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Trois ans après la chute du régime de Slobodan Milosevic, la Serbie se retrouve à la croisée des chemins. Le scrutin présidentiel a été annulé à trois reprises, le pays se trouve plongé dans une crise institutionnelle à l’issue imprévisible, et les élections législatives anticipées du 28 décembre pourraient entraîner le pays dans l’inconnu d’un grand retour en arrière.
Les optimistes supposent que ces élections pourraient entraîner une « clarification » de la scène politique serbe, qui se réorganiserait autour de trois pôles : un pôle de centre gauche mené par le Parti démocratique (DS), un pôle de centre droit autour du Parti démocratique de Serbie (DSS) et du G17 Plus, et le camp des nostalgiques de l’ancien régime, dominé par les ultra-nationalistes d’extrême droite du Parti radical serbe.
Les sondages laissant prévoir une sévère sanction pour le DS, le pôle de centre droit prendrait la direction du pays, en poursuivant la politique de réformes entamée depuis trois ans.
Cette vision idyllique a peu de chances de se confirmer.
Les 46,5% des suffrages exprimés obtenus par le candidat radical Tomislav Nikolic lors du dernier scrutin présidentiel invalidé, le 16 novembre, s’expliquent en partie par la très faible participation et par l’absence de candidats du DSS ou du Parti socialiste.
Cependant, le Parti radical peut compter sur un socle fidèle d’environ un million d’électeurs. Or, même si les listes comprennent toujours le chiffre aberrant de 6,5 millions d’électeurs inscrits, beaucoup de ceux-ci vivent à l’étranger ou sont morts depuis longtemps… En réalité, la participation ne peut pas dépasser, dans le meilleur des cas, 4 millions d’électeurs. C’est-à-dire que les Radicaux sont assurés de peser un quart du corps électoral réel.
La mobilisation du camp « démocratique » sera-t-elle au rendez-vous le 28 décembre ? On peut en douter, quand les partis issus de l’ancienne DOS se présentent divisés et consacrent toutes leurs énergies à se critiquer les uns les autres.
Par contre, parmi les chômeurs, les retraités et tous les exclus de la difficile transition économique serbe, le Parti radical dispose sans aucun doute encore de réserves électorales. La mobilisation des abstentionnistes va aussi profiter au Parti radical, qui risque à nouveau de créer la surprise.
Le seuil de 5% des suffrages exprimés nécessaires pour pénétrer au Parlement pourrait se transformer en une véritable machine infernale. De nombreuses listes auront bien du mal à franchir ce seuil : celle d’Otpor, de l’Alternative démocratique du vice-Premier ministre Nebojsa Covic, sans parler des démocrates-chrétiens du ministre de la Justice Vladan Batic ou des Libéraux serbes du ministre de l’Intérieur Dusan Mihajlovic.
Les partis réputés démocratiques semblent n’avoir rien de plus important à faire que de se diviser et se tirer dans les jambes. L’entrée au Parlement de la Coalition pour la tolérance, de Nenad Canak, Rasim Ljajic et Branislav Kovacevic, qui regroupe ls principaux partis bosniaques et hongrois de Serbie, ainsi que des mouvements régionalistes de Voïvodine et de Sumadja, est compromise par la constitution d’une autre liste, présentant d’autres partis rroms et hongrois… Ce jeu de massacre risque d’avoir une très simple conséquence : les minorités nationales, qui représentent plus de 20% de la population de la Serbie hors Kosovo, pourraient ne plus avoir aucun représentant au Parlement !
Les voix « perdues » qui se porteront sur les listes ne franchissant pas le seuil de 5% vont en réalité représenter un bonus pour les partis franchissant ce seuil, à commencer par les Radicaux qui, avec 25% des suffrages exprimés, obtiendraient automatiquement entre 30 et 35% des sièges dans le futur Parlement !
Même si bien peu de gens veulent envisager cette hypothèse à Belgrade, les Radicaux pourraient bien se retrouver en situation de former le futur gouvernement, avec le renfort éventuel des Socialistes de Milosevic, et peut-être de la coalition du Mouvement serbe du renouveau (SPO) de Vuk Draskovic et de Nouvelle Serbie de Velimir Ilic.
En réalité, seules deux hypothèses sont véritablement envisageables, si l’on ne tient pas compte des rodomontades du G17 Plus. Celle d’une prise de pouvoir par l’extrême droite, et celle d’une coalition forcée entre les partis démocratiques qui s’entredéchirent depuis deux ans. Cette coalition aurait encore moins de cohérence politique que la DOS qui, en 2000, avait au moins un objectif simple, essentiel et fédérateur : chasser Milosevic du pouvoir.
Sans parler du DS, devenu pour beaucoup l’autre « mouton noir » de la classe politique serbe, comment le DSS et le G17 Plus pourraient-ils élaborer une politique commune et cohérente sur des sujets aussi essentiels que la coopération avec le TPI de La Haye ou le Kosovo ? Un récent sondage rappelle que les sympathisants du DSS de Vojislav Kostunica sont encore plus hostiles au TPI et encore plus sceptiques sur l’intégration européenne que ceux du SPO de Vuk Draskovic !
L’alternative qui se dessine n’oppose donc qu’une Serbie revenant en arrière, ou bien une Serbie connaissant à nouveau un gouvernement instable et incohérent.
Dans tous les cas de figures, le pays risque de perdre beaucoup de temps. La poursuite des réformes, le rapprochement avec l’Europe risquent d’être sérieusement remis en question, alors même que certains dossiers brûlants, eux, n’attendront pas, comme celui du Kosovo, avec la perspective de négociations sur le statut final dès 2005 !
La position géographique, politique, économique et historique de la Serbie en fait un pilier naturel des équilibres balkaniques. Elle risque au contraire de redevenir un facteur de désordres. Le résultat des élections du 28 décembre pourrait en effet remettre en cause les relations, provisoirement stabilisées, avec le Monténégro, et certains extrémistes pourraient profiter du désordre serbe pour avancer leurs pions, notamment dans le monde albanais.
Si l’on songe aux espérances d’octobre 2000, cette situation laisse un goût amer dans la bouche. Beaucoup de temps a été perdu par les démocrates que le peuple avait mandaté.
Nul doute que la communauté internationale ne porte sa part de responsabilité. Depuis des années, elle préconise et impose des règlements provisoires, au Kosovo comme au Monténégro, qui ne font souvent qu’aggraver les situations de départ.
En échange de la coopération avec le TPI, de mirifiques crédits avaient été promis à la Serbie. Le défunt Premier ministre Zoran Djindjic a eu le fantastique courage politique d’arrêter et d’extrader Slobodan Milosevic. Il a payé ce courage de sa vie, mais les crédits se font toujours attendre.
Espérons que les Serbes, face au gouffre d’incertitudes dramatiques qu’ouvrirait une victoire des Radicaux, sauront se ressaisir. Espérons que cet improbable « camp démocratique » saura retrouver la voie de la raison, pour définir quelques objectifs politiques simples et pertinents. Espérons que, dans ce cas de figure, la communauté internationale saura, pour une fois, rompre avec son habituelle politique du pompier pyromane.
Il en va de l’avenir et de la stabilité non seulement de la Serbie, mais aussi de toute la région.
Jean-Arnault Dérens









