Logo le Courrier des Balkans, le portail francophone des Balkans
filet
Grèce : tenace corruption - Belgrade : les Rroms et la 25e Universiade, un voisinage qui dérange - Bosnie : feu vert au déblocage du prêt du FMI - Élections législatives en Bulgarie : 58.000 citoyens bulgares pourront voter de l’étranger - 
Balkanophonie Abonnez-vous
La boutique en ligne A propos Livres ong liens Agenda
forums
Le Courrier des Balkans / Fondation Gabriel Péri

Être de gauche dans les Balkans, mission impossible ?

Sur la Toile :
Mise en ligne : lundi 21 juillet 2008
Les notions de « gauche » et de « droite » sont souvent floues dans les Balkans. Cette notion est même souvent discréditée, comme en Serbie, en raison du régime Milošević. Pourtant, le SPS vient d’être « réhabilité » comme un partenaire de coalition honorable, et bénéfie du « parrainage » du Parti démocratique (DS) de feu Zoran Djindjić pour rentrer à l’Internationale socialiste... Avec la Fondation Gabriel Péri, le Courrier des Balkans essaie de faire le point sur la notion de gauche dans les Balkans. Premier volet.

Par Jean-Arnault Dérens [1]

JPEG - 22.9 ko
J.A.Dérens (©CdB/ M.Moine)

Le constat serait facile. Hormis quelques nostalgiques vieillissants, qui chérissent toujours le souvenir du maréchal Tito ou d’Enver Hoxha, cultivant en fait peut-être avant tout la nostalgie de leur propre jeunesse, la « gauche » dans les Balkans semble se réduire à quelques clubs d’affairistes véreux ou, dans le meilleur des cas, à quelques bureaucrates de province incompétents…

L’image est peut-être forcée, mais le constat est accablant. De surcroît, les partis réputés de « gauche » n’ont guère été capables de s’opposer aux nationalismes guerriers qui ont déchiré la région. Bien au contraire, le Parti socialiste de Serbie (SPS) de Slobodan Milosevic, tout en se présentant comme un parti « de gauche », a joué le dramatique rôle que l’on sait dans l’éclatement yougoslave.

La fracture gauche/droite, une question d’héritage

Sont réputées « de gauche » les formations issues des anciens partis communistes, même si toutes ne gèrent pas de la même manière cet héritage, surtout quand, dans le même pays, plusieurs formations rivales prétendent à l’héritage des anciens partis uniques. De plus, dans toutes républiques yougoslaves, notamment en Croatie ou en Bosnie, nombre d’anciens cadres communistes ont rejoint les formations nationalistes créées au début des années 1990, quitte à embrasser avec fougue et ardeur les formes les plus extrêmes de cette nouvelle idéologie. Une fameuse blague bosniaque résume à merveille cette situation. Un imam commence son prêche : « aux frères qui sont au fond de la salle, je dis ‘aleikoum salam’, aux croyants qui sont au milieu, je dis ‘bonjour messieurs’, quant à ceux du premier rang : ‘salut camarades’ ! »….

Le fait est que le Parti d’action démocratique (Stranka demokratske akcije, SDA), de Bosnie-Herzégovine ou la Communauté démocratique croate (Hrvatska demokratska zajednica, HDZ) ont largement repris les cadres, les structures et les méthodes de pouvoir et d’organisation de l’ancienne Ligue des communistes. Le fondateur du HDZ, Franjo Tudjman (1922-1999), « père de l’indépendance croate » était lui-même un ancien partisan de la Seconde Guerre mondiale, général de l’armée yougoslave et militant communiste « converti » au nationalisme. À l’inverse, le fondateur du SDA, Alija Izetbegovic (1925-2003), est un des rares dirigeants post-yougoslaves à n’avoir jamais appartenu au parti : toute sa carrière idéologique et politique s’est déroulée dans un univers intellectuel dominé par l’islam.

En Croatie comme en Bosnie-Herzégovine, les Partis sociaux-démocrates (SDP) sont en revanche les héritiers directs des anciennes Ligues des communistes. Ivica Racan, le dirigeant du SDP croate, Premier ministre de 2000 à 2003, fut d’ailleurs l’un des principaux protagonistes du XIVe et dernier congrès de la Ligue des communistes yougoslaves, en janvier 1990.

A ce stade, il importe de rappeler que cette Ligue des communistes yougoslaves était divisée en autant de Ligues que de Républiques fédérées, les deux provinces autonomes de Voïvodine et du Kosovo ayant aussi leur propre organisation. Dans les années 1980, la Fédération yougoslave évolua ainsi en une « fédération de bureaucraties communistes républicaines », qui défendaient chacune les intérêts particuliers de leurs républiques, ce qui n’alla pas sans heurts ni tensions. La Ligue des communistes joua ainsi un rôle majeur dans l’accession de la Slovénie à l’indépendance.

Les SDP des années 1990 pouvaient donc à bon droit se présenter comme des formations « nationales », même si les partis nationalistes lançaient souvent à leur encontre l’accusation, perçue comme infâmante, de « yougo-nostalgie ». Lors des premières élections pluripartites croates, au printemps 1990, le SDP défendit d’ailleurs un programme qui supposait plutôt une réforme radicale des institutions yougoslaves qu’une rupture du cadre fédéral, ce qui lui permit de bénéficier de nombreuses voix serbes.

Dans le contexte marqué par la guerre des années 1990, les SDP de Croatie et de Bosnie-Herzégovine eurent le plus grand mal à faire entendre une voix spécifique. La victoire du SDP croate aux élections du 3 janvier 2000 fut consécutive à la mort de Franjo Tudjman, mais aussi à la reconquête de tout le territoire croate (1995) et à la complète réintégration des zones serbes (1998).

En Bosnie-Herzégovine, le SDP participa aux gouvernements de guerre de Sarajevo, ce qui lui valut de limiter strictement son audience aux régions contrôlées par ce gouvernement et, majoritairement, à la communauté bosniaque-musulmane. Aujourd’hui encore, le SDP se présente comme un parti « unitariste », favorable à un renforcement de l’État central aux détriments des larges compétences dévolues aux deux « entités », la Republika Srpska et la Fédération croato-bosniaque de Bosnie-Herzégovine, qui composent le pays depuis les accords de paix de Dayton (1995). Le SDP cherche à capter un électorat « citoyen », hostile aux divisions ethniques, mais son passage au gouvernement (2000-2002) n’a pas laissé un souvenir impérissable.

L’héritage des anciennes Ligues fut aussi contestée par d’autres formations, souvent structurellement issues des diverses organisations de l’époque socialiste (organisations de jeunesse, fronts de masse, etc). Ces formations n’ont généralement eu qu’une audience fort réduite. Autre cas, le dernier Premier ministre de la République socialiste fédérative de Yougoslavie, le réformateur croate Ante Markovic, suscita la création de Mouvements réformateurs, qui n’ont eu qu’une brève durée, mais ont parfois pu se transformer en partis d’inspiration social-démocrate. Ainsi, en Bosnie, le courant social-démocrate est divisé en fonction de ces deux filiations : le SDP dérive directement de l’ancienne Ligue des communistes, tandis que l’Union des sociaux-démocrates bosno-herzégoviniens, longtemps animée par le maire de Tuzla, Selim Beslagic, est l’héritière du mouvement réformateur. Les deux formations se sont formellement réunies, sans cesser pour autant de connaître de fortes oppositions de personnes.

Ainsi, le principal marqueur permettant de situer des partis politiques à la gauche de l’échiquier politique est leur filiation, plus que leur programme ou leurs choix politiques effectifs. Les cas de la Serbie et du Monténégro présentent cependant de fortes singularités.

Le cas serbe

C’est en Serbie que la notion de « gauche » est probablement la plus dévalorisée, car elle demeure associée au régime de Slobodan Milosevic et à son Parti socialiste de Serbie (SPS), héritier direct de la Ligue des communistes de Serbie (Savez Komunista Srbije, SKS).

Dans sa stratégie de prise de pouvoir, Slobodan Milosevic a commencé par assurer son contrôle sur la SKS, avant de l’étendre aux organisations du parti dans les provinces autonomes de Voïvodine et du Kosovo, ainsi que dans la République du Monténégro. De la sorte, il contrôlait quatre bureaucratie républicaines, ce qui lui permettait de disposer de quatre voix sur huit dans les instances fédérales.

Politiquement, l’ascension de Milosevic s’est inscrite dans la dynamique d’une dialectique bien gérée : d’une main, le maître de Belgrade réhabilitait et excitait le nationalisme, frappé d’un long interdit sous Tito, de l’autre, il se présentait comme le défenseur de la Yougoslavie fédérale et socialiste face aux « sécessionnistes » slovènes, croates ou albanais du Kosovo. Cette attitude lui a valu d’obtenir le soutien, décisif, de l’Armée populaire yougoslave (Jugoslovenska Narodna Armija, JNA), qui disposait de ses propres structures communistes et jouissait, de facto, du statut d’une entité fédérale autonome. Après le décisif XIVe Congrès de janvier 1990, les dirigeants de la JNA, sous l’impulsion du général Veljko Kadijevic, furent tentés par l’option putschiste pour « sauver la Fédération », mais ce projet ne vit jamais le jour.

Bien au contraire, ils finirent par se rallier au projet politique de Milosevic, qui avait réussi dans le même temps à récupérer une bonne part de l’opposition nationaliste. Dans un premier temps, en 1990, cette opposition voyait en Milosevic un héritier du système communiste honni. Le « génie » de Milosevic fut de récupérer les différents groupes qui se formaient, et d’envoyer leurs groupes armés, souvent issus des réseaux de supporters des clubs de football, sur les premiers champs de bataille de Croatie.

Vojislav Seselj, devenu le chef du Parti radical serbe (Srpska radikalna stranka, SRS), fut l’homme qui permit cette récupération politique, tandis qu’un bandit de grand chemin, contrôlé par la police secrète, Zeljko Raznatovic, plus connu sous son nom de commandant Arkan reçut la tache de former les premières milices. Issu de cette même frange nationaliste et monarchiste, seul Vuk Draskovic comprit la manipulation et rallia les courants de l’opposition démocratique.

Durant toutes les années 1990, la scène politique serbe resta étroitement contrôlée par Slobodan Milosevic, son Parti socialiste de Serbie (Socialisticka Partija Srbije, SPS) et ses « satellites » : le SRS, qui devait occuper le champ politique sur la droite, et l’Union des gauches yougoslaves (JUL), dirigée par Mirjana Markovic, l’épouse du maître de Belgrade, qui devait occuper le champ politique sur la gauche.

Dans les autres républiques yougoslaves déchirées par la guerre, cette dichotomie se retrouvait. Alors que les partis serbes de Croatie et de Bosnie, dont la création avait été suscitée par Milosevic, se référaient à un nationalisme romantique, à la monarchie et à l’Église orthodoxe, ils avaient le soutien d’anciens cadres de la JNA formés à l’école communiste. Tel était notamment le cas du chef militaire des Serbes de Bosnie, Ratko Mladic, « obligé » de composer avec le folklore tchétnik, alors que ses propres parents, partisans communistes, avaient été tués par les tchétniks durant la Seconde Guerre Mondiale.

Face à ce système imparable, l’opposition était réduite à la portion congrue. Alors que les références idéologiques de beaucoup de dirigeants de cette opposition les classait à gauche – tel était notamment le cas de Zoran Djindjic (1952-2003) – ils se devaient de dénoncer la « gauche au pouvoir » que représentait le couple Milosevic-Markovic. En-dehors de revendications démocratiques, cette opposition ne pouvait pas formuler de véritable programme. Elle se divisa même sur des questions essentielles, comme les relations avec les nationalistes serbes de Bosnie-Herzégovine, auxquels Zoran Djindjic lui-même apporta un soutien critiquable quand Milosevic prit ses distances avec eux en 1994, avant tout par opportunisme politique bien maladroit.

Au Monténégro, le parti ne meurt jamais !

Le Monténégro offre un cas extrême et unique, sans équivalent nulle part en Europe, de maintien au pouvoir sans aucune interruption de l’ancien parti communiste. Rebaptisé Parti démocratique des socialistes (Demokratska Partija Socialista, DPS), l’ancienne Ligue des communistes monténégrins (SKCG) n’a jamais perdu une élection depuis l’instauration du système pluripartite. Il est vrai que le parti a subi plusieurs purges et scissions. En 1988, la fameuse « révolution antibureaucratique », ourdie depuis Belgrade, permit d’éliminer la vieille garde du parti monténégrin, remplacée par de jeunes cadres, à l’époque fidèles séides de Slobodan Milosevic. Ces jeunes gens s’appelaient Momir Bulatovic, Milo Djukanovic, Filip Vujanovic, Svetozar Marovic… Ils gérèrent la transformation du SKCG en DPS et restèrent de fidèles alliés de Belgrade jusqu’au milieu des années 1990.

