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Shekulli
Edmond Tupja, la « voix » française d’Enver HoxhaTraduit par Mandi Gueguen
Sur la Toile :
Publié dans la presse : 3 juin 2003
Mise en ligne : vendredi 13 juin 2003
Le traducteur albanais Edmond Tupja relate l’époque où il traduisait en français les discours et les œuvres d’Enver Hoxha. Âgé aujourd’hui de 56 ans, il enseigne la traduction à la faculté des langues étrangères de l’Université de Tirana sans pour autant abandonner ses activités littéraires.
Par Belina Budini Partir de Gramshi pour Tirana afin de traduire les écrits du « Grand Guide » a été pour Edmond Tupja une grande chance. À 30 ans, le professeur de français échappait de la sorte à la province. En automne 1979, il devenait traducteur auprès de la maison d’édition « 8 novembre ». Commencèrent d’interminables heures de travail et l’adieu aux vacances estivales. C’est de cette façon qu’il entama la traduction, en français, des productions d’Enver Hoxha. Âgé aujourd’hui de 56 ans, Edmond Tupja enseigne la traduction à la faculté des langues étrangères de l’Université de Tirana sans pour autant abandonner ses activités littéraires. Après avoir été étudiant à la Sorbonne, il traduit Proust et Sartre. Aujourd’hui, il officie pour divers auteurs albanais tels Fatos Kongoli, Mimoza Ahmeti, Stefan Cepaliku, et Ismaël Kadaré. Il a également transposé en albanais un essai philosophique d’Artan Fuga publié à l’origine en français. Marxiste-léniniste convaincu pendant la période communiste, il fait partie en 1990 des trois cents intellectuels défenseurs du système démocratique. Divorcé à deux reprises, pour raisons politiques, sa troisième femme, Xhilda, lui donne un garçon autiste. Cet enfant, bien sûr, lui demande beaucoup de temps. Quant à elle, reprenant à son compte une expression de Stendhal sur les écrivains, elle affirme « à l’ombre d’un traducteur, il y a toujours une femme qui souffre ». Ensemble, ils ont publié « Pipiruqi Ruqipipi et le secret du balai », lui à la rédaction, elle aux illustrations. Il est aussi l’auteur de quatre recueils de poésie, ainsi que d’un ouvrage publié en France chez L’Harmattan « Souvenirs d’un traducteur », dans lequel il retrace toute la période durant laquelle il œuvrait pour Enver Hoxha. Il travaillait à l’époque dans le même bureau qu’Jusuf Vrioni. Leurs seuls outils communs étaient le Petit Robert, le Grand Robert, ainsi qu’un Larousse Encyclopédique. Dix heures de travail par jours étaient nécessaires pour faire correspondre les dates de publication avec les événements importants de la vie du « Grand Guide ». Pour l’instant, Edmond Tupja ne pense pas publier ses souvenirs en albanais, ni même les traduire : « Si je décide de faire paraître cet ouvrage en albanais, il me faudrait le réécrire. » Lorsqu’on s’étonne que le traducteur qu’il est considère la traduction comme une trahison ou une infidélité par rapport au document original, il s’insurge : « Je ne pense aucunement que le traducteur soit un traître, mais dans ce cas précis, le contexte est différent, car ce livre a été écrit pour les lecteurs français. Je l’aurais écrit d’une manière différente pour un public albanais ». Quant à la traduction en général, il pense que seules les nuances et la subjectivité peuvent donner lieu à de la « traîtrise », et cela semble inévitable. Pour les ouvrages d’Enver Hoxha, nuance et subjectivité devaient être réduites au minimum, bon gré mal gré. C’est la raison pour laquelle, les correcteurs étaient légion. Il arrivait même que le dictateur, qui connaissait le français, s’y intéressât personnellement. Edmond Tupja témoigne dans « Les souvenirs d’un traducteur » d’une journée de travail ordinaire sous le régime marxiste : « La traduction d’une œuvre d’Enver Hoxha se passait dans un climat stressant : il fallait faire vite et bien. Nous commencions à sept heures le matin, chacun devant sa machine à écrire. Nous étions trois dans un même bureau. Parfois, nous n’avions même pas le temps de relire nos traductions. Lorsque nous ne savions pas, nous nous retournions vers Jusuf Vrioni qui nous répondait tout en continuant son travail. Après une pause café vers 10 heures 30, nous reprenions jusqu’à 14 heures. Avant de déjeuner, il nous fallait rendre le texte original, nos traductions, et même les papiers carbone, au responsable de notre rédaction. Il les enfermait à clé dans un coffre-fort. À 16 heures, nous nous remettions à l’ouvrage jusqu’à 18 heures. Grâce à Jusuf Vrioni, les versions françaises des œuvres d’Enver Hoxha étaient linguistiquement irréprochables, même si nous n’avions pas de rédacteurs dans notre rédaction, contrairement aux équipes de traduction en espagnol, en allemand ou en anglais. » La majeure partie de ces rédacteurs étrangers étaient des communistes convaincus, donc politiquement dignes de confiance. Toutefois, ils n’avaient pas le droit de se répandre en conversations privées. C’était d’ailleurs aussi le cas pour Jusuf Vrioni, qui était, lui, politiquement moins fiable. À chaque traduction d’une œuvre d’Enver Hoxha, ils recevaient la visite d’un envoyé spécial de l’Institut des Études Marxistes-Léninistes. Sa présence était nécessaire pour décrypter le texte original, qui n’étaient pas encore publié : « En effet, tous les ouvrages d’Enver Hoxha étaient publiés en même temps en albanais et en langues étrangères. Nos traductions étaient revues et contrôlées par des étrangers dignes de confiance, sous le contrôle de l’Institut des Études Marxistes-Léninistes. » « Enver se prenait pour Shakespeare ». Tel est le titre d’un article publié dans « Le Figaro » au sujet du livre d’Edmond Tupja qui précise : « C’était un graphomane, l’auteur de quelques quatre-vingt dix volumes... Il a écrit sur des sujets divers, allant du sport à la politique étrangère, en passant par la zoologie (les chèvres) et la littérature. » Edmond Tupja reconnaît dans les pages du Figaro qu’il a été obligé de devenir un des traducteurs des œuvres du « Grand Guide » : « Refuser, aurait été un vrai suicide et une menace sérieuse pour ma famille. Je n’avais guère le choix. En 1976, le gouvernement m’avait interné au fin fond d’un village de province pour "me purifier" et éduquer mes enfants. En 1979, grâce à mes compétences, on m’a demandé de traduire les souvenirs, les discours et les œuvres d’Enver Hoxha ». Il ajoute aussi qu’il n’éprouve aucun remord, car il n’y avait aucune échappatoire … D’un autre côté, traduire des auteurs comme Proust, Grack, Tournier ou Desnos, apportait un semblant de liberté. Edmond Tupja est traducteur de Marcel Proust, de Jean-Paul Sartre, de Fatos Kongoli, de Stefan Cepaliku, de Mimoza Ahmeti, d’Ismail Kadaré, d’Enver Hoxha, de Julien Grack, de Claude Simon, etc. Il a aussi été l’interprète d’Enver Hoxha, de Ramiz Alia, de Bernard Kouchner, de Jack Lang, de Lionel Jospin, de Sali Berisha, de Fatos Nano… (Mise en forme : Stéphan Pellet) |