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Opinions
Le procès de Milosevic vu des Balkans : une néfaste mythologie en causePar Predrag Matvejevic
Mise en ligne : mardi 5 mars 2002
Ce n’est pas seulement un homme politique et un chef d’Etat qui est jugé devant le Tribunal pénal international de la Haye. Il s’agit, pour celui qui observe de plus près les Balkans, de bien plus. Les actes d’accusation et les faits qu’ils résument, tels qu’ils ont été présentés par les autorités judiciaires et vécus durant la guerre en Croatie, en Bosnie et au Kosovo, relèvent d’une mythologie – ou des mythologies - dont les racines sont profondes.
Le résultat idéal du procès en cours serait de montrer au grand jour, à côté des scénarios politiques déjà examinés et des effets connus de leur application, les causes qui les ont engendrés, stimulés, banalisés. Qui ont permis de faire d’un personnage, occupant au début de sa carrière des places secondaires, un idole national vénéré, un tyran inspirant crainte et obéissance et, en fin de compte, principal chef d’un orchestre d’assassins. Ce n’est nullement l’obligation d’une cour pénale de s’interroger sur les causes de certains fantasmes, des mythologies qui les font naître ou les soutiennent. Le tribunal de Nuremberg en 1945 s’était lui aussi limités à montrer les crimes accomplis et à les condamner comme tels, sans se poser la question de leurs lointaines origines. Les mythes qui avaient contribué à créer les fascismes en Europe et ailleurs, en particulier le nazisme en Allemagne, ont été laissés à l’analyse des historiens et d’autres savants, hors de toute ingérence de la justice. La spécificité de l’actuel procès de la Haye réside, entre autres, dans le fait que c’est la première fois qu’un président d’Etat se trouve face aux juges et qu’une centaine de témoins en chair et en os se voient appelés pour témoigner à sa charge. Hitler s’était donné la mort pour ne pas être traduit en justice et répondre de ses innombrables crimes ; Mussolini a été exécuté sans aucune procédure judiciaire ; Franco a terminé sa vie dans son lit, de mort naturelle. Staline a été l’objet d’un deuil national et international à la mesure de la vénération dont jouissait ce monstrueux « père des peuples ». Ces horribles « dérapages de l’histoire » ne constituent pas, nous le savons depuis longtemps, des privilèges réservés seulement aux pays dits « sous-développés », marginalisée par l’histoire elle-même. Quoi qu’il en soit, le procès qui se déroule actuellement à la Haye dénote plus d’un trait particulier. Cette fois-ci le coupable est amenée à la prison avec des menottes sur les mains. Il renie la légitimité du Tribunal qui le juge, qualifie son procès de « politique », de « lynchage » organisé par une « justice des plus forts ». Tout en refusant de se défendre des accusations portées contre lui, il se fait aider par six avocats « consultants ». Ces différences ne sont pas de moindre importance : elles peuvent jouer un rôle essentiel et fournir - à condition d’être utilisées de manière souhaitable – un matériel précieux pour un examen de conscience, qui plus tôt ou plus tard devra se faire là où les crimes ont été commis. Ce moment n’est pas proche, mais au cours du procès lui-même, devant durer, selon ceux qui en ont établi des dossiers, environ deux ans, un tel examen peut s’annoncer et prendre ensuite de l’essor. Certains faits politiques ternissent l’image même du droit international et du Tribunal qui en est l’émanation, mettant en question les dispositions élémentaires d’une guérison morale. Les Etats-Unis, qui ont appuyé bien plus que les Européens la fondation de ce Tribunal même rejettent la création d’une Cour pénale permanente, convenant moins à leurs intérêts. Au camp des prisonniers de Guantanamo, la Convention de Genève n’est appliquée que très partiellement après avoir été foulée aux pieds. Les gouvernements occidentaux ont fermé les yeux sur les agissements russes en Tchetchénie, essayant de les présenter comme des mesures contre le terrorisme islamique, leur ennemi commun. Ces évidentes contradictions mettent à l’épreuve les relations