Le groupe conduit par Milo Djukanovic commença à ce moment à prendre ses distances avec Belgrade, à lorgner du côté de l’Occident, tout en reprenant à son compte les thèses souverainistes monténégrines, jusqu’alors uniquement défendues par l’Alliance libérale du Monténégro (LSCG), formation elle-même créée en 1990 par d’anciens cadres des Jeunesses communistes, comme Slavko Perovic. Cette évolution idéologique du DPS provoqua la scission des éléments fidèles à Belgrade, qui créèrent le Parti socialiste populaire (SNP), sous la houlette de Momir Bulatovic. Après 2000, ce parti se rapprocha des courants nationalistes serbes au Monténégro, en cessant de faire référence à Slobodan Milosevic, ce qui entraîna une nouvelle scission : Momir Bulatovic, toujours fidèle à son ancien mentor, créa un petit Parti socialiste national (NSS), laissant le contrôle du SNP à Predrag Bulatovic (les deux hommes n’entretiennent pas de liens de parenté directe).

Le SNP essaie de concilier des références « yougoslaves », une attention sociale et son engagement « unioniste », en faveur de liens maintenus entre la Serbie et le Monténégro. Le combat unioniste l’a pourtant amené à se lier avec des formations nationalistes grand-serbes, comme les formations aujourd’hui regroupées dans la Liste serbe d’Andrija Mandic.

Pour sa part, le DPS est avant tout un club d’affaires et de pouvoir, qui a mis le Monténégro en coupe réglée, pour la plus grande fortune de ses dirigeants, qui continuent de monopoliser toutes les fonctions publiques. Le DPS gouverne cependant le pays en partenariat avec le petit Parti social-démocrate (SDP), une formation qui a longtemps été plus résolument indépendantiste, tout en sachant mener d’autres combats bien nécessaires au Monténégro (droits des minorités, féminisme, etc). Ces dernières années, tout en conservant une sociologie particulière (le parti compte beaucoup d’adhérents issus des minorités nationales), le SDP a abandonné la plupart de ses spécificités idéologiques, et participe directement au système de pouvoir mis en place par Milo Djukanovic. Le dirigeant du parti, Ranko Krivokapic, président du Parlement, est le troisième homme de l’État et du « système » Djukanovic.

Des différences idéologiques ?

En Macédoine, il est aujourd’hui difficile de trouver des différences programmatiques essentielles entre l’Alliance social-démocrate (Socijaldemokratski Sojuz na Makedonija, SDSM) et le VMRO-DPMNE, dont le nom même – Organisation révolutionnaire intérieure de Macédoine -Mouvement démocratique d’unification nationale macédonienne – renvoie cependant au « folklore » patriotique macédonienne du début du XXe siècle. Les deux partis partagent a priori les mêmes orientations, axées autour de la défense de l’État macédonien et de l’identité nationale. Leurs objectifs sont également communs : poursuite des privatisations et de la transition vers une économie de marché, intégration euro-atlantique, etc – tout comme leurs méthodes de pouvoir, marquées par un lourd clientélisme.

D’ailleurs, la plupart de ces points font largement consensus dans tous les pays de la région, où la question cruciale de l’intégration européenne ne fait jamais l’objet d’un véritable débat politique. Les polémiques ne portent en effet que sur la manière de se rapprocher de l’objectif européen, sans que le contenu politique ou social de l’intégration ne soit interrogé.

ONG, « société civile » : de nouveaux paradigmes

Pourtant, d’importantes thématiques politiques sont portées par d’autres acteurs sociaux, qui comblent le vide laissé par le silence des partis., qu’il s’agisse de la défense de l’environnement, des droits des femmes et de la lutte contre les modèles patriarcaux exacerbés par les années de guerre et de culte de la violence, politique ou mafieuse, ou encore des droits sociaux.

Les ONG ont souvent été accusés d’être les porteurs de valeurs idéologiques occidentales « plaquées » sur des réalités exogènes. Il est vrai que ces ONG bénéficient souvent de financements étrangers (Union européenne, USA, fondations privées, etc), qu’elles ont même pu faire l’objet de manipulations politiques (dans le fameux schéma, vite retombé, des « révolutions colorées », dont le modèle serait la chute de Milosevic en Serbie). Il serait cependant erroné d’avoir une approche négative de ces ONG, malgré l’image caricaturale de « démocrates professionnels », bien rémunérés, nécessairement anglophones, qui ont pu s’autoproclamer porte-parole d’une « société civile » souvent bien difficile à identifier…

Les questionnements qu’elles apportent, l’énergie sociale que suscitent ces ONG sont en effet d’essentiels facteurs de vitalité démocratique.

