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La Galerie-librairie Le Lys, dont l’activité était consacrée à l’art, la littérature et la culture du sud-est de l’Europe, a dû fermer ses portes, faute d’avoir été suffisamment soutenue.
Par Dzevad Sabljakovic
L’inauguration, le 28 février 1996, de cette galerie située sur l’Ile Saint-Louis au coeur même de Paris, à l’occasion d’une exposition des tapisseries de Jagoda Buic, était l’aboutissement de l’idée de plusieurs intellectuels des États issus de l’ex-Yougoslavie et de leurs amis français : rassembler et présenter en un seul lieu, à Paris, tout ce qu’il y avait de valable sur le plan artistique, scientifique et créatif dans l’Europe du sud-est, s’efforçant ainsi de lever le voile de brume et de cendres qui avait recouvert ces contrées au cours des cinq années de guerre.
Durant les sept années et quatre mois qui ont suivi, les œuvres des plus grands peintres de cette région d’Europe ont orné les murs de la galerie ; les voix d’écrivains reconnus y ont retenti, des débats sur les thèmes d’actualité les plus divers y ont été organisés, ainsi que des concerts de musique classique ou contemporaine et la projection de films. L’activité de cette association était complétée par la librairie, située dans la seconde des deux salles de la Galerie, où l’on pouvait trouver des livres de l’ex-Yougoslavie et aussi des livres en français traitant d’une manière ou d’une autre de cette région de l’Europe.
Certains événements importants ont marqué la courte histoire du Lys, dont une exposition des œuvres de Safet Zec, peu après l’inauguration de cette galerie, début de la "conquête" de Paris par cet illustre peintre bosniaque, qui a ensuite exposé dans six ou sept autres galeries de la métropole française. Il restera néanmoins inscrit dans sa biographie que la première de ses expositions parisiennes aura été organisée à la Galerie Le Lys. Toute une série d’autres expositions d’un très haut niveau s’y sont ensuite tenues, certaines représentant un véritable événement dans la vie culturelle pourtant si riche de la ville de Paris : celles de peintres tels que Joze Ciuha, Eda Murtic, Afan Ramic, ou la présentation des œuvres de l’un des plus célèbres dessinateurs de bandes dessinées, Enki Bilal, des installations de Jozef Nadj, des photographies de Milomir Kovacevic, de Gérard Rondeau ou de Goran Taceski.
Ces œuvres, celles aussi d’une cinquantaine d’auteurs qui ont exposé à titre individuel ou collectif, créaient une ambiance spécifique où avaient lieu, presque tous les mercredis, des réunions et discussions entre écrivains, intellectuels, historiens et journalistes des pays de l’Europe du sud-est et de France. Ce furent là des occasions d’entendre André Glusksmann, Pierre Hassner, Alain Joxe, Véronique Nahum-Grappe, Alain Finkielkraut, Svebor Dizdarevic, l’historien anglais Noël Malcolm et le regretté Ivan Djuric, décédé prématurément. Nous y avons écouté des vers d’Izet Sarajlic, de Stevan Tontic, de Marko Vesovich, la prose de Vidosav Stevanovic, de Janine Matillon, d’Ismail Kadaré, nous y avons participé à des discussions dirigées par des journalistes tels Marc Semo, Petar Lukovic, Heni Erceg, Viktor Ivancic, Alma Lazarevska, Florence Hartmann - toujours attachée au Lys même après son départ au poste de porte-parole du Procureur général à La Haye, et des dizaines d’autres. La galerie-librairie Le Lys servait également de lieu de rencontre et de réunions informelles. Une soirée, inoubliable, y a été organisée en présence et en l’honneur du réalisateur Danis Tanovic, qui venait d’obtenir un Oscar pour son film No man’s land. Il a été salué à cette occasion par plus d’une centaine des fidèles visiteurs du Lys, par des personnalités de tous les pays slaves du sud, mais aussi par de nombreux Parisiens.
Tout cela a été l’œuvre de la Galerie-librairie Le Lys, association non lucrative, aux termes de la loi française. C’est dire que toutes ces activités et le bon fonctionnement des lieux n’ont pu être financés que grâce aux subventions accordées dans le cadre de différents projets et à quelques rares donations, si bien que l’existence même de la galerie était sans cesse remise en question. Au cours d’une modeste soirée organisée pour fêter les quatre années d’existence du Lys, Enisa Alicehic, qui a fait preuve d’une incroyable énergie et déployé d’énormes efforts, avait déclaré : "Quatre ans, ce n’est pas vraiment un jubilé, il aurait fallu en célébrer au moins dix, mais je ne sais jamais si nous serons encore là l’année prochaine".
Ces sombres pressentiments sont malheureusement devenus réalité. L’existence du Lys dépendait presque exclusivement de l’acharnement et de la persévérance de ses fondateurs. « Même mon multiple patriotisme n’aura pas suffit », déclare Enisa Alicehic, « aucun des pays de l’ex-Yougoslavie n’a fait preuve du moindre intérêt pour assurer la survie de cet espace, qui était à la disposition de tous ».
Brina Svit, peintre slovène, peut-être encore plus connue en tant que romancière, a été la dernière à exposer ses œuvres à la Galerie. Les portes une fois refermées sur la galerie désertée, une pensée nous a effleuré : l’année prochaine Brina Svit et la Slovénie auront rejoint l’Union européenne. Pour se rapprocher de l’Europe et de Bruxelles, les quatre derniers pays issus de l’ex-Yougoslavie sont condamnés à coopérer dans le cadre de leur région. Mais l’exemple du Lys est une illustration du manque de coopération. Un lieu qui, au cours de ses sept années et quatre mois d’existence, s’était affirmé comme un important centre culturel et dont les activités étaient orientées tout spécialement vers ces pays, a été irrémédiablement perdu. Les portes qui se sont refermées sur la Galerie Le Lys dans cette rue parisienne qui en rappelle une autre, la rue Stradun de Dubrovnik, marquent la perte irréparable d’un lieu culturel et de la démocratie elle-même. Car la devise du Lys, inscrite sur tous ses documents était « la démocratie par la culture ».











