Par Srdjan Dizdarević [1]

- Srdjan Dizdarević
Le pluralisme politique a fait son apparition en Bosnie-Herzégovine en 1990. Dans le cadre de l’ancienne Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine a connu de courtes périodes de démocratie pluraliste entre les deux guerres, mais ces périodes étaient entrecoupées par des périodes de dictatures et de suspension des institutions démocratiques.
A partir de 1945, et jusqu’en 1990, un système de parti unique a été instauré en Bosnie-Herzégovine aussi bien que dans les autres républiques fédérales qui constituaient la République Socialiste Fédérative de Yougoslavie.
L’instauration du pluripartisme s’est opérée en deux temps : en premier lieu, le parti unique au pouvoir ainsi que les organisations de masse – organisations de jeunesse, de femmes etc… - se sont transformés en partis politiques. Puis, de nouveaux partis ont été créés dont certains faisaient leur apparition pour la première fois, tandis que d’autres reprenaient la tradition de partis politiques ayant jadis existé et qui avaient été interdits par le régime communiste en 1945.
Ainsi, la Ligue des communistes de Bosnie-Herzégovine prit d’abord le nom de Parti socialiste puis de Parti social-démocrate de Bosnie-Herzégovine (SDP), devenant ainsi officiellement le premier parti politique de gauche sur la scène politique à la veille des premières élections démocratiques que le pays connut à l’automne de 1990.
Par la suite, de nombreux partis furent crées avec la prétention d’être de gauche. Les plus importants parmi eux, ces dernières dix-huit années, ont été, en plus du SDP :
Une scène politique « ethnique »
Depuis l’instauration de la démocratie en 1990, le fonctionnement des institutions a été interrompu pendant la guerre, entre 1992 et 1995. Neuf mois après la signature des accords de paix de Dayton (décembre 1995), les premières élections d’après guerre ont eu lieu en septembre 1996. Des élections législatives et présidentielles ont aussi été organisées en 1998, 2000, 2002 et 2006. Or, les principaux enjeux et les principaux clivages n’étaient pas entre les différents concepts idéologiques et politiques, et le combat ne se livrait pas entre la droite et la gauche. Lors de l’instauration du pluralisme politique, il était évident que la Bosnie connaîtrait une scène politique où la question interethnique serait la question clé.
Les principaux acteurs de la vie politique ne sont pas les partis politiques classiques, que l’ont pourrait qualifier de libéraux, social-démocrate, conservateurs... Les principaux acteurs sont les partis politiques nationalistes qui s’adressent exclusivement aux électeurs appartenant à l’une des trois communautés de Bosnie-Herzégovine : les Serbes, les Croates et les Bosniaques. Mis à part ces trois communautés, que la Constitution de la Bosnie-Herzégovine définit comme des « peuples constitutifs », 17 minorités ethniques sont reconnues par la Loi sur les minorités ethniques, tandis qu’une partie des citoyens se définissent comme des « Bosniens », dans le sens de l’appartenance à la Bosnie-Herzégovine. Cette catégorie de citoyens ou plutôt, cette identité, n’est pas officiellement reconnu. Statistiquement, les « Bosniens » figurent dans la rubrique « Autres ».
Tous les partis nationalistes sans exception ont, en fait, un programme très réduit. Ils ont pur but l’homogénéité ethnique : un partage du territoire et une privatisation dans le cadre de la transition de l’économie de l’État (étatique ?)vers une économie de marché. Ces partis insistent sur la protection de la langue, de la culture et de la tradition propre à l’ethnie dont ils se revendiquent. Leur politique repose sur la rivalité avec les deux autres ethnies, ce qui provoque des tensions interethniques depuis l’arrivée au pouvoir des partis nationalistes.
L’atomisation de la scène politique entre trois ethnies, suivie de l’atomisation de la société sur les mêmes bases, a laissé un espace très réduit aux partis politiques classiques, y compris ceux qui se réclament de la gauche. Les résultats des élections illustrent cet état des lieux : sauf lors des élections générales tenues en 2000, les partis nationalistes ont toujours réussi a obtenir entre 70 et 85 % des suffrages exprimés. En ce sens, les élections en Bosnie-Herzégovine ressemblent plutôt à des recensements de la population qu’à des élections démocratiques. Autrement dit, la grande majorité des électeurs s’alignent derrière les partis politiques qui défendent leur appartenance ethnique et qui ont plutôt les caractéristiques de mouvements populistes que de partis politiques modernes. Dans ces conditions, les partis politiques de type libéral, social-démocrate ou conservateur, sont a priori marginalisés et n’ont guère de chance de succès.
