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A l’occasion de la « Journée du Courrier des Balkans », le CdB recevait le premier mars dernier M. Gilles Péqueux, ingénieur en charge de la définition, la coordination, et la supervision des études pour la reconstruction du Pont de Mostar. Le CdB tient ici à remercier Cyril Hauland Groenneberg pour la retranscription de cette rencontre.
Introduction de Boris NAJMAN, Vice-Président de l’Association Sarajevo
Un petit mot pour dire qu’on a tous en tête des images de la destruction du Pont de Mostar pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine. Ce pont a été détruit deux fois. Je me souviens qu’il y avait des planches et des pneus pour le protéger. Je pense qu’il faut réfléchir sur la volonté délibérée de la destruction du Pont. Car le Pont de Mostar, dans sa destruction, est emblématique de cette volonté de destruction. J’ai découvert ce pont à 20 ans, au temps où la ville de Mostar était une ville avec une humanité particulière. Je me souviens que la première chose que l’on voyait, c’était ce pont qui brillait comme la ville. Il donnait l’impression d’être un pont en porcelaine tellement il brillait. C’était comme un miracle, un enchantement de voir la tenue architecturale de ce pont, offrant une vision très légère. Ce pont était aussi un lieu de rencontres, de jeux, d’histoires d’amour… Je ne vous en dis pas plus et laisse la parole à Gilles PEQUEUX.
Intervention de Gilles PEQUEUX, Ingénieur en charge de la définition, la coordination, et la supervision des études pour la reconstruction du Pont de Mostar
Je suis arrivé en Bosnie-Herzégovine en 1994, avec l’Union européenne. Je suis ingénieur de formation. En 1994, on avait fait le pari de faire travailler des gens de Mostar Ouest et Mostar Est. En plus des six ou sept ponts de Mostar détruits avec le vieux Pont (Stari Most), j’ai participé à la reconstruction de ponts sur la Drave. J’ai été chef de projet pour le pont de Mitrovica, et dernièrement sur le pont de Novi Sad. Du fait de mon expérience antérieure, les autorités de Mostar m’ont fait confiance pour mener à bien le projet, qui a commencé à se finaliser à partir d’août 1998.
Concernant l’exposé proprement dit, je ne vais pas entrer dans les détails techniques de la construction du pont. Je voudrais simplement commencer par dire qu’autant à Dubrovnik, la destruction de la ville a été vécue comme une véritable agression, autant à Mostar, la destruction du Pont et d’une bonne partie de la ville a été vécue comme un véritable cauchemar. La destruction du Pont de Mostar a été vécue comme tellement insupportable que les habitants n’ont pas voulu le voir. Aussi, quand on commence un projet comme ça, il faut s’imaginer que les gens voient toujours le pont tel qu’il était. Le problème, c’est que le deuil de la destruction n’a pas été fait. Ce qui est un peu terrible dans ce projet, c’est le rapport avec une population un peu dépassée et une communauté internationale qui va mettre la pression pour reconstruire le Pont afin d’accélérer la réconciliation.
Le danger à court ou moyen terme est que l’on risque de se retrouver avec un greffon qui ne prendra peut-être pas. La première question à se poser, c’est pourquoi on reconstruit le Pont de Mostar et comment. D’abord pourquoi on reconstruit le Pont. On fait d’abord sur le site du Pont une archéologie du bâti, puisqu’il n’existe plus de traces de ce Pont, ou quasiment plus. Mais imaginons-nous et transportons-nous l’espace d’un instant en l’an 2 500, et que l’on voit ce Pont construit en 2003, ou plutôt reconstruit à l’identique de ce qu’il était 150 à 200 ans après la chute de l’Empire ottoman dans cette partie de l’Europe. La question posée sera de savoir pourquoi ce Pont a-t-il été détruit et reconstruit à l’identique, alors que l’Empire qui l’a construit a disparu. Mais aujourd’hui, un autre problème qui se pose est que tout le monde doit retrouver « son » Pont avec ses qualités et ses défauts. Sachant que les pierres assemblées pour la reconstruction du Pont ne remplaceront pas le deuil du Pont détruit. Ce sera en quelque sorte un « nouveau vieux Pont » reconstruit avec les mêmes techniques de construction. Ce pont sera avant tout celui des « Mostari », c’est-à-dire celui des habitants ayant connu le vieux Pont de leur vivant.
Le projet se situe plus dans l’acte de reconstruction lui-même, et la façon de le mener : le Pont reconstruit ne sera ni une copie, ni une imitation, mais un état d’esprit que l’on a essayé de retrouver avec l’archéologie du bâti. L’idée est d’arriver à retrouver l’état d’esprit d’Iroudin, Turc qui est arrivé avec deux ou trois autres turcs et une trentaine de personnes de la région. Ce qu’il faut noter, c’est qu’en Orient, on a une façon différente de tailler la pierre par rapport à l’occident (entendu jusqu’à Venise pour l’Europe de ce point de vue-là). Le côté émouvant de cet ouvrage construit au XVI° siècle est qu’il est plus proche d’une sculpture collective qu’un ouvrage d’art classique. Je dis sculpture collective, car la beauté de l’ouvrage réside dans le fait qu’il est un ensemble d’erreurs corrigées avec un mélange de savoirs faire orientaux et occidentaux. Mostar, c’est en quelque sorte là où l’Orient et l’Occident se sont tendu la main. Et je pense que l’ouvrage sera réussi si on arrive à remettre les gens à travailler ensemble avec un état d’esprit commun. Personnellement, je suis assez pessimiste sur ce point. Et c’est une des raisons pour laquelle je suis en désaccord avec l’avancement du projet.
