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Des Balkans

Par Predrag Matvejevic*
Mise en ligne : septembre 2000
Celui qui aborde les Balkans ne tarde pas à se rendre compte de leurs contradictions. Est-ce une véritable péninsule ou un large bloc du continent immergé dans le bassin méditerranéen ? L’un et l’autre à la fois ou bien, selon l’endroit, soit l’un soit l’autre ?
Maintes mers baignent ces côtes - l’Adriatique, l’Ionienne, l’Egée avec, à ses confins, celle que l’on appelle la Noire et l’autre, plus petite, dite de Marmara. Tout le littoral n’est pas maritime. L’arrière-pays est en majeure partie montagneux. Aucune des cinq mers qui l’entourent n’avait donné de nom à ces espaces, le relief de l’intérieur l’a fait pour elles : hauteurs que les anciens géographes appelaient Haemus et catena mundi, les Slaves - "Vieux Mont" (Stara planina), que les Turcs ont traduit en leur langue par Balkans. Dans le passé, ils avaient également pour nom péninsule illyrienne, grecque, byzantine et, plus récemment, "Turquie d’Europe" : ceci rév èle, entre autres, les diverses appropriations ou appartenances de ces territoires. A la différence de ses parentes apennine et ibérique, séparées du continent par des chaînes de montagnes, Alpes et Pyrénées, la presqu’île balkanique n’offre pas, face à l’Europe centrale, de barrière difficile à franchir. Pour certains géographes et historiens, ce sont les cours d’eau - Danube, Save et Kupa - qui marqueraient des frontières au nord et à l’ouest. Quant au littoral, ce seraient, d’un côté, les golfes de Kvarner (Quarnaro), de Rijeka (Fiume) ou même de Trieste (cela vaut surtout pour les mappemondes plus anciennes). De l’autre côté, à l’est, la ligne que nous hésiterions à tracer traverserait probablement la Dobrugia et s’arrêterait non loin de l’énigmatique delta danubien. Ces délimitations sont relatives et parfois arbitraires. Ceux qui les proposent ou les ratifient sont rarement en accord les uns avec les autres. Les tracés qu’ils inscrivent sur les cartes varient d’une époque à l’autre. Les Balkans s’identifient souvent à l’Orient de l’Europe, en fonction de l’angle sous lequel on les observe et du point de vue que l’on adopte. On a répété à maintes reprises que, considérée du centre de notre continent, cette « zone de turbulence » commence déjà à Munich ou à Vienne (la célèbre boutade de Metternich concernant une Vienne plus balkanique que mitteleuropéenne n’est pas oubliée) ; les habitants de ces deux villes déplacent cette frontière incertaine vers Ljubljana et Zagreb (l’écrivain croate Miroslav Krleza a fixé ironiquement son point initial dans le prestigieux hôtel Esplanade au centre de cette ville), alors que les Slovènes ou les Croates la repoussent eux aussi bien plus à l’Est, vers Belgrade ou Sarajevo, non sans quelque arrière-pensée. Du côté oriental de la péninsule, d’aucuns, plus avisés, répliquent non sans quelque amertume que c’est dans les Balkans que l’Europe elle-même a pris sa naissance. Cette zone est sujette aux grands mouvements telluriques. Les tremblements de terre y ont été fréquents depuis les temps les plus anciens, et leurs effets dévastateurs. Il y a plus de mille ans, Joseph l’Hymnographe, byzantin de souche, écrivit un émouvant « Canon sur la crainte du séisme » : « Du séisme, du glaive, de la rude captivit é, du glissement du terrain, de la famine85, ô Maître miséricordieu x, préserve Ta ville ». Bien des villes de nos côtes furent englouties par les vagues, surgies tant de la mer que de l’histoire. Nicéphore Grégoras, témoin du crépuscule de la Byzance, en fournit une image apocalyptique : « A cette époque éclatèrent des séismes et des bouillonnements marins extraordinaires85 Des maisons s’écroulèrent, ainsi que la plus grande partie des remparts de Byzance85Ils submergèren t nombre de terroirs, avec les hommes eux-mêmes, les troupeaux et les attelages85 Des flots débordèrent sur la terre ferme et emportèrent aussi des navires qui se trouvaient à proximité des ports ». Certaines îles voisines disparaissaient ou changeaient de place, depuis les temps immémoriaux, mythologiques. En maints endroits, on croit encore apercevoir au fond des eaux, à proximité des rivages, les ruines d’anciens palais, des ports et des môles à côté desquels gisent des épaves, remplies de trésors fabuleux. (Inutile de chercher leurs cargaisons, elles sont déjà emportées par les pirates appartenant à Dieu sait quelles ethnies, tribus, peuple ou nations.) Les secousses sismiques et les variations tectoniques qu’elles provoquent ne seraient donc pas de simples métaphores. Certains lient ces phénomènes aux mentalités et aux humeurs des habitants d’alentour. Plus d’un argument pourrait nous induire à favoriser ce genre d’hypothèses, plus séduisantes que probables. J’hésite cependant à approuver certains jugements qu’elles inspirent sans cesser pour autant d’en tenir compte et, parfois, d’y ajouter foi. La question de la pluralité et de la variété démographiques est aussi ancienne que les Balkans mêmes. Elle a suscité l’intérêt ou la passion, tant des illustres savants que de simples charlatans. On évoq ue souvent de curieuses recherches faites par le chanoine de 8Aibenik (Sebenico) qui portait le nom latin de Georgius Sisgoreus, et un autre, croate, Juraj 8Aizgoric (il vivait à l’époque de la Renaissance, à la fois chantant la gloire de Venise et recueillant des oeuvres populaires slaves) : cet érudit a tenté de recenser les peuples ou les tribus balkaniques, utilisant les témoignages que nous ont laissés les historiens et géographes de l’antiquité, afin de présenter les origines, étranges et exotiques, de nos prédécesseurs : "Enchéléie ns (Encheleae) Himaniens, Peucéniens (Peuciai), selon Calimaque ; Sérèt es, Sirapiles, Iasiens (Jasi), Andisetes (ou Sandisetes), Calophiens (Calophani) et Breuciens (Breuci) selon Pline ; Noriques (Norici), Antintanes, Ardéiens (Ardiei), Pallariens et Japodes, puis Tribales (Tribali), Daysiens (Daysii), Istriens (Histri), Libourniens (Liburni), Dalmates (Dalmatae), Curètes (Croates)", etc. A cette nomenclature s’ajoutent d’autres Slaves, ainsi que les vieilles populations romanes qu’ils avaient repoussées, les Illyriens et les Thraces, ancêtres des Albanais, les Sarmates et les Getes ( Getae), peuplades « féroces et hirsutes » d’après la description qu’en fait Ovide lors de son exil dans ces parages, ainsi que les Goths, les Celtes ou même les Francs qui y firent plus d’une incursion. En premier lieu, figurent les anciens Grecs, nos maîtres, sans oublier les Pelasges qui les précédèrent ni même des peuplades moins citées tell