La Bosnie-Herzégovine est, tout compte fait, un pays « pré-politique », où l’ethnicité et les droits collectifs priment sur les choix politiques et les droits individuels.
Les conséquences de la guerre
Les conséquences de la guerre sont désastreuses. Plus de 100.000 personnes ont été tuées et 2, 25 millions d’habitants ont dû fuir de leurs foyers, ce qui représente environ 53% de la population d’avant-guerre. Selon la Croix rouge internationale, 27 371 personnes sont portées disparues. Pour ce qui est de l’économie, selon l’UNDP , les pertes directes s’élèvent à 50-60 milliards de dollars, et la somme des pertes directes et indirectes, selon cette même source, s’élève à 100 milliards de dollars. A la fin de la guerre le pays avait perdu 50% de sa force économique.
Aujourd’hui, le PIB par habitant est de 1852 dollars et 17,8% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Sur une population estimée à 3 800 000 personnes, on estime à 999 500 le nombre de personnes ayant un emploi dont 33 % qui sont employés dans le secteur informel. Le taux de chômage, selon l’OCDE, est de 16,1 %.
Le pays a une Constitution très compliquée et très complexe, ce qui a engendré le développement d’une énorme administration qui consomme 9% du PIB. Cette administration est composée de 14 gouvernements, 180 ministres et 146 administrations locales ! Les dépenses publiques, y compris le coût de l’administration, s’élève à 50 % du PIB.
La situation économique et sociale, compte tenu de ces données statistiques, est très mauvaise. Elle est encore aggravée par le caractère sauvage de la privatisation et de la transition vers une économie de marché. Du temps de l’ex-Yougoslavie, l’économie n’était pas dans les mains des entrepreneurs, mais dans les mains des dirigeants politiques. La nécessaire privatisation se déroule dans un cadre marqué par la corruption des élites politiques et par un manque d’aides sociales qui offriraient des protections aux nouveaux chômeurs et à tous ceux qui sont paupérisés par la rapidité de la transition. Les nouveaux propriétaires ne respectent pas leurs devoirs envers leurs employés. Les structures du pouvoir sont proches des nouveaux patrons plutôt que des employés, dont les droits ne sont pas respectés. Les syndicats, comme force qui devrait protéger les employés, sont pratiquement inexistants. A cela, il faut encore ajouter l’absence de politique sociale : il n’existe aucune prise en charge des « cas sociaux » par l’État. La politique sociale, quand elle existe, n’est pas fondée sur des critères sociaux objectifs qui tiendraient compte des besoins, mais elle est orientée de manière à satisfaire les besoins des amis politiques et de l’électorat qui est dévoué au pouvoir en place.
« Normaliser » la scène politique
La domination de la vie politique par les partis nationalistes n’a pas pour unique conséquence l’envenimement des relations interethniques. Compte tenu des valeurs (ou, plutôt, des contre-valeurs) auxquelles sont attachés les nationalistes, il devient évident que tout progrès national est voué à l’échec aussi longtemps que les partis nationalistes détermineront la politique du pays. « ...La valeur universelle et centrale pour l’Europe est le citoyen, donc l’individu et non le peuple ou bien une classe sociale. Force est de constater que la protection du citoyen sous-entend la protection de ses droits nationaux et sociaux et que, par contre, la protection de la nation ou de la classe sociale exclut le plus souvent la protection des droits de l’individu. En Europe occidentale, la vie, la santé et la dignité de chaque individu sont protégées par un ensemble de normes établies de manière stricte. Ces valeurs représentent l’européanisme minimal d’aujourd’hui à côté desquelles les États, les régions et les peuples peuvent chacun de leur côté développer leurs propres spécificités », écrit Tarik Haverić .
