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La Slovénie découvre Vladimir Bartol cent ans après la naissance de l’écrivain. Son livre Alamut est devenu un succès de vente mondial après le 11 septembre américain, rendant l’œuvre immortelle comme l’avait prédit son auteur… Malgré cela, si je me souviens bien, nous ne l’avons pas étudié, ni à l’école primaire ni au lycée.
Par Boris Jez
Aujourd’hui, l’on se rend compte que Bartol porte visiblement en lui quelque chose d’étrange à la mentalité slovène : on évoque entre autres son nietzschéisme, la volonté de puissance, ses liens peu clairs avec une organisation secrète… Bref, une personnalité mystérieuse, trop loin de la narration populaire de France Bevk ou Misko Kranjc. C’est pourquoi nous l’avons peut-être négligé, à cause de son enthousiasme pour Nietzche ou de son nihilisme - certains l’appelaient même « l’idéologue de Hitler ». La volonté de puissance, le surhomme, la nouvelle évaluation des valeurs et toutes ces choses étranges…
L’idée que Bartol porte en soi quelque chose d’étrange à la mentalité slovène me dérange. A vrai dire, qu’est-ce que cette mentalité ? C’est quelque chose de Cankar, c’est l’air des danses des Alpes ou le cellier de Dolenjska, l’immédiateté de Stajerska ou la discorde de Primorska ? L’auteur vivait à Trieste, inspiré par le cosmopolitisme de la ville, qui a aujourd’hui disparu. James Joyce, dont on croit savoir qu’il était un ami de Bartol, a connu la tempête de Trieste, à la fin du 19e siècle. Friedrich Nietzche s’est baladé en l’Italie du Nord. Cette réunion accidentelle d’apatrides est-elle malsaine pour la mentalité slovène ? Cette dernière devrait-elle rester nécessairement prisonnière de la Terre ancestrale, des pâturages et des petites églises de nos montagnes ?
Le caractère de Bartol n’a rien de tordu : c’était un homme d’esprit, ouvert, peut-être, justement, contraire à la mentalité slovène, par trop monolithique. L’écrivain qui traite de pays arabes lointains est par définition voué au rejet, à l’inverse des artistes populaires qui de nouveau érigent des monuments à la terre imprégnée du sang et de la sueur des Slovènes, thèmes omniprésents dans toutes les anthologies et les encyclopédies slovènes.
Pour consoler Bartol, nous pourrions répliquer que même Nietzsche n’est pas en odeur de sainteté en Slovénie. Dans la préface à l’édition slovène de la « Volonté de puissance », Ivan Urbancic parle des préjugés lourds et profonds envers ce philosophe et de cette « volonté de puissance » comme de l’invention de l’enfer pour tout le mal de ce monde, du surhomme comme de l’arrogance personnalisée… Mais, rappelle Urbancic, les préjugés sont incroyablement tenaces…
Aucun philosophe n’est sujet à autant de préjugés que Nietzche, même si les gens ne connaissent pas vraiment ce qu’il a écrit. En réalité, il n’a pas écrit la « Volonté de puissance », mais l’héritage immense de ses notes fut réuni par sa soeur Elisabeth et son ami Peter Gast. Peu importe, on ne peut pas imputer le nihilisme à Nietzsche. Au contraire, il s’agit d’une nouvelle évaluation des valeurs à la base de l’existence humaine, de la volonté de puissance et du retour éternel. L’essence de l’existence devrait surmonter le nihilisme, c’est pourquoi son premier livre devrait s’intituler « Le nihilisme européen ». Il n’y a pas de titre plus convenable pour l’Europe d’aujourd’hui, dans laquelle se trouve probablement la Slovénie, même si le Président français dirait que « l’Europe est celle dont je discute avec Schroeder au petit déjeuner »…
En réalité, l’Europe est nihiliste, peut-être n’a-t-elle jamais été aussi vide et dépourvue d’idées qu’aujourd’hui, alors qu’elle devrait bénéficier d’une énergie nouvelle avec l’élargissement à l’Est. Nous, les Slovènes, sommes partie prenante de ce nihilisme, ce nihilisme européen sénile et cynique selon le secrétaire d’Etat américain à la Défense Donald Rumsfeld, tandis que le nihilisme slovène est introverti et suicidaire. Notre nihilisme a déjà enterré quelques créateurs comme Bartol, et on ne peut pas corriger ces erreurs dans une nation aussi petite après cent ans, même si l’écrivain sera bientôt étudié au baccalauréat.
Le fait est que nous avons irréversiblement raté l’occasion de développer notre cosmopolitisme, et partant, une certaine reconnaissance, qui s’exprime aujourd’hui avec notre équipe de football ou nos skieurs professionnels. En 1952, Bartol a présenté la théorie des « coins morts » selon laquelle l’œuvre de tout bon écrivain lui survivrait, après une période d’ignorance. Il y est arrivé, mais nous, Slovènes, sommes encore dans le coin mort…
Pour un pays qui ignorant le cosmopolitisme, qui n’a pas de volonté de puissance, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il hésite devant l’intégration européenne et atlantique et qu’il préférerait se recroqueviller dans un petit coin à l’ombre. Est-ce la mentalité slovène ou devrait-elle être comme celle de Bartol, portée par tous les vents et assoifée de cultures exogènes ? Ne devrions-nous pas, en Slovénie, remettre en question notre échelle de valeurs ?











