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Le Courrier des Balkans

Le Monténégro fête les 100 ans du royaume sans l’héritier de la dynastie Petrović Njegoš

Sur la Toile :
Mise en ligne : lundi 30 août 2010
Les célébrations du centième anniversaire de la proclamation du Royaume du Monténégro ont commencé ce lundi à Cetinje, mais en l’absence de l’héritier de la dynastie, le prince Nikola II Petrović Njegoš. Celui-ci a rejeté le « projet de loi sur le statut de la dynastie » présenté fin juillet par le gouvernement monténégrin. Nous publions la lettre ouverte du Prince Nikola II.
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Le roi Nikola Ier et la reine Milena

Les célébrations ont débuté lundi matin dans le palais de Cetinje où, il y a exactement cent ans, le prince Nikola Ier Petrović Njegoš a été couronné roi du Monténégro. Toutefois, l’héritier de la dynastie, le prince Nikola II, ne participe pas aux cérémonies.

Cette absence a été vivement regrettée par plusieurs dirigeants monténégrins, dont le président du Parlement, Ranko Krivokapić. Le prince Nikola II vient en effet de rejeter catégoriquement le « projet de loi sur le statut de la dynastie », présenté fin juillet par le gouvernement monténégrin, sans aucune concertation avec les représentants de la dynastie.

Nous publions la lettre ouverte que le Prince Nikola II [1]vient d’adresser aux autorités monténégrines.


Lettre du Prince Nicolas Petrovitch Njegosh

A propos du projet de loi sur le statut de la Dynastie Petrovitch Njegosh adressé par le Ministre de justice Monsieur Radovic,

Au Président du Gouvernement du Monténégro,

Aux Membres du Gouvernement, ayant participé à l’adoption en date du 29 juillet du projet de loi,

Au Ministre de la Justice, en réponse à sa lettre,

Monsieur le Président du Gouvernement, Messieurs les membres du Gouvernement du Monténégro, Monsieur le Ministre de la justice,

Quelques jours avant la célébration du centenaire de la proclamation de la royauté du Monténégro, je vous livre les sentiments que me suscite le récent envoi de Votre projet de loi sur le statut de la dynastie, cette loi tant réclamée et depuis si longtemps attendue.

Considérant qu’il appartient aux juristes Monténégrins de faire l’analyse et l’exégèse des contradictions et imperfections juridiques de ce projet, je me suis attaché à ce qui est, à mes yeux, fondamental pour pouvoir prétendre respecter la dynastie.

A la place de la joie de pouvoir enfin, avec le peuple monténégrin, vivre la réparation d’une grande injustice envers une grande dynastie, dont j’ai le privilège et la responsabilité d’être l’hériter direct, une immense tristesse, un sentiment d’humiliation et une grande désillusion, sur vos intentions réelles, m’accompagnent ce jour.

Depuis le retour des corps du Roi Nikola, de la Reine Milena et des Princesses Vijera et Ksenija, en 1989, je me suis attaché au Monténégro et à son devenir.

Pendant les années difficiles du conflit, je me suis mobilisé pour défendre une certaine idée du Monténégro que je me suis forgée autant en découvrant avec fierté l’histoire de ma famille et celle de notre petit Pays, qu’au contact de nombreux Citoyens du Monténégro qui m’ont guidé dans mon "retour " au Pays de mes ancêtres.

Depuis la fin du conflit, j’ai cherché à reconstruire une place au Monténégro pour notre famille et, à travers elle, une présence symbolique de la Dynastie, persuadé que cette présence serait profitable au Monténégro et que nous pourrions agir utilement pour le Pays.

J’ai tout d’abord pensé que Vous, le Gouvernement du Monténégro, vous pourriez partager ce projet et qu’ensemble nous pourrions construire, définir un accord juste et équitable qui permette de mettre un terme aux 90 années d’exil des Petrovitch Njegosh et de réparer l’injustice de leur bannissement. Un accord, à l’honneur de notre pays, qui permette une place et un rôle honorable à la dynastie des Petrovitch Njegosh

Depuis 2005, avec mon conseiller Tanja Turquin Spicanović, nous avons entrepris des négociations avec Votre Gouvernement, et malgré de nombreuses et régulières lettres et relances, jusqu’à ces derniers jours, rien de concret n’a été conclu.