Avant de pouvoir commencer un débat concernant l’avenir d’une politique de gauche en Bosnie-Herzégovine, il faudrait en premier lieu normaliser la scène politique qui ressemble encore aujourd’hui à une scène politique du milieu du XIXe siècle. Bien sûr, on pourrait aussi qualifier la politique en place de politique de droite nécessitant une alternative de gauche, afin de mettre enfin le pays sur les rails de la normalité. Mais cela impliquerait une forme de reconnaissance, une légitimation des partis au pouvoir comme étant des partis de droite, ce qui n’est pas justifié.
Il est évident que le seul volontarisme des forces au pouvoir ne pouvait pas suffire pour créer une situation politique aussi opaque et incongrue. La Constitution de la Bosnie-Herzégovine, imposée par les Accords de paix de Dayton et qui n’a jamais été démocratiquement approuvée, ne reconnaît pas le citoyen comme un acteur politique souverain mais le Serbe, le Bosniaque, le Croate comme tel. Nous nous retrouvons donc dans une impasse : la Constitution réduit pratiquement tout à l’ethnicité et les élites au pouvoir ne cherchent pas mieux. Ce cercle vicieux, pour être rompu, doit voir deux acteurs prendre les choses en main : en premier lieu les citoyens de Bosnie-Herzégovine, à savoir la société civile du pays et, en deuxième lieu, la communauté internationale, compte tenu de son rôle de témoin et de garant des Accords de Dayton.
Le passage d’une société pré-politique à une société politique moderne ne sera pas facile. Les forces politiques en place ne montrent aucune volonté de faire évoluer la société en Bosnie-Herzégovine, et il en est de même pour la communauté internationale. Quant aux acteurs de la société civile, ils ne sont toujours pas en mesure de faire la différence. La position des dirigeants politiques locaux est claire et ne nécessite pas de nouvelles explications. Ils souhaitent maintenir les avantages acquis durant la guerre, et tout changement représente pour eux une menace. Il n’en est pas de même quand il s’agit de la position de la communauté internationale. Sa position est marquée par le manque d’une stratégie claire et consensuelle concernant la Bosnie. Elle est, certes, déterminée à ne plus permettre qu’un conflit ait lieu dans la région, mais c’est le seul point où un consensus existe entre les principaux acteurs de ce que l’on appelle la communauté internationale. Sans entrer dans les détails, celle-ci agit en spéculant sur le futur du pays envisageant deux hypothèses contradictoires : la reconstruction d’une société multiethnique, telle qu’elle existait avant la guerre, ou bien l’éclatement du pays et sa division sur des bases ethniques. Il en résulte une absence évidente d’une stratégie de normalisation du pays.
Finalement, la société civile n’a pas la capacité de peser de façon décisive sur l’évolution politique car, comme l’écrit Tarik Haverić, « l’opinion publique bosnienne subit depuis des années une lobotomie particulière, une combinaison habile d’endoctrinement, d’effacement de la mémoire et de destruction de ses capacités de raisonnement, ce qui réduit son aptitude aux réactions collectives qui devraient suivre dans de pareilles circonstances ».
Construire une paix véritable, démocratiser les institutions
Une politique de gauche devrait, en tout premier lieu, tenir compte de deux aspects cruciaux : le premier, qui est essentiel, est le maintien de la paix. Sans exagérer, la situation actuelle dans le pays peut, tout au plus, être qualifiée de cessez-le-feu stable dont le garant est la communauté internationale, avec la présence des troupes de l’OTAN. La deuxième priorité devrait être l’orientation sincère et sans ambiguïté vers l’intégration à l’Union européenne qui représente, d’une part, une option sans alternative, et d’autre part un gage d’engagement en faveur des valeurs européennes. En-dehors de ces deux conditions, sans lesquelles il n’est pas possible d’envisager de solutions à la crise profonde qui secoue la Bosnie-Herzégovine, une politique de gauche devrait mettre l’accent sur la démocratisation et le fonctionnement des institutions. À l’heure actuelle, les décisions sont prises dans les cercles restreints des dirigeants des partis politiques, en dehors des Parlements et sans débat publics, même sur les questions les plus importantes. Il est question à ce sujet non seulement de la dignité des Parlements et des représentants du peuple, mais de l’essence même de la démocratie qui fait terriblement défaut.
