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Courrier des Balkans
Le jeune théâtre dans les pays issus de l’ex-YougoslavieEntretien avec Milos Lazin
Mise en ligne : jeudi 18 décembre 2003
A l’occasion de la programmation de Supermarché, pièce de Biljana Srbljanovic au Studio-théâtre d’Alfortville dans une mise en scène de Christian Benedetti, le Courrier des Balkans vous propose un entretien avec Milos Lazin, metteur en scène et journaliste. Avant de s’installer en France en 1989, M. Lazin était professeur à la Faculté des Arts Dramatiques et directeur artistique au théâtre Atelier 212 de Belgrade. A Paris, il dirige également la compagnie Mappa Mundi (créations : « Hôtel Europe », adaptation du roman de Vidosav Stevanovic « L’Ile des Balkans », et « Ines & Denise » de Slobodan Snajder).
Entretien réalisé par Anne Madelain Les guerres balkaniques ont focalisé l’attention des médias et des milieux culturels sur l’ex-Yougoslavie. Pourtant, en France, on ne connaît du théâtre de cette région, qu’un seul nom… celui de Biljana Srbljanovic, et encore depuis très peu de temps… Ce théâtre se focalise sur le monