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Alfortville (94140)
Théâtre : Supermarché, de Biljana SrbljanovicThéâtre-Studio
Publié dans la presse : 2 décembre 2003
Mise en ligne : samedi 20 décembre 2003
Le Théâtre-Studio Réservations : 01 43 76 86 56 Supermarché, de Biljana Srbljanovic Supermarché est une farce grinçante, pleine de rebondissements, rythmée et exigeante. L’histoire se déroule en Autriche, dans une école pour étrangers située dans une petite ville. Léo, le directeur, doit être interviewé par le journaliste local à l’occasion du 9 novembre, date anniversaire de la chute du mur. Rien ne s’enchaîne comme prévu, la situation devient burlesque, jusqu’au moment où les masquent tombent...
Extrait 1 Britta. Monsieur Schwartz, ce n’est pas moi qui choisis les sujets. Léo. Comment ça ? Qui les choisit alors ? Vous êtes rédacteur en chef. Britta. Les lecteurs choisissent, Schwartz. Je ne fais qu’écrire ce qu’ils demandent. Léo. Ce que j’ai à vous raconter fera vendre le tirage, Britta. Britta. Je n’en doute pas, Schwartz. Malgré tout, nous sommes un petit magazine local. Léo. Avec mon histoire, vous avez même une bonne occasion régionale. Britta. Certes. Mais il est trop tard. Nous avons déjà préparé le sujet. L’anniversaire approche, les dix ans de la chute du Mur, il faut couvrir cela : l’Europe avant et après, l’Est n’est plus l’Est, et l’Occident... Léo. ... est resté le même. Britta. Peut-être. Pourtant, les conditions changent. Le temps passe. Les gens discutent. Et c’est le sujet de mon article. Léo. Que voulez-vous dire ? Britta. Je serai direct, Schwarz. Dix ans après, la question se pose : Avons-nous encore besoin d’écoles pour les étrangers ? Léo. Qui pose cette question ? Britta. "Image et parole". Léo. Cela veut dire, vous, Britta ? Britta. Ah non, pas seulement moi, Schwartz ! Léo. Et qui encore ? Vous écrivez tous les textes. Britta. Je ne fais qu’écouter l’opinion publique. Léo. Donc, vous. Bon. Vous. Britta. Rien contre vous, Schwartz, vous le savez. Notre magazine ne fait que poser des questions. Ce sont les lecteurs qui tirent les conclusions. Et les questions se posent. C’est une nouvelle époque, les frontières n’existent plus, les différences s’effacent ou il faut les effacer. Allons, commençons. Britta lance l’enregistrement. Monsieur Schwartz, que signifie pour vous cet anniversaire ? Léo prend le dictaphone de la main de Britta et l’éteint. extrait 2 Jour premier. VIII La lumière, dans le bureau de Léo, pour la dernière fois aujourd’hui. Fâché, Léo arpente la pièce de long en large. Diana est assise sur la chaise en face du bureau. Léo. Ce que tu fais doit cesser. Diana. Quoi, papa ? Léo. Aujourd’hui, tu as été renvoyée du cours. Vendredi dernier, tu n’es pas allée à l’école. Tu penses continuer comme ça encore longtemps ? Diana. C’était la fête, vendredi dernier. Léo. Ne mens pas. Quelle fête ? Diana. Bouddhiste. Léo. Diana, nous sommes athées. Diana. Non, tu es athée. Je suis bouddhiste. Léo. Et depuis quand, ça ? Diana. Depuis vendredi dernier. Léo. Bouddhiste, bon, bon. Et pour combien de temps ? Diana. Deux semaines. S’engager pour une période plus longue ne serait pas correct envers les autres religions. Léo. Enfin, mon enfant, où vas-tu chercher toutes ces bêtises... Écoute, Diana, il existe certaines règles, ici. Et tu dois les respecter. Diana. Ça m’est égal. De toute façon, dans une prochaine vie, je reviendrai en pigeon. Pour conchier ton monument. Léo. Tu ne seras pas la seule. Diana. Tu m’étonnes. Léo est furieux. De la main, il cogne contre la table. Il en fait tout tomber. Léo. J’en ai marre de ta merde, tu as entendu !!! Diana. Avant que tu ne démarres, sache que je suis fichée comme HSP. Léo. Comme quoi ? Diana. Pute. Maintenant, vas-y, je t’en prie. Léo. Tu n’as pas honte. Il prend la copie de Diana. Et qu’est-ce que c’est que ça ? Diana regarde. Diana. Ma copie. Léo lit la copie de Diana. Léo. "Un jour dont on se souvient. Le jour dont je me souviendrai toujours est le jour de ma conception..." Diana. Exact. Qu’est-ce qui ne va pas ? Léo. Premièrement, il manque une virgule. Deuxièmement, c’est une merde dégueulasse. Et qu’est-ce que tu sais du jour de ta conception ? Diana. Si tu l’avais lue jusqu’à la fin, tu le saurais. Sais-tu ce que je suis ? Léo soupire. Léo. Un oiseau. Diana. Diana. Léo. Vraiment ? Diana. La princesse Diana. Dans sa nouvelle réincarnation. J’ai calculé. J’ai été conçu le jour de ses fiançailles avec ce connard. Comme c’était la fin de sa vie et l’annonce de sa mort prochaine, son âme s’est transférée dans le corps d’un nouveau né. Léo. Tout ça est écrit ici ? Diana. Dans les grandes lignes. Léo. Dans les grandes lignes et sans ponctuation. Diana, mon enfant, qu’est-ce que je vais faire de toi ? Diana. Vraiment, papa, cela ne t’a jamais traversé l’esprit ? Maman aurait dû le savoir quand elle m’a donné ce nom. Léo. C’est moi qui t’ai donné ce nom et pas elle. Si on avait écouté ta mère, tu n’existerais pas ! Maintenant, rentre à la maison ! Diana devient triste. Léo est désolé. Excuse-moi. Excuse-moi, s’il te plait... Tu sais que je n’y ai pas pensé... Diana. Ce n’est pas grave. Si maman était vivante, elle l’aurait confirmé. Note d’intention L’Europe de l’Est telle qu’elle est devenue, à l’image de l’Occident, un grand supermarché. Le sens de l’Histoire est tombé dans nos trous de mémoire. Dans un mensonge permanent. Seuls à mourir, même nos fantasmes nous ont abandonnés. Entre le sexe et l’argent, il y a un écart : le commerce. La seule survie dans cette farce ? Peut-être l’espoir d’être aimé. Christian Benedetti Biljana Srbljanovic Née à Belgrade en 1970. À l’Académie des Arts dramatiques, elle fait des études de dramaturgie et de théâtre, conclues en 1995-1996 par la rédaction d’une première pièce, La Trilogie de Belgrade dont la création à Belgrade, puis à Bonn dans le cadre de la Biennale 98, attira sur elle l’attention de tous ceux qui, en Europe, sont soucieux du renouveau de l’écriture dramatique. y est jouée pour la première fois à Belgrade en 1997 au Théâtre dramatique de la Yougoslavie. La pièce est ensuite portée en scène en Allemagne, Autriche, Suisse, Belgique, Angleterre et dans les pays scandinaves. La traduction du texte est publiée en Allemagne (Verlag Des Autoren) et en Angleterre (Aurora Metro Publications). Deux ans plus tard, sa seconde pièce, Histoires de famille, créée en avril 1998 à Belgrade par l’Atelje 212, reçoit au Festival de Novi Sad le Prix de la meilleure nouvelle pièce. Mise en scène au Deutsches Schauspielhaus de Hambourg par Anselm Weber, elle est retenue par plus de vingt-cinq théâtres allemands qui l’inscrivent à leur répertoire (Hambourg Schauspielhaus, Kamerspiele München, Deutches Theatre Berlin, Stutgart Schauspiel, etc). Histoires de famille est également jouée en Pologne dans le " théâtre " de Grotowski à Wroclaw, ensuite en Roumanie, en Slovénie, aux États-Unis (Yale Repertory Theater), en Suisse, au Pays-Bas, etc. La pièce a été publiée en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis. En France, une lecture publique dirigée par Jean-Louis Martinelli a eu lieu en novembre 1999 à Strasbourg, lors du Festival de l’Union des Théâtres de l’Europe. Pendant les trois premières semaines des bombardements sur la Serbie, elle a livré chaque jour au quotidien italien La Repubblica un billet de Belgrade. Cet ensemble de textes a été aussi présenté en allemand dans le numéro 17/1999 du Spiegel et publié en Italie dans l’édition de Baldini & Castoldi. En décembre 1999, Biljana Srbljanovic a terminé sa troisième pièce intitulée Pad (La Chute) qui a ouvert le Festival d’été Grad-Teatar à Budva (Monténegro) en juillet 2000. Au même moment, au Festival d’Avignon se déroulait une lecture publique de la pièce dirigée par Michel Didym dans le cadre du Cycle de lectures de dramaturgie d’Europe de l’Est organisé conjointement par le Festival d’Avignon et la Maison Antoine Vitez. Au mois d’août 2000, Biljana Srbljanovic était l’invitée du Festival de Bussang où Jean-Claude Berutti a mis en espace La Chute et Évelyne Didi a lu Histoires de famille. En 2002, au cours de ce même festival, Jean-Claude Berutti crée en France La Chute. La première mondiale de sa nouvelle pièce Supermarket a eu lieu en mai 2001 au Festival de Vienne dans une mise en scène de Thomas Ostermeier. Biljana Srbljanovic est chargée de cours à l’Académie des Arts dramatiques et collabore aux travaux d’un théâtre. Le 1er décembre 1999, elle a été le premier écrivain étranger qui ait reçu le prix Ernst Toller. Ses textes sont publiés en France par l’Arche éditeur. |