Les Parlements, y compris la Chambre des représentants de l’Assemblée parlementaire de la Bosnie-Herzégovine, sont laissés à l’écart du processus de décision. Ils approuvent les décisions des quartiers généraux des partis politiques qui, eux non plus, ne se sont pas démocratiques et dépendent, en règle générale, du seul dirigeant du parti. Bien sûr, cette démocratisation exige également l’ouverture d’un débat public avec les acteurs de la société civile, tellement nécessaire pour le choix des meilleures solutions possibles. Depuis l’établissement du système de pluralisme politique, les citoyens ont été appelés à participer à la vie politique seulement lors des élections. Les élites politiques, au cours de leur mandat, ne ressentaient pas le besoin de consulter les électeurs ni de demander leur opinion. Ce processus de démocratisation sous-entend la valorisation de la position des syndicats et du patronat ainsi que des négociations entre les partenaires sociaux qui doivent se substituer à la façon unilatérale de décider et de diriger propre aux autorités politiques d’aujourd’hui. Une politique de gauche n’est pas envisageable sans le renforcement des institutions démocratiques et sans une ouverture de fait du processus de décision qui ne peut rester le monopole des élites politiques en place. La question du respect des droits de la personne est étroitement liée, car elle est le fondement même d’une société démocratique. Une politique de gauche devrait avant tout tenir compte des standards internationaux dans ce domaine et de la Convention européenne des droits de la personne. Les principaux problèmes auxquels il faudrait prêter attention sont la nécessité de privilégier les droits de l’individu face aux droits collectifs des groupes ethniques, la reconnaissance du citoyen comme acteur clé, la fin des discriminations basées sur l’appartenance ethnique, religieuse, ou sur le genre. Il faut aussi mettre un terme à l’exclusion des enfants, des personnes âgées, des disparus pendant le conflit, des personnes handicapées, des ex-détenus des camps de concentration… Toutes ces catégories sociales sont victimes de discriminations et sont marginalisées dans la société actuelle.
La Bosnie d’aujourd’hui est reconnaissable à un autre paradoxe. Le pouvoir est concentré là où il est très faible ou inexistant dans les pays de tradition démocratique. Le pouvoir de décision et les budgets les plus importants se situent au niveau des deux entités, la Republika Srpska et la Fédération de Bosnie-Herzégovine et au niveau des dix cantons de la Fédération. Ainsi, l’État central et les communes sont les maillons faibles dans ce système politique. Une redistribution du pouvoir est indispensable pour le bon fonctionnement du pays et pour une meilleure adéquation entre les décisions politiques et les attentes des citoyens. Les municipalités, où les citoyens peuvent satisfaire environ 80% de leurs besoins, sont aujourd’hui réduites à des fonctions symboliques et ne sont même pas mentionnées dans la Constitution du pays. La commune devrait avoir son mot à dire dans le domaine de l’aménagement du territoire, des services, de l’infrastructure communale, de l’habitation, du maintien de l’ordre public, des question de sécurité des personnes et des biens, dans la protection sociale ainsi que dans d’autres domaines qui sont réservés aux politiques communales dans les pays européens. Pour illustrer la situation difficile des politiques locales, il est bon de rappeler que les municipalités bosniaques de 50.0000 habitants ne disposent souvent que d’un budget de deux millions d’euros par an ! La question ne consiste pas seulement à redistribuer le pouvoir mais à le rapprocher du citoyen et de sa communauté locale. La régionalisation devrait aussi être l’une des ambitions de la gauche. Bien sûr, il ne s’agit pas d’accepter les régions fondées exclusivement sur l’ethnicité mais sur des critères économiques, tels que l’interdépendance dans le domaine de l’infrastructure, le transport et les autres données qui définissent une région européenne. L’État central et son organisation représentent une des questions clés pour le bon fonctionnement du pays et avant tout pour le développement économique. Le pays est organisé de telle sorte que les institutions des deux entités possèdent les prérogatives dans tous les secteurs importants. Leurs politiques ne sont pas harmonisées, loin de là. Bien que l’État central, selon la Constitution du pays, devrait être chargé, par exemple, du commerce extérieur, des douanes, des investissements étrangers, ces questions demeurent toujours entre les mains des autorités des deux entités qui ne se séparent pas volontiers du pouvoir et surtout des moyens financiers. Pour atteindre cet objectif il faudrait que le pouvoir central, c’est-à-dire le Gouvernement du pays et le Parlement de BH parviennent à créer un espace économique unique pour tout le pays, ce qui n’est pas le cas maintenant. Cela sous entend une législation unique dans le secteur économique valable et applicable dans tout le pays. Le fléau qui est fort répandu et qui représente un obstacle dans de nombreux domaines est la corruption. Le pays occupe à l’heure actuelle la 84ème place sur 179 des pays les plus corrompus, signe révélateur de la place qu’occupe la corruption dans le pays. Son omniprésence menace le développement économique et les investissements directs étrangers. Elle se fait sentir dans l’éducation, la santé, l’aménagement du territoire, l’écologie, la justice, la police, au niveau des partis politiques et des Parlements. Ainsi, il va de soit que les élites politiques y sont fortement impliquées. Une politique de gauche devrait couper court à cette pratique qui sépare la Bosnie-Herzégovine des pays civilisés.