J’étais dans l’incertitude quant aux volontés de Votre Gouvernement et déçu de la façon cavalière dont Vous faisiez preuve dans le traitement de ce dossier.

À l’approche de la commémoration du centenaire, j’ai voulu que les Citoyens du Monténégro soient informés de cette situation et comprennent ma décision de ne participer à aucune manifestation officielle tant que la question du statut de la Dynastie n’était pas résolue ou en bonne voie de résolution.

Depuis notre conférence de presse de mois de juillet, Vous avez enfin réagi en m’adressant officiellement, il y a quelques jours seulement un projet de Loi sur le statut de la Dynastie.

Ce projet de Loi, qui, avant cet envoi, avait été présenté dans la presse, a pu paraître à l’opinion monténégrine comme un grand geste en faveur de la dynastie, de la part de Votre Gouvernement et j’ai le sentiment que c’était manifestement le but recherché par ses annonces médiatiques.

Montrer que Votre Gouvernement est si généreux avec la dynastie, que son éventuel refus de ce que Vous lui proposer, ne pourrait, aux yeux de l’opinion, être qu’un signe d’immodestie et d’ingratitude.

En réalité et contrairement aux apparences, ce projet de loi est inacceptable, tant sur le fond, que sur la forme et je doute fort qu’il ait été conçu pour être accepté.

Vous me demander mes éventuels commentaires en vue d’améliorer ce texte, voici donc mes principales objections :

Concernant la forme et la manière je rappelle que 6 ans après ma demande officielle il me semble :

  •  qu’il aurait été plus respectueux de préparer en amont et en commun le contenu et les dispositions de ce projet en prenant en compte mes demandes exprimées dans mes courriers officiels et rappelées publiquement à diverses reprises,
  •  que mon souhait de faire participer à la préparation de cette loi, les juristes, historiens, un groupe d’experts Monténégrins (qui aurait, au-delà de la préparation de la loi, pu être aussi en charge du respect de son application), aurait permis un débat constructif au lieu de ces débats polémiques par la voie des médias,
  •  que de recevoir de sources officielles et différentes de l’Etat monténégrin, en espace de 2 semaines, 3 différents projets dont celui, le plus restrictif, envoyé par le Ministre de la Justice, est un fait non seulement source d’ambigüité mais aussi le signe de procédures et procédés pour le moins surprenants

    Concernant le fond et le contenu même de ce projet de loi la considération fondamentale pour la dynastie et les symboles qu’elle représente est loin d’être visible.

  •  Tout d’abord le terme qui est attribué au Prince Héritier de représentant des descendants de la Dynastie et non de Prince Héritier qui est le seul titre légitime reconnu aussi bien au Monténégro qu’à l’étranger. Comme si la Dynastie n’était pas héréditaire et qu’elle pouvait être traitée sur le même plan qu’un syndicat ou que tout autre type d’organisation à qui on « accorde » le droit d’exister.
  •  La Loi prévoit de nous autoriser à utiliser les symboles héraldiques de la dynastie. Je rappelle que ces symboles sont les attributs de la Dynastie de la même façon que les Ordres et les Titres.
  •  Mais, ce qui me choque le plus, après les injustices qu’à subit la famille Petrovitch Njegosh, c’est qu’à aucun moment il n’est question de réparation. Cela veut-il dire qu’à l’époque le bannissement était justifié et que la confiscation des biens de ma famille était légale ?
  •  Votre projet de Loi nous interdit toute participation à la vie politique. L’obligation de réserve sur le plan politique est normale pour toute Dynastie et ce quelque soit son statut. J’ai toujours affirmé et appliqué ce principe sauf dans des cas de force majeur si les droits humains élémentaires ou si l’intégrité du Pays étaient menacés.

