Par Fatos Lubonja [1]

- Fatos Lubonja
La caractéristique fondamentale de la démocratie occidentale - quitte à en simplifier le schéma - est l’opposition entre la gauche et la droite. Cette opposition se définit, grosso modo, comme une confrontation entre progressistes et conservateurs, entre ceux qui prônent la liberté individuelle et la compétition et ceux qui prônent l’égalité. Entre ceux qui sont plus sensibles à l’égard des riches, des patrons et ceux qui sont plus sensibilisés par les couches économiquement fragiles, entre ceux qui penchent davantage vers la production des richesses et ceux qui se préoccupent plutôt de leur distribution de la manière la plus équitable possible. Entre les nationalistes et les cosmopolites, entre ceux qui privilégient les formes pacifiques de résolution des conflits et ceux qui croient davantage à la force militaire et à la guerre. La liste des distinctions pourrait être longue et engendrer divers débats d’ordre éthique et moral.
Ce schéma simplifié inclut aussi, entre ces deux pôles antagonistes, une couche plus ou moins étendue – la plus prédisposée à devenir « la couche sociale mobile » - relevant du centre. Ce sont des conservateurs modérés ou des partisans, tout aussi modérés, de la nouveauté, modérément sensibles à la liberté de la compétition mais aussi à l’égalité. Ils servent, d’une certaine manière, à préserver l’équilibre du « bateau » pour qu’il ne penche ni trop à gauche ni trop à droite.
Derrière ce schéma simplifié se profile une réalité bien plus complexe, construite sur les évolutions socio-économiques des pays occidentaux et sur toute une tradition historique et culturelle de la dynamique opposant les mentalités de gauche à celles de droite. Cette dynamique a suivi, en s’y adaptant, les diverses situations rencontrées depuis la Révolution Française, lorsque les conservateurs se sont opposés aux progressistes. Ces derniers détenaient une vision révolutionnaire du monde et de la société et, dès leur apparition, ils ont dû faire face à l’hostilité des conservateurs pour mener à bien leur projet. Aux cours des différentes périodes de l’histoire, cet antagonisme, toujours vivant, s’est concentré sur des questions critiques conjoncturelles, sur lesquelles divergent les principes de la gauche et de la droite, et il a contribué au développement de la démocratie.
Depuis la chute du Communisme dans les années 90, qui marqua le triomphe du libéralisme et fit passer le système mondial d’une configuration entre deux blocs opposés au processus de la mondialisation, la gauche européenne connaît une crise évidente, qui a profondément ébranlé les piliers de son identité. Peut-on, toutefois, évoquer la fin de l’opposition entre gauche et droite ? Non, car ces deux forces expriment fondamentalement des contradictions que nous sommes condamnés à vivre et non pas à résoudre : celles entre notre existence individuelle et notre existence sociale, qui correspondent aux espaces privés et publics. Celles entre un besoin de s’adapter à la réalité et le désir de la modifier, celles entre la compétitivité et la solidarité, celles entre l’égalité comme condition de la liberté et le besoin de compétition comme expression de la liberté.
L’Albanie face au schéma européen
Comparée à ce schéma, la démocratie postcommuniste albanaise s’inscrit dans le même rapport de différences entre un univers en crise et un chaos total. Il est difficile de trouver des fragments du puzzle postcommuniste albanais qui correspondraient au schéma européen déjà décrit. L’Albanie de 2008 brasse des principes de gauche et de droite, des forces progressistes et conservatrices, des nationalistes et des cosmopolites, des riches et des pauvres. Tous ces éléments sont présents en vrac, aussi bien parmi les individus que dans tous les partis politiques albanais, formant un mélange informe et hétéroclite. Les raisons de cette situation sont nombreuses et reliées tant à l’histoire récente du pays qu’aux événements survenus depuis la chute du communisme et le développement de la mondialisation.
Essayons d’expliquer ce chaos en développant quelques-uns de ces principaux facteurs.