Sachant que pendant le conflit, quelque 2,25 millions d’habitants du pays (c’est-à-dire 53% de la population), ont fui leur lieu de résidence, le retour des personnes déplacées et des réfugiés représente une question fondamentale. Le droit au retour, le droit à la propriété privée, le droit de ne pas être discriminé, le droit à une éducation adéquate des enfants, le droit au travail, sont tous des droits fondamentaux. Or, depuis la fin du conflit en 1995, seulement 600.000 à 700.000 personnes sont revenues à leur adresse d’avant-guerre. La priorité d’une politique de gauche adaptée au cas bosniaque serait de créer des bonnes conditions pour le retour de ses exilés, et surtout d’exprimer la volonté politique que les citoyens, quelles que soient leurs origines ethniques, puissent choisir leur lieu de résidence. Car un échec à ce niveau signifierait que l’extrémisme nationaliste, les crimes de guerre et les pires crimes contre l’humanité, seraient récompensés.
La question de la laïcité devrait aussi faire partie des choix essentiels de la gauche. Les nationalismes ont trouvé un terrain d’entente avec les dirigeants des trois principales communautés religieuses. Les chefs religieux ont soutenu les politiques nationalistes et se sont directement engagés dans les campagnes successives préélectorales. Ils ont participé d’une manière non négligeable au succès des nationalistes aux différents scrutins. En échange, les élites politiques ont largement ouvert la porte de l’État aux trois clergés. Dune part, l’État s’est engagé à restituer les biens des communautés religieuses qui leur avaient été confisqués sous le régime communiste. D’autre part, ils ont aussi largement ouvert les institutions publiques, les écoles notamment, aux intérêts du clergé mettant en péril les acquis du sécularisme et de sa tradition.
Avec le temps, les chefs religieux ont acquis de plus en plus de poids politique, au point que leur voix se fait entendre sur chaque question politique importante. Elle a souvent un rôle décisif. Les leaders religieux ont une telle importance qu’ils décident qui sera le leader politique du groupe ethno religieux en question et quel parti politique en sera le représentant. L’importance de la laïcite doit aussi être vue dans le contexte d’une société multi-confessionnelle. Car le manque de respect pour la laïcité et sa défaite dans la pratique impliquent une forte rivalité entre les communautés religieuses, ce qui contribue à la hausse des tensions inter-ethniques et inter-religieuses, remettant à chaque fois en question la stabilité du pays. Dans le cadre de la politique extérieure, les préférences et les partenaires se déterminent en fonction de l’appartenance ethnique ou religieuse, alors qu’il faudrait définir une politique dont les priorités seraient déterminées par la volonté de maintenir la paix et par les intérêts de l’État. Le bon voisinage avec les différents États de la région, basé sur les principes d’Helsinki, doit être une des priorités. Aussi, une politique qui tiendrait compte de l’importance des rapports économiques avec le monde et qui répondrait au besoin d’un développement plus rapide modifierait la liste des partenaires de la Bosnie-Herzégovine pour redéfinir ses rapports avec le monde. Le désir d’intégration européenne et le respect des instances internationales telles les Nations unies devraient être les principes majeurs sur lesquels une politique cohérente pourrait se construire, qui profiterait non seulement à la réputation du pays mais aux aussi intérêts de ses citoyens.