    Avec cette loi comment aurais-je pu condamner les bombardements de Dubrovnik ou le nettoyage ethnique en Bosnie ? Comment aurais-je pu participer à la campagne pour l’indépendance du Monténégro ?

  •  En ce qui concerne le traitement de la Dynastie, symboliquement il n’est pas concevable que nous ne puissions pas résider dans un lieu de mémoire représentatif de la Dynastie et que nous ne puissions faire état d’aucun patrimoine comme si les Petrovitch Njegosh n’avait jamais vécu au Monténégro et n’y ont jamais rien possédé.

    D’autre part, être « rémunéré » par l’Etat nous met dans une situation objective de fonctionnaire du Gouvernement, et ce quelques que soient le montant des « pensions ».

    Au-delà de « l’appointement » mensuel, l’important budget de fonctionnement annoncé pompeusement dans la presse ne se retrouve nullement dans le projet de loi envoyé…

    Je suis naturellement attaché à une certaine indépendance financière qui me permette de pouvoir m’investir dans des projets que je jugerais utiles au Monténégro même si Votre Gouvernement ne les soutient pas, bien sûr dans le respect du cadre institutionnel et des obligations de réserve.

    Ceci est le fondement même de ma demande d’une indemnité négociée, indemnité qui avant tout, et en tenant compte de la réalité économique du pays, aurait été à la base d’une fondation des Petrovicth Njegosh, une fondation en charge de projets de développement salutaires pour le pays.

    A la place, si je devais résumer cyniquement les propositions de Votre projet, celles qui pourraient être rapidement applicables, sans avoir à attendre des hypothétiques décrets d’application (qui peuvent comme tout un chacun le sais ne jamais voir le jour) je dirai que ce projet offre à sa Dynastie un statut de quasi fonctionnaire, sans droit à la parole publique, avec un appointement de 3 000€ mensuel et un habitat de 100 m2.

    En conclusion :

    Ce projet de Loi ne prend en compte, ni l’enjeu historique de la réhabilitation, ni le respect que les Citoyens du Monténégro éprouvent pour notre Dynastie.

    C’est une sorte de banalisation d’une Dynastie qui a porté une grande partie de l’histoire glorieuse de notre Pays. Cela est indigne du Monténégro et contre productif pour son Etat.

    Si je n’étais pas l’Héritier de ce patrimoine historique, avec le sens du devoir qui en résulte, je pourrais, peut être, accepter d’être retraité de Votre gouvernement.

    Mais, la question dépasse de loin les conditions matérielles et en tant que Prince héritier, je mesure le poids de mes responsabilités et quelques soient mes désirs de participer au développement du Monténégro, je ne peux « brader » le nom que je porte.

    Je suis conscient que la question est complexe et que tout ne peut se faire en un jour, ni par un simple texte de Loi. Cela nécessite du temps, des efforts de part et d’autre et de la confiance réciproque. Encore faut il que cette Loi crée les bases et les conditions d’une telle dynamique. Or ces conditions pour moi ne sont pas remplies. J’ai le sentiment, au contraire, que Votre Gouvernement ne souhaite pas sincèrement la présence de Petrovitch Njegosh vivants, au Monténégro et que nous sommes une fois de plus en face d’une manipulation politique à la veille d’une célébration à laquelle mon absence serait visible.

    C’est pourquoi je ne peux accepter ce projet de Loi, ni dans son fond, ni dans sa forme et que dans l’état actuel des choses, comme je l’ai déjà déclaré, je ne participerai pas aux cérémonies du centenaire quelque soit la profonde déception et la grande tristesse que cela m’inspire.

    Dans l’espoir que vous comprendrez ma réaction, je vous prie de croire M. Le Président, M. le Ministre à l’expression de mes sentiments distingués.

    Prince Nikola Petrović Njegoš

  • [1] Nikola Petrović Njegoš est également président de l’association « Le Courrier des Balkans ».