Les transformations politiques et économiques survenues dans l’Albanie postcommuniste peuvent fort bien se comprendre en ayant recours aux catégories de « gauche » et de « droite », telles que les définit Norberto Bobbio dans son ouvrage La Gauche et la droite. Il se réfère à deux philosophes, Jean-Jacques Rousseau et Friedrich Nietzsche, qui développent deux approches anthropologiques spécifiques. Selon Rousseau, explique Bobbio, les hommes naissent égaux et les évolutions ultérieures historiques et sociales ont introduit parmi eux l’inégalité, alors qu’elles cherchent en même temps, en théorie, à nous rendre égaux. Et Bobbio de se demander : sommes-nous alors égaux ou inégaux ? « Nous sommes principalement égaux, mais aussi inégaux », répond-il, en repérant justement dans cette dualité la distinction entre la gauche et la droite.
Les mentalités de gauche sont plus sensibles à l’égalité, celles de droite soulignent davantage les inégalités. Le spectre politique se forme dans l’association de ces deux sensibilités à la liberté. L’extrême gauche est la combinaison de l’égalité avec des méthodes autoritaires, c’est-à-dire avec l’absence de liberté. Son pôle opposé, l’extrême droite, combine l’inégalité avec l’absence de liberté. Dans ces deux extrêmes, la liberté est absente. Cette dernière se trouve au centre. Au « centre gauche », on envisage la liberté comme relevant de politiques plus sensibles à l’égalité, ce qui garantit la liberté ; au « centre droite », la liberté est incarnée dans des politiques fondées sur la compétitivité, l’inégalité étant le moteur de la société tout en garantissant la liberté.
En se référant au schéma de Bobbio, qui évoque un mouvement pendulaire, on peut facilement constater qu’en 1990, au moment de la chute du communisme, l’Albanie vivait sous un régime d’extrême gauche. En considérant la gauche et la droite comme deux catégories interdépendantes, on peut dire qu’au début des années 90, les Albanais ont tous suivi le mouvement pendulaire basculant vers la droite – dans le sens où les réformes nécessaires, pour garantir les droits et les libertés de la personne ou la libéralisation du marché, penchaient vers la droite, alors que le pays était jusqu’alors dirigé selon des méthodes d’extrême gauche.
Ce processus fut parallèle à la naissance du pluripartisme en Albanie. En vertu de ce système de coexistence et de compétition de valeurs et d’intérêts différents, de nombreux partis sont nés, à partir d’initiatives individuelles ou collectives. Or des problèmes sont rapidement apparus, car apparurent bien plus de partis que de valeurs et d’intérêts à défendre. Aux ambitions d’accéder au pouvoir de leurs fondateurs, ne correspondaient donc pas des valeurs et des intérêts culturels et sociaux réels, qui ne sont apparus qu’au terme d’un long processus de différenciation socio-économique et culturelle. L’Albanie sortait à peine d’un égalitarisme total de la pauvreté, conséquence d’une économie totalement collectivisée et d’une idéologie qui, pendant cinquante ans, avait bombardé les cerveaux du peuple avec les sempiternelles valeurs dogmatiques du national-communisme.
En 1990, un sentiment anticommuniste massif régnait dans le pays, accompagné du besoin d’avoir un programme réformateur de rapprochement aux normes occidentales, incarné par le Parti démocratique (PD). Il fut le premier parti d’opposition à prendre le pouvoir en 1992, mais il se fondait sur un sentiment général, très confus et sans programme spécifique. Ce programme flou de réformes et d’occidentalisation fut d’ailleurs repris par tous les partis naissants, même par l’ancien Parti des Travailleurs – rebaptisé Parti socialiste (PS) - qui survécut grâce à ses très puissantes structures, organisées et répandues dans le pays entier. Il tira aussi partie des grosses erreurs commises par le parti anticommuniste au pouvoir.
Pendant les premières années de son passage à l’opposition, après 45 années de pouvoir continu, le parti communiste, alias Parti socialiste, n’abandonna pas dès le début sa rhétorique de gauche. Il tenta même d’adopter quelques principes appartenant à la social-démocratie occidentale. Les anciens communistes critiquèrent ainsi, au nom de « l’égalité des chances », les réformes de privatisation et de libéralisation du marché, entreprises par le parti anticommuniste au pouvoir, qui tentait par la même occasion de créer la nouvelle classe de riches qui aurait pu le soutenir. Le leader du Parti socialiste, Fatos Nano, déclarait en 1994 : « … les socialistes défendent le principe d’égalité des êtres humains… L’égalité se réalise lorsque tout le monde a les mêmes chances sociales pour participer aux richesses sociales… lorsque tous participent sans discrimination, aux profondes transformations économiques, techniques, intellectuelles et aux modes de vie de la société contemporaine… Nous sommes pour le respect des frontières légales des intérêts privés, collectifs, publics et nationaux au sein d’une société fondée sur l’économie sociale du marché… ».