Parmi ces ONG, la galaxie féministe est probablement la plus active. Les féministes d’ex-Yougoslavie, à l’image des Femmes en Noir de Belgrade, n’ont d’ailleurs eu de mal à conserver entre elles des liens actifs de solidarité transfrontalières, représentant donc une alternative très politiques aux différents nationalismes.

De même, certains réseaux, comme les Initiatives citoyennes de Serbie (Gradjanske Inicijative) ont pu fédérer un grand nombre d’associations locales. Les mobilisations environnementales représentent, de ce point de vue, un phénomènes nouveaux et prometteur. Les mobilisations importantes de ces dernières années contre des projets de barrage aux lourdes conséquences environnementales, notamment en Bosnie-Herzégovine ou au Monténégro ont permis d’ouvrir un débat nouveau sur le modèle de développement économique proposé aux pays de la région, sur la confusion entre les intérêts politiques, économiques et mafieux…

Relève syndicale ?

Le silence général des formations dites de gauche sur les questions sociales reste pourtant particulièrement accablant, alors que tous les pays de la région ont vécu dans des conditions extrêmement difficiles la « transition » vers l’économie de marché. Effondrement des salaires et des retraites, chômage massif (touchant aujourd’hui environ 30% de la population active en Serbie, 60% au Kosovo), développement du travail au noir… Les partis sociaux-démocrates se sont généralement contentés d’afficher une « préoccupation » sociale, tout en réaffirmant leur attachement à la poursuite de la transition économique, et sans chercher à développer de relations particulières avec les syndicats.

La scène syndicale est elle-même encore largement dominée par les appareils issus de l’époque socialiste, incapable de développer un syndicalisme de revendications, incapables également de s’adresser aux travailleurs des nouvelles entreprises privés, souvent non déclarés et privés de toute reconnaissance et de toute sécurité sociale.

Souvent, ces syndicats reproduisent les clivages politiques ou nationalistes qui déchirent les pays. En Bosnie, le cadre commun des syndicat est ainsi une coquille vide, les syndicats se développant en réalité sur une base étroitement nationale (syndicats de Republika Srpska et de Fédération, eux-mêmes clivés entre Croates et Bosniaques musulmans). Au Monténégro, l’opposition entre courants souverainistes et unionistes déchire également les syndicats, tandis que les syndicats macédoniens n’ont aucune implantation dans la population albanaise du pays…

L’expérience d’un syndicalisme alternatif la plus développée est certainement celle de Nezavisnost en Serbie, qui s’est construit en opposition à l’Union des syndicats indépendants (SSSS), liée au régime Milosevic. Le syndicat Nezavisnost faisait partie du « front » de l’opposition démocratique. Cependant, depuis 2000, le syndicat peine à redéfinir son rôle. Partisan des réformes et des privatisations, le syndicat est conscient des taches qui devraient être les siennes : défense des salariés, des travailleurs au noir, etc, mais il n’arrive pas encore à s’adapter au nouveau contexte politique.

Comment reconstruire une gauche politique ?

Le cas serbe peut encore avoir valeur d’exemple de la confusion qui prévaut. Le Parti socialiste de Serbie (SPS) conserve une base militante et un électorat vieillissant de nostalgiques du régime Milosevic ; le parti pèse désormais environ 6% des voix. Le Parti démocratique (DS) du Président Boris Tadic est membre de l’Internationale socialiste, mais ne manifeste pas de particulière sensibilité sociale. Il fait cohabiter des militants ayant des références proches de celles de la gauche européenne à des ultra-libéraux comme l’actuel vice-Premier ministre Bozidar Djelic.

Scission du DS, le Parti libéral démocratique (LDP) de Cedomir Jovanovic regroupe certaines grandes figures de la dissidence anti-nationaliste serbe des années 1990, comme Vesna Pesic, ancienne dirigeante de l’Alliance civique de Serbie (GSS), ou Zarko Korac, ancien dirigeant de la petite Union social-démocrate (SDU). L’historienne Latinka Perovic, ancienne dirigeante des courants « libéraux » des années 1970 de la Ligue des communistes de Serbie, est également très proche du parti.

Les références intellectuelles et politiques de ces personnalités majeures de la scène politique serbe se raccrochent au marxisme critique des années 1970 (notamment aux cercles qui se retrouvaient pour des séminaires d’été sur l’île dalmate de Korcula), de même qu’aux courants qui ont profondément renouvelé la gauche occidentale : féminisme, écologie, etc. Ces militants n’auraient pas de mal à se définir aujourd’hui comme des sociaux-démocrates. Dans le même temps, pourtant, le LDP évite très soigneusement de se positionner sur le spectre gauche-droite.

Face à cette gauche qui n’ose pas s’affirmer, la droite serbe a, elle, parfaitement su gérer son adaptation à l’après-Milosevic. Le Parti radical serbe (SRS), tandis que le Parti démocratique de Serbie (DSS) de Vojislav Kostunica se présente sans fard comme un parti ultra-conservateur et cléricaliste. Le DSS table aussi sur l’alliance russe et entretient d’évidentes connivences idéologiques avec le SRS, mais le parti tient cependant beaucoup à la « légitimité démocratique et européenne » que lui donnent ses liens avec le Parti populaire européen (PPE).

En Croatie, si le SDP peut apparaître comme un parti social-démocrate fort cohérent avec ceux que l’on trouve dans d’autres pays d’Europe, il faut noter que d’autres forces politiques sont présentes à gauche de l’échiquier politique. Ainsi, plusieurs partis régionalistes portent en avant des revendications de décentralisation, ainsi que d’autres thèmes, comme la préoccupation environnementale. Tel est le cas du Forum démocratique d’Istrie (IDS), qui dirige les institutions provinciales d’Istrie, où il dispose d’une large majorité, ou du Parti croate de Slavonie et Baranja (HSSB). En France, il existe souvent une confusion entre régionalisme et nationalisme, le régionalisme étant perçu comme une forme « modérée » de nationalisme. En Croatie, régionalisme et nationalisme sont antinomiques : un projet régionaliste vise à réunir tous les citoyens d’une région donnée autour d’objectifs communs, indépendamment de leur appartenance nationale. De ce point de vue, ils ont pleinement participé à la résistance au nationalisme dominant dans les années 1990. Ces partis se montrent souvent plus capables que le SDP de développer de véritables projets de développement économique, tenant compte des enjeux sociaux et environnementaux.

En plus des confusions liées à l’héritage idéologiques particulier des années d’éclatement de la Fédération, la définition de programmes politiques de gauche dans les Balkans nécessite en effet de tenir compte d’une série particulière de paramètres.

Des objectifs et des critères à réinventer

Tout d’abord, la « transition économique » est encore loin d’être achevée dans les pays de la région, toujours confrontés à des privatisations douloureuses et souvent mafieuses. Les partis de gauche devraient non seulement dénoncer les abus et les illégalités qui peuvent entourer ces processus, non seulement prendre en considération les intérêts des travailleurs, mais aussi amorcer une réflexion sur le type de développement économique souhaitable pour la région.

Les partis de gauches doivent également être à la pointe de l’indispensable travail de confrontation avec le passé récent et de réconciliation régionale, confirmant leur ancrage anti-nationaliste. Dans cette dynamique, ce sont toutes les difficiles épreuves du XXe siècle qui doivent être rééxaminées, pas seulement les événements liés à l’éclatement de la Yougoslavie. Ainsi, sans cultiver une « yougonostalgie » ou un culte posthume du maréchal Tito qui ne peut plus avoir de signification politique, ils doivent s’opposer aux tentatives révisionnistes liées à la Seconde Guerre Mondiale, et qui proposent une réhabilitation des courants tchétniks et oustachis.

Ils doivent aussi s’ouvrir à de nouvelles problématiques, comme la défense de l’environnement, sans oublier le débat essentiel sur le sens et le contenu politique de l’intégration européenne, qui doit également soutenir un véritable projet d’intégration et de réconciliation régionale, clé de l’avenir pour les Balkans.

Les trois articles qui constituent ce dossier ont été précédemment publiés dans la revue Nouvelle Fondation de la Fondation Gabriel Péri.

À lire aussi : Que devrait être une politique de gauche en Bosnie-Herzégovine ? »

Albanaie : comment refonder la gauche ?

[1] Rédacteur en chef du Courrier des Balkans