Économie, emploi et protection sociale
Dans le domaine économique, la première priorité doit être l’emploi. Les destructions causées par la guerre et la transition vers l’économie de marché, ont considérablement augmenté le nombre de chômeurs et ont contribué à la hausse de la pauvreté. La transition jusqu’ici a consisté à privatiser les compagnies bénéficiaires et ceci sans programmes qui tiendraient compte des nouveaux chômeurs. On note une absence totale de projets de développement qui pourraient employer la main d’œuvre existante et qui ouvriraient une perspective aux jeunes.
Les politiques fiscales doivent être modifiées également. À l’heure actuelle, la TVA est à 17 % sur l’ensemble des produits sans exception et l’impôt sur le revenu est à 10 % sans distinction aucune du salaire perçu. Cette politique fiscale ne correspond pas à ce que devrait être une politique fiscale qui tient compte de l’élément social et se situe donc aux antipodes d’une politique de gauche. La politique fiscale est telle qu’elle stimule clairement les riches et défavorise ceux qui gagnent entre 300 et 400 euros, salaire moyen le plus courant. Il faudrait envisager l’introduction des taxes sur les grandes fortunes (impôt sur la fortune). Une réforme de l’administration devrait aussi figurer parmi les priorités économiques car jusqu’ici cet appareil énorme et inefficace génère des frais majeurs. Au lieu d’alimenter une administration lourde et qui n’est pas adaptée au service du citoyen, le budget devrait être réorienté vers le développement et l’amélioration de l’infrastructure qui fait défaut et ainsi s’accorder avec les normes européenness. La situation dans le domaine social est telle que la Bosnie-Herzégovine occupe l’une des dernières places en Europe. Seulement 1 % du PIB est destiné à la protection sociale malgré les besoins nécessités par la situation économique extrêmement difficile. Une politique sociale doit être crée et garantir un minimum pour chaque individu, selon des critères uniques qui doivent être établis pour l’ensemble du pays.
80% des retraités touchent une pension moyenne qui se situe entre 120 et 160 euros. Pour la grande majorité des retraités, il s’agit là de l’unique source de revenu. Bien évidemment cela est insuffisant pour couvrir les dépenses minimales par foyer qui s’élèvent de 450 à 500 euros. Le système des pensions doit subir une reforme en profondeur afin de permettre une vie normale et digne aux personnes âgées. Bien que la Bosnie ne soit toujours pas membre de l’Union Européenne, il faudrait dès maintenant introduire les normes européennes pour la protection de l’environnement. Parmi d’autres secteurs, l’écologie est le maillon faible. La proximité avec les pays développés entraîne la présence d’industries polluantes sur le sol bosniaque. Le pays devient une sorte de poubelle européenne et une solution doit être trouvée de manière urgente à ces problèmes.
En guise de conclusion : seule une politique de gauche peut répondre aux attentes des citoyens
La Bosnie-Herzégovine a traversé ces quinze dernières années une crise profonde qui a été marquée par une guerre sans précèdent en Europe depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. La crise actuelle, qui est une crise politique sans issue apparente, est provoquée, comme toutes les crises précédentes, par les politiques nationalistes qui ne peuvent et ne veulent définitivement pas trouver une solution pour le pays. Les baisses de tension temporaire ne représentent qu’en fait des accalmies qui précèdent une nouvelle crise. Pour cette raison, une option politique qui tout d’abord ne serait pas ancrée dans les nationalismes et qui serait orientée à gauche pourrait signifier le début de la fin de la crise et une normalisation à moyen terme. Une politique de gauche, car les problèmes actuels sont tels qu’une politique libérale ou de droite ne saurait répondre aux attentes des citoyens qui ont besoin d’une politique sociale efficace et rapide et qui ne peuvent pas attendre les retombées positives d’un développement économique qui a besoin d’un certain temps pour produire des effets sensibles.
En dernier lieu, la gauche de demain doit être portée et promue par des hommes politiques offrant une image différente de celle des élites actuelles, figures politiques corrompues sans grandes valeurs morales et sans autorité. Les futures élites doivent avoir une réputation basée sur leur expertise, leur éducation et surtout sur des valeurs morales, qui ont grandement fait défaut ces dernières années, ce qui a beaucoup nui à l’image des hommes politiques et de la politique en général.
Les trois articles qui constituent ce dossier ont été précédemment publiés dans la revue Nouvelle Fondation de la Fondation Gabriel Péri.
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