Débat avec l’assistance
Intervention dans la salle : Il est important de préciser que vous avez ouvert des écoles de taille de pierre.
Gilles PEQUEUX : Oui, c’est vrai que pour moi, il était important que cet acte de reconstruction soit une ré-appropriation. Il n’était pas question de faire revenir des gens d’Italie, d’Allemagne, ou de France pour construire le pont et s’en aller après la construction. J’ai donc ouvert une école de taille de la pierre avec deux sessions de six mois pour une quinzaine de personnes. Ils nous ont impressionnés, parce qu’ils ont déployé une énergie fantastique. On a volontairement travaillé sur l’histoire des techniques à partir d’une étude des monuments religieux. Le problème est que la Bosnie-Herzégovine est un pays qui tend à être considéré par les autres pays comme un marché international où il faut savoir se positionner. On reproche souvent à ce pays de pas avoir su utiliser l’argent qu’on lui avait généreusement octroyé. Moi, je reproche à la communauté internationale d’avoir distribué de l’argent sans s’être intéressé véritablement à ce pays.
Question : Pourquoi pensez-vous que la reconstruction du Pont est vouée à l’échec ?
Gilles PEQUEUX : Pour moi, ça risque d’être un échec parce que le Pont de Mostar est plus un projet politique qu’un projet de reconstruction. On n’a jamais reconstruit un tel pont, cela ne s’est jamais fait. Et le problème est que la seule chose qui intéresse la communauté internationale, c’est l’inauguration du Pont. Mais, comme quand on veut faire un enfant, il faut neuf mois pour le concevoir, et pas six mois, sinon c’est raté : pour le Pont, c’est pareil. Aujourd’hui, l’entreprise qui est maître d’ouvrage, c’est-à-dire qui construit le Pont est turque, le maître d’œuvre est croate, avec un peu de Bosniaques. Notons que côté croate, il y a un peu la volonté de racheter la « faute » d’avoir détruit le Pont. Aujourd’hui, on a un peu oublié la technicité de l’ouvrage.
Question : Le problème n’est-il pas que la population est écartée de la réalisation du projet ?
Gilles PEQUEUX : Je suis de ceux qui pensent que les grands ouvrages naissent des grandes puissances. Le Pont de Mostar est né du rayonnement de l’Empire ottoman. Pour ce positionnement de la population, vous avez tout à fait raison. On a besoin d’avoir un retour sur le projet. Les autorités mostaroises sont un peu victimes des pressions de la Banque Mondiale. Car la « communauté internationale » se pose deux questions pour elle fondamentale : 1) l’aide coûte cher. 2) À partir de là, comment on fait pour partir au plus vite pour ne pas payer trop. La stratégie, c’est donc on reconstruit le Pont dans les plus brefs délais, et on s’en va. Or, la reconstruction, c’est un moment historique, au sens où c’est quelque chose qui prend du temps.
Boris NAJMAN : La reconstruction n’a pas eu pour objet de considérer les victimes comme premiers destinataires de la reconstruction.
Question : À quelle phase de la reconstruction en est-on ?
Gilles PEQUEUX : Le contrat du chantier a été signé en septembre 2002. Pour ma part, j’ai fini mon contrat à fin février 2003 avec toute la mise en œuvre du projet commencé depuis août 1998. Aujourd’hui, les fondations sont faites, et les premiers éléments de l’arche seront posés au mois de mars 2003. Le projet devrait être finalisé d’ici à la fin de l’année. Les autorités politiques de Mostar suivent les consignes données par la Banque Mondiale.
Question : Où en est le projet de l’école des tailleurs de pierre ?
Gilles PEQUEUX : Le projet est très avancé à ce niveau-là, et je pense que les autorités n’ont pas souhaité plus que cela que je reste, peut-être parce qu’ils ont eu peur que cela ralentisse le projet. L’ambassadeur de France a pris bonne note que les autorités de Mostar ne souhaitent pas que la France continue à s’investir dans ce projet. C’est dommage, car Mostar aurait pu être inscrit comme patrimoine mondial de l’humanité par l’U.N.E.S.C.O. dont le siège est à Paris. Les tailleurs de pierre de Mostar connaissent bien le travail de la pierre et maîtrisent sa technique, mais les autorités de Mostar et la Banque Mondiale ont décidé que les tailleurs de pierre turcs étaient moins chers. Je tiens à remercier quand même l’ambassadeur de France de m’avoir soutenu jusqu’à la fin.
Question : que pensez-vous de la reconstruction de Mostar dans son ensemble ?
Gilles PEQUEUX : Vous savez peut-être que l’U.N.E.S.C.O. a publié un plan de reconstruction de la « Stari grad » (vieille ville). Maintenant, vous savez ce qu’est la situation économique et sociale de la ville de Mostar. Il y a beaucoup de constructions illégales. Je pense que s’il reste une chance de préserver la ville de l’anarchie de la reconstruction, ce serait l’inscription de la ville au patrimoine mondial de l’U.N.E.S.C.O.. Et au niveau de la reconstruction du Pont, le rôle de l’U.N.E.S.C.O. aurait dû être de dire quels sont les choix du projet qui font que l’on reste proche de l’état d’esprit de la construction originale, c’est-à-dire en fait l’absence de normalisation. Il faut savoir dire quelquefois : « Je ne sais pas et je laisse faire les tailleurs de pierre » en leur faisant confiance, comme ça c’est fait à l’époque de construction du Pont original. Tout en se posant d’autres questions plus pertinentes comme : « est-ce que je fais du mortier avec des techniques traditionnelles ou avec des techniques modernes » ?