de la démocratie et les droits qui sont proclamés en son nom. Elles fournissent des exemples peu convaincants non seulement aux pays balkaniques. En observant les comportements et les réactions au sein des Balkans, on constate aisément à quel point certaines contradictions restent présentes et effectives, déterminant encore les prises de position personnelles et collectives. Belgrade semble accueillir les nouvelles du procès de la Haye contre son ex président avec une sorte d’indifférence derrière laquelle se cachent, d’une part, la défiance à l’égard du Tribunal lui-même et, de l’autre, une volonté de passer l’éponge sur tout ce qui s’est produit et de le faire oublier. Seuls quelques milliers d’« enragés », réunis ces jours-ci sur la place centrale de la capitale serbe, ont demandé la libération de Milosevic et l’annulation de son procès. L’opposition anti-milosevicienne, courageuse sous la tyrannie d’hier mais peu nombreuse et encore marginalisée, avec les ombres d’une « intelligentsia honnête » qui n’a pas « collaboré » au cours des années précédentes, vivent ces événements comme une honte nationale. Ailleurs, hors de la Serbie , se manifestent une joie à la fois jubilatoire et vengeresse. Mais elle est aussi prête à oublier ce qui ne lui convient pas. L’attitude du Kosovo envers la Haye changera très probablement dès le moment où commencera, sous peu, un procès à UCK et que seront jugés les crimes commis également par certains de ses guerriers. Les « héros de la guerre patriotique », même ceux qui, de toute évidence, ont ensanglanté les mains sont défendus avec acharnement par les nationalistes croates. Ces derniers s’offensent lorsque certains fonctionnaires du Tribunal de l’ONU, osent affirmer que seule la mort a sauvé Franjo Tudjman de ne pas devenir lui aussi locataire de Scheveningen. Même la modeste armée de Bosnie, la moins nombreuse et la plus éprouvée, n’est pas restée aussi innocente comme elle se présentait naguère - certaines de ses actions méritent à leur tour d’être soumise à la procédure pénale. Un récent voyage en Albanie m’a laissé des impressions triste et déprimantes. C’est la toile de fond sur laquelle continue de s’inscrire le drame balkanique. Ici les transitions durent bien plus longuement que prévu et n’arrivent pas à aboutir aux transformations annoncées (il faut bien distinguer les unes des autres). Dans la plupart des domaines, le post-communisme n’est pas encore parvenu à « rattraper » les ex régimes communistes (niveau de vie et de production, échanges économiques, sécurité sociale, retraites, etc.). Une mauvaise odeur de l’ancien régime traîne en différents endroits. Une atmosphère d’avarie se répand. Une réalité qui semble déjà achevée ne réussit pas à se conclure et à prendre réellement fin. Un hiatus se crée entre passé et présent, entre présent et avenir, hybride d’un voeu d’émancipation et d’un résidu d’assujettissement. J’appelle ce non-lieu ambigu par le nom de « démocrature ». On a cru conquérir le présent et l’on ne parvient pas à maîtriser le passé. Il a été nécessaire de défendre un patrimoine national - il faut à présent, dans bien des cas, se défendre de ce patrimoine lui-même. Cela vaut également pour la mémoire : on devait la sauvegarder - et elle semble maintenant punir ceux-là mêmes qui l’avaient sauvée. Le retour au passé est une simple chimère, le retour du passé une réelle infortune. La reprise des formes les plus primitives du capitalisme - que le capitalisme contemporain a lui-même rejetées - ne peut soutenir une quelconque reconstruction ni encourager aucune sorte de renouveau. Cette situation s’aggrave par les phénomènes d’un autre ordre : manque d’idées-forces et de repères fiables, défaut de valeurs établies ou d’exemples probants, faillite de l’idéologie et défiance envers la politique. C’est pourquoi il nous semble que, dans un tel contexte politique ; social et spirituel, le procès fait à Milosevic à la Haye devrait être aussi un commencement du règlement de comptes avec les mythologies qui ont permis son apparition, sa dictature et ses crimes. |
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