Cependant, il régnait dans le pays un esprit de réformes, caractérisé par des privatisations accompagnées d’initiatives échappant à tout contrôle de l’État. Les individus ont été libérés de l’égalité imposée pendant 45 ans. Des personnes qui avaient toujours travaillé dans des coopératives et des compagnies publiques, ne possédant aucun bien propre, se retrouvant dans l’incapacité même de survivre, sont devenues les candidats à l’exode massif des Albanais vers l’Occident au début des années 90. L’exode rural, vers les principales grandes villes et surtout vers la capitale, Tirana, fut tout aussi important. Un des aspects les plus dramatiques de ces initiatives non contrôlées par l’état, au nom de la soi-disant liberté du marché, fut l’apparition des sociétés financières pyramidales dont la banqueroute, en 1997, amena à l’effondrement de l’Etat.
La réaction des socialistes, qui avaient fait de « l’égalité des chances » un de leurs principaux arguments en 1994, tenait moins à un engagement convaincu en faveur d’un système d’économie sociale de marché que du fait que ce processus de privatisation favorisait des groupes qui ne faisaient pas partie de leur clientèle électorale. Ainsi, jamais le Parti Socialiste ne s’opposa-t-il sérieusement, même pas pour pointer leurs insuffisances, aux réformes suggérées par l’Occident, ni à la thérapie de choc, considérée comme la meilleure garantie d’accession à un marché libre, ni à l’essor des sociétés financières frauduleuses. Au fond, le PS défendait aussi les mêmes réformes et promouvait les mêmes valeurs occidentales mises en avant par le Parti démocratique pour mener sa politique. On a appelé cela « les réformes standard ».
Ce phénomène de pluralisme de partis proposant le même programme politique, qui a révélé l’incapacité des socialistes à développer une attitude critique, s’explique aussi par le triomphe du libéralisme dans le monde, qui a plongé les partis socialistes européens dans la crise. Une autre raison est le complexe de culpabilité des socialistes à l’égard des 45 années de dictature et de la culture communiste enracinée tout au long de cette période. Ce que l’on commença à appeler les valeurs occidentales, introduites en Albanie à partir de 1990, furent simplifiées et mystifiées par la méthode d’idéologie totalitaire communiste sans qu’elles eussent pu subir une quelconque analyse critique. De ce fait, on ne pouvait pas plus les attribuer à la gauche qu’à la droite.
Avec cette méthode totalitaire dans son essence, et voulant conserver à tout prix le pouvoir, la classe politique, se déclarant de gauche ou de droite, n’a pas contribué à créer des identités politiques claires, ni à gauche ni à droite. Bien au contraire, elle a prétexté que l’Albanie avait besoin de temps pour mener ces réformes aux normes d’occidentalisation, neutres dans la distinction gauche-droite, comme la séparation des pouvoirs, les privatisations ou les élections libres. Il n’est pas difficile de reconnaître dans ce phénomène l’héritage de l’ancienne culture de préservation du pouvoir à tout prix, appliqué par le dictateur Enver Hoxha, du temps où il mélangeait les idées de gauche de l’internationalisme avec un nationalisme paranoïaque et xénophobe, autodestructeur et source d’isolement, caractéristiques habituelles de l’extrême droite. Ce phénomène explique aussi le fait paradoxal que, bien que ces deux partis défendissent des programmes largement similaires, un conflit extrêmement aigu les opposait, menant même le pays à la limite de la déstabilisation.
45 ans d’isolement stalinien
La gauche albanaise s’est indubitablement trouvée encore plus désorientée devant la manière dont le triomphe du libéralisme plongea dans la crise la gauche occidentale, en la contraignant à de sérieux défis de réforme. Les processus de privatisation et de libéralisation, amorcés dans des pays occidentaux comme la Grande-Bretagne, au nom de la troisième voie, ont laissé la gauche albanaise démunie d’une réelle référence en Occident, et même dans l’incapacité totale de pouvoir se distinguer de la droite. Cette obscurité était d’autant plus opaque que la gauche albanaise avait perdu le contact avec la gauche européenne depuis la Seconde Guerre Mondiale. Malgré la crise qui se poursuit depuis les années 1980 - quand nous, les Albanais, nous vivions encore sous un régime d’extrême gauche -, la gauche occidentale a développé des valeurs qui lui ont permis de préserver son identité et de rester cohérente avec quelques principes fondamentaux.
Cette « cohérence » - entendue dans le sens que lui attribue Montaigne : une capacité à s’adapter à l’évolution dans le temps en préservant ses convictions - ne saurait être adaptée à la gauche albanaise, ce serait même pour cette dernière tout à fait le contraire. Elle a perdu toute conviction, car elle s’est retrouvée culturellement incapable de comprendre les nouveautés, incapable non seulement de développer de nouvelles idées, mais aussi d’assimiler les idées de gauche en vigueur dans l’espace occidental de l’époque. Le régime communiste albanais a fait barrage pendant 45 ans à la culture européenne de gauche, même pendant les années qui ont précédé la chute du communisme. Par ses méthodes totalitaires, il l’a dénigrée en identifiant tout ce qui venait de l’étranger à l’idéologie de l’ennemi extérieur ou intérieur. On peut donc dire, en ce qui concerne l’héritage de la gauche albanaise, qu’au moment où, après la Seconde Guerre Mondiale, la gauche européenne traversait un long processus d’évolution, qui a fait sa richesse dans ses efforts à s’adapter à l’époque moderne, la gauche albanaise s’est murée dans l’orthodoxie stalinienne.
Alors que la gauche européenne a appris à respecter le constitutionnalisme et le pluralisme politique, la gauche albanaise en est restée à la culture de la révolution comme moyen de prise de pouvoir. Contrairement à la gauche européenne, la gauche albanaise n’a pas réfléchi au choc du stalinisme ou sur des événements comme le printemps de Prague autrement qu’avec des concepts nationalistes et staliniens. Elle n’a pas connu la culture de la paix, qu’elle a par ailleurs dénigrée en s’attaquant aux théories « révisionnistes » de la « cohabitation pacifique ». Elle n’a pas connu la critique de la gauche occidentale envers le capitalisme, ni les efforts pour modérer ce capitalisme ou lui trouver des alternatives. Dans ce contexte, elle a totalement ignoré le rapport entre l’État libéral et l’État social. La gauche albanaise a également ignoré, et même dénoncé, Mai 68, qui a représenté un apport puissant de la gauche dans la culture occidentale. Bref, quand elle a perdu en 1990 sa seule identité, l’identité stalinienne, il n’est plus rien resté à la gauche albanaise, car les valeurs construites par la gauche européenne, pendant que l’Albanie vivait isolée de tous, n’étaient pas les siennes.
La société albanaise a pu connaître certains des phénomènes évoqués comme la condamnation du stalinisme, le choc du système du socialisme réel du point de vue économique et politique, mais en les considérant depuis une perspective de droite, celle-là même que la gauche européenne a rejetée dans de nombreux aspects. Les principes de cohérence de la gauche, ou de connaissance de la culture de gauche, étaient donc totalement inconnus dans l’Albanie postcommuniste.
Les Socialistes au pouvoir : vers un État oligarchique
En 1997, à son arrivé au pouvoir après la crise des sociétés financières pyramidales, le Parti socialiste a « oublié » toute la rhétorique de gauche utilisée à l’époque où il était dans l’opposition. Il s’est engagé, sous la houlette du FMI et de la Banque Mondiale, à approfondir les réformes libérales commencées par le Parti démocratique. Au pouvoir, les socialistes ont exploité des formules telles que : « la libéralisation ultérieure du pays », utilisée avec tout autant d’emphase que jadis les termes de « révolutionnarisation ultérieure… ». Leur objectif était de devenir la classe riche du pays et d’attirer à eux le soutien des riches proches du PD lorsque celui-ci était au pouvoir. Par conséquent, ils ont insisté sur le nouveau dogme voulant que l’épanouissement du marché satisferait, comme par magie, les intérêts de tout le monde. L’État dirigé par les socialistes fut présenté par les ministres comme « l’avocat » ou « le partenaire » du monde des affaires, dépassant ainsi le concept libéral-démocrate de l’État considéré comme un arbitre entre les parties.
En fait, l’Albanie de l’ère néo-socialiste (1997-2005) est entrée dans la voie de la consolidation d’un État d’oligarques enrichis par des spéculations et des privatisations effectuées grâce à des soutiens politiques, parfois même par des trafics criminels, rendant la frontière entre oligarques et responsables politiques bien floue. En l’espace de quelques années, la majorité des dirigeants socialistes et des députés PS au Parlement, ainsi que les membres de leur famille, étaient devenus les personnes les plus riches du pays.
Ce genre d’Etat, contrôlé par les oligarques qui ont privatisé presque toute propriété publique, dirigé par les gens se disant de gauche, commença aussi à entreprendre certaines initiatives grotesques, comme pour dénoncer sa propre contradiction. Les oligarques se sont gratuitement chargés de travaux publics. Ils déclaraient des centaines de milliers de dollars et déclaraient officiellement des impôts minimaux ou bien inexistants. Une de ces initiatives fut nommée « Le visage humain du business » : un groupe d’oligarques « partenaires » du gouvernement dirigé par le Premier ministre socialiste Fatos Nano ont pris l’initiative de restaurer gracieusement un certain nombre d’écoles dans le Nord de l’Albanie. Certains oligarques ont obtenu un permis de construire pour édifier, en plein centre de la capitale dirigée par un maire socialiste, Edi Rama, de gros immeubles très lucratifs, en échange d’un entretien et d’un nettoyage « gratuits » des espaces verts dégradés au centre-ville.
Très rapidement donc, sous la direction des hauts fonctionnaires de gauche, le pays n’a plus entendu parler de l’égalité comme « une opportunité sociale pour participer à la richesse sociale », ni du « respect des frontières légales des intérêts privés ». Bien au contraire, il s’agissait désormais de composer avec les « cadeaux » que l’Etat des oligarques offrait aux villes qui avaient perdu la signification de l’utilisation de l’institution étatique et la distinction entre l’espace public et l’espace privé.
Un capitalisme anarchique
Ce processus de mainmise par les oligarques sur l’État et l’économie a aussi été accompagné par un phénomène qui le rend encore plus dramatique, et qui intensifie le chaos : l’économie informelle. Les populations venues des campagnes et des petites villes ont commencé à occuper des terrains pour se construire des maisons sans en avoir obtenu l’autorisation. De même, la côte fut envahie de constructions diverses sans le moindre égard pour l’urbanisme et l’environnement. L’exploitation des forêts et des fleuves échappa à tout contrôle officiel. Les télévisions privées usurpèrent à leur guise les fréquences et canaux de diffusion, et ainsi de suite. L’Albanie postcommuniste fut submergée par un vrai raz-de-marée d’initiatives incontrôlables, elle connut en même temps une émigration massive, un développement de l’économie grise et une privatisation à tour de bras des propriétés publiques par les oligarques.
L’Etat, fort peu soucieux de l’intérêt public, n’a pas fait barrage à cette dérive qui, loin de contrer les intérêts des oligarques, les servait. Cette situation de l’Albanie rappelle les théories de l’économiste péruvien De Soto.Selon cette théorie, le pays était livrée à une expérimentation ultralibérale, où le « laisser faire » frôlait l’illégalité, où l’Etat perdait son rôle d’arbitre et de garant du respect de la loi et de la compétitivité juste, ce qui mène vers une économie échappant presque à tout contrôle de l’état, vers un capitalisme anarchique. De Soto avance l’idée que « l’informalité » suppose aussi une libération des énergies, qui peuvent ultérieurement se normaliser, au sens où ceux qui évoluent aux frontières de la légalité deviennent des propriétaires légitimes, s’acquittant des taxes et des impôts qui pèsent sur eux. Ainsi, leurs propriétés illégales se transforment en capital et rentrent dans le réseau « normal » de la circulation des capitaux. Cependant, le capitalisme anarchique albanais, appliqué dans les conditions d’un pays qui vivait la veille encore dans un collectivisme total, a aggravé le chaos existant plus qu’il n’a aidé au développement. Il génère encore destruction et dégradation de la qualité de vie.
Ce genre de capitalisme est dramatiquement démasqué par une situation absurde. Au moment où fleurissaient les investissements privés, disproportionnés par rapport à la taille de la population, (rappelons le nombre infini des constructions dans la capitale et dans les villes côtières), le pays était plongé dans une profonde crise de fourniture en énergie électrique et en eau potable. Il était aussi frappé par une carence des infrastructures et une pollution dignes des pays les plus pauvres de la planète. Dans la configuration du capitalisme anarchique à l’albanaise, il est ardu de départager la frontière entre l’économie informelle et l’économie criminelle, entre l’économie des évasions fiscales et celle du blanchiment de l’argent sale de la drogue et des trafics divers, avec toutes les conséquences sociales et culturelles qui en découlent.
Or, le problème principal soulevé par ce capitalisme est le fait qu’il produit ses piliers humains qui conditionnent non seulement la politique et la manière de la conduire, mais aussi le système des valeurs dominantes, en rendant difficile si ce n’est impossible tout retour en arrière. L’économie informelle détermine la situation politique, conditionne le pouvoir politique, financier et médiatique. Dans un pays de seulement trois million d’habitants, il existe 80 chaînes télévisées privées. Ces pouvoirs se nourrissent de cette économie pour la défendre et pour la développer en repoussant les limites de l’informalité. Sous la pression du capitalisme anarchique, la politique dévie aussi de sa tâche de créer des perspectives et des projets pour un avenir, de gauche comme de droite. Dans le capitalisme anarchique, la politique comme tout le reste se soumet au jeu spontané des forces des puissants et l’État, selon les circonstances, est traité par les acteurs du commerce informel comme un partenaire ou comme un adversaire, mais jamais comme l’arbitre ni le défenseur des intérêts de toute la société.
Les « deux droites » au service de l’oligarchie
Il faudrait analyser d’un point de vue socioéconomique l’électorat respectif du parti de droite anticommuniste, le Parti démocratique, vainqueur des élections de 2005, et du Parti socialiste, afin de comprendre le vote des diverses couches sociales et de pouvoir définir leur ancrage respectif à gauche ou à droite. En réalité, la sociologie semble aller à l’encontre des appellations. Ce sont les franges les plus pauvres et les plus mécontentes de la population qui ont voté pour le parti de droite. Il s’agissait principalement d’un vote de contestation contre le système oligarchique et corrompu mis en place depuis huit ans par les socialistes au pouvoir.
Ce serait la chose la plus normale que ce changement de noms advînt et que l’Albanie commençât à entrer dans une perspective d’opposition entre la droite et la gauche, conçue sur des normes européennes. Le problème est que l’Albanie se trouvait déjà dans cette même situation en 1997, lors du précédent changement de pouvoir. Jusqu’à ce moment, les forces dites de « droite » représentaient principalement les intérêts du nouveau commerce qui venait juste de naître. Le PD cherchait même à créer une couche aisée qui aurait été son soutien naturel, alors que le PS voulait représenter les oubliés de ce processus de transition. Avec l’arrivée du PS au pouvoir, ces deux partis, comme nous l’avons déjà expliqué, ont inversé leurs rôles.
Après deux années d’exercice du pouvoir, le PD est encore une fois en train de prouver ouvertement qu’il a renoncé à tenir les promesses électorales faites à la couche la moins privilégiée, et il est lui aussi tombé sous le joug des oligarques, renforçant toujours ce même système.
En fait, derrière cette guerre illusoire entre gauche et droite, se cache une autre réalité politique et une autre dynamique. En réalité, le pays possède deux partis de droite, le soi-disant pluralisme politique cache surtout une guerre de pouvoir entre des groupements politico-économico-médiatiques qui ont créé une couche de riches qui est toujours représentée et défendue par l’élite politique qu’elle soit au pouvoir ou dans l’opposition. Ce pluralisme politique de façade ne représente donc rien et les catégories défavorisées sont en réalité exclues du jeu politique.
En fin de compte, la réalité est que la foule grandissante des pauvres court d’un parti à l’autre. Les pauvres soutiennent le parti qui est dans l’opposition, dans l’espoir de trouver enfin un représentant crédible, mais dès que ce parti arrive au pouvoir, elle est déçue. Lors des élections législatives de 2005, une anecdote circulait sur un candidat du Parti démocratique rencontrant les responsables de sa circonscription. Ces derniers, inquiets, lui apprennent que son adversaire socialiste a distribué de la farine aux habitants de toute la zone. Et le candidat du PD de renchérir : « Ah bon ? Faites donc vite venir de l’huile, pour que le peuple fasse des beignets ! »
En guise de conclusion : la gauche albanaise a besoin d’un renouveau de la gauche européenne
Comme nous l’expliquions au début, en nous référant à Bobbio, nous pouvons considérer l’extrême gauche comme la combinaison de l’égalité aux méthodes autoritaires et son pôle opposé - l’extrême droite - comme la combinaison de l’inégalité avec les méthodes autoritaires. Nous pouvons donc dire que si l’Albanie a connu un régime d’extrême gauche, au bout de 17 années de transition postcommuniste, la tendance a viré vers l’extrême droite. Un groupe d’oligarques contrôle en même temps le pouvoir politique concentré dans les deux partis principaux, le pouvoir financier et le pouvoir médiatique. Ces oligarques contrôlent aussi le crime organisé, menaçant non seulement la survie économique des citoyens mais encore leur liberté. Les extrêmes se rejoignent.
Il serait temps que l’on fasse marche arrière, pour retrouver ces valeurs et ces politiques qui considèrent l’égalité et la liberté comme deux objectifs inséparables. Il faut revenir véritablement à gauche. Jünger Habermas analyse la naissance de l’État social en Europe Occidentale à l’époque de l’épanouissement de l’État national comme un pas en avant vers le capitalisme sauvage du 19ème siècle. Il utilise le terme de « reféodalisation » qui met en lumière le besoin de l’Etat de reprendre les rênes. Nous pouvons dire, par analogie, que dans des pays ex-communistes comme l’Albanie que nous avons décrite, il y a un besoin de « recommunisation ».
Nous avons à faire à une condition spécifique des pays de l’Est en général, qui ont besoin de la créativité des classes politiques des pays de l’Ouest pour donner vie à une nouvelle gauche. Pour cela, l’existence d’une couche fragile, l’élément socio-économique, ne suffit pas. Celle-ci ne peut se reconnaître comme couche socio-économique sans une sensibilisation de gauche, sans une vision de gauche pour le monde, une respiration et une conviction, surtout de la part des jeunes, qui exigeraient, ensuite, de se transformer en programme et en action politique.
En même temps, nous ne pouvons ignorer que cette « condition spécifique » ne le serait pas hors du contexte de la victoire de l’Occident dans la Guerre Froide et de l’ouverture de pays comme l’Albanie à la mondialisation, processus guidé par l’Occident sous des impulsions majoritairement de droite. L’absence de gauche ou l’existence de deux droites, qui représentent toutes les deux les intérêts des puissants, est autant la spécificité d’un pays postcommuniste que le reflet, même déformé, des phénomènes en cours en Occident. La gauche ne parvient pas à trouver une voie pour balancer la dynamique néolibérale effrénée qui a débuté depuis les années 1990.
De ce point de vue, la situation de pays comme l’Albanie est aussi l’expression d’une crise de la gauche européenne. Elle reflète la manière dont se transforme une société, dont ont disparu toutes les valeurs préservées et développées par la gauche occidentale, et que la droite occidentale a d’ailleurs respectées dans de nombreux aspects. Par conséquent, la naissance d’une nouvelle gauche dans notre pays est fortement conditionnée par la renaissance de la gauche en Occident, dans les conditions nouvelles des défis de la mondialisation, de l’émigration, des menaces environnementales, de l’homogénéisation culturelle, etc. Il s’agit de répondre à l’individualisme massif qui a envahi l’Occident ces dernières décennies, où la liberté est identifiée à la consommation, ce qui produit une passivité sociale croissante.
Les trois articles qui constituent ce dossier ont été précédemment publiés dans la revue Nouvelle Fondation de la Fondation Gabriel Péri.
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