle il était écrit : « Don’t let them kill us », même si il était très clair qu’il nous tueraient tant que ça leur ferait plaisir. Nous attendions Godot. Et nous en vîmes la première au Théâtre des jeunes (Pozorište mladih).

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Inela Nogić, miss Sarajevo assiégé

En octobre, une exposition de photographies d’Annie Leibovitz intitulée Portraits de Sarajevo eut lieu, ainsi que le premier, l’incroyable et l’unique Festival du Film de Sarajevo.

Nous nous souviendrons toujours de tous les films, parce que nous les avons tous vus. Jusqu’au bout du monde de Wime Wenders, Trois couleurs : bleu de Kieslowski, Les amants du Pont Neuf de Leos Carax, Howard’s end de James Ivory ou Dracula de Francis Ford Coppola, nous donnaient à tous l’illusion pour un moment que tout allait bien... tant que vous êtes assez rapides pour éviter les snipers qui tirent sur vous. Que tout allait bien, qu’il n’y avait pas de problèmes, que nous vivions dans une ville normale. Une illusion qui disparaîtrait brusquement en regardant les exposition de Milomir Kovačević Strašni, les films de la maison de production Saga, parmi lesquels il faut absolument mentionner MGM (Man, God, Monster) de Mirza Idrizović, Ademir Kenović et Pjer Žalica.

Il n’y avait ni eau ni électricité, rien à manger, plus de patins à roulettes à brûler. Il y avait seulement trop d’esprit de Sarajevo. Et de la bière dégoûtante de la Brasserie de Sarajevo dans laquelle on engloutissait les fêtes de fin d’année.

Bonne année 1994 !

Juan Antonio Samaranch (président du comité international olympique de 1980 à 2001) nous dit que nous n’étions pas seuls, tandis que le diplomate russe Churkin [Représentant spécial de la Russie lors des pourparles sur l’ex-Yougoslavie, NDT], lors de sa première visite à Sarajevo, déclara que la guerre était « sexy ». Ils commencèrent à tous venir, les uns après les autres. Sarajevo était la meilleure trade mark du monde. C’est une année où nous avions déjà marre de tous ces visiteurs. L’année durant laquelle le premièr obus est tombé sur Markale [7], année durant laquelle le TRIO [8] créa des cartes postales qui sont, sans compter la balle du début de ce texte, les seuls souvenirs de guerre que j’ai gardés.

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Le marché Markale aujourd’hui

Le 15 février, Alija Izetbegović dit : « Le printemps s’approche », et en mars les tramways commencèrent à circuler. Et tout cela apparaissait sous la forme d’expressions telles que « l’esprit de Sarajevo et la résistance culturelle », qui commencaient à se dégonfler et qui devinrent, jusqu’à 1995, des sujets de moqueries. Si certain qu’on était que cela ne finirait jamais.

Il serait impoli d’écrire ce texte sans mentionner le quatuor à cordes de Sarajevo, les mannequins de l’agence Front de Sarajevo qui se gelaient en vêtements Gaultier pendant les séances photo dans les ruines de Sarajevo, les groupes de rock SCH, Big Daddy, Lezi, Majmune !, Sikter, Moron brothers, Grafiti, Don Guido & the Missionaries, Protest, Meantime, parmi lesquels seulement certains ont survécu au qualificatif « de guerre », les expositions d’Affan Ramić [9], ou de Mehmed Zaimović, l’Obala art centar, les magazines Fantôme de la liberté et Life, la radio Zid (mur), le film de Tvrtko Kulenović La mort à Sarajevo dans la production de l’Archive des films des Forces armées et de la Radio-Télévision de la Bosnie-Herzégovine etc.

Une fois, Nermin Tulić, acteur et directeur du Théâtre des jeunes de Sarajevo a dit que la guerre lui manquait parce que pendant la guerre, nous étions de meilleures personnes. Etions-nous vraiment meilleurs ? Nous étions, en tout cas, plus cultivés. Plus de 100 expositions, plus de 40 premières et 10 pièces de théâtre reprises, des projets médiatiques du genre RatArt, des textes magnifiques du feu Karim Zaimović [10] sur les bandes dessinées, même le magazine Tennis le prouvent, au temps où des plats à base de riz et de pâtes étaient offerts dans les restaurants pour l’incroyable somme de 50 Deutschmarks.

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®TRIO

P.S. : Je ne me suis pas acheté de nouveaux patins, même quand le centre sportif de Zetra, qui avait brûlé, a été reconstruit ; je n’ai jamais préparé mon examen dans la bibliothèque nationale, je ne roule pas en patins à roulettes et je ne me prépare plus pour aller au théâtre (où je vais de moins en moins d’ailleurs). La seule chose que je fais parfois (que me pardonne le haut représentant et tout ceux que cela pourrait déranger) quand j’entends l’hymne de la Bosnie-Herzégovine, c’est d’y rajouter les mots « Tu es une et unique ».

Et je perçois le siège comme la meilleure partie de ma vie.

[1] Haggadah : ancien recueil de prières juives conservé à Sarajevo

[2] Djordje Balašević, chanteur, auteur-compositeur-interprète et acteur de Serbie. Il s’opposait ouvertement au régime de Slobodan Milošević et était l’ambassadeur de bonne volonté du haut commisariat de l’ONU pour les réfugiés. Après la chute du régime de Milošević, il arrête de s’exposer politiquement, jusqu’à 2008 quand il a soutenu Boris Tadić aux présidentielles et a participé à sa campagne.

[3] Vedran Smajlović, célèbre violoncelliste de Sarajevo, ancien membre du Quatuor à cordes de Sarajevo (Sarajevski gudački kvartet), symbolise le courage civil en Bosnie-Herzégovine pendant la guerre. Quand en été 1992, un obus tombé au milieu d’une file pour le pain dans la rue Ferhadija a tué 22 personnes, Vedran Smajlović décida de jouer en hommage aux personnes mortes ce jour-là, pendant 22 jours, un jour pour chaque victime, sur l’endroit où la tragédie a eu lieu, dans la rue. Vedran jouait tandis que la violence continuait autour de lui, risquant ainsi sa propre vie.

[4] Mak Dizdar, Tin Ujević et Branko Miljković : poètes yougoslaves célèbres, respectivement bosniaque, croate et serbe

[5] A ce jour, 28 avril 2008, la bibliothèque nationale n’a toujours pas réouvert ses portes... NDT

[6] Durant le siège, la Brasserie de Sarajevo était un des points où l’on pouvait souvent obtenir de l’eau, NDT

[7] Markale : le grand marché au centre ville de Sarajevo où le 5 février 1994, un obus a tué 68 personnes, et blessé 144 personnes

[8] TRIO, équipe de design de Sarajevo, formée en 1985. Le groupe a créé des designs pour des groupes de musique, théâtres et magazines culturels. Bien que ses membres aient eu l’opportunité de quitter Sarajevo et de continuer leur travail à l’étranger, ils sont restés à Sarajevo pendant la guerre. Ils ont réussi à se créer un bureau de design avec des ordinateurs composés d’éléments trouvés par hasard. Ils se sont rendus célèbres à l’occident par leurs cartes postales ironiques, séries d’images pop-art et retouches satiriques adaptées au sujet de la guerre.

[9] Peintre dont le fils a été tué pendant la guerre, qui a continué a travailler malgré l’absence de peintures et de toiles

[10] Le 15 août 1995, dans une rue de Sarajevo, Karim Zaimović a été tué par un obus lancé d’une des collines autour de Sarajevo. C’était un garçon que la Yugoslavie connaissait pour son amour envers les bandes dessinées. Il a passé la guerre à Sarajevo où il écrivait pour le magazine Dani sur l’art des bandes dessinées, mais aussi sur sa ville dont il était également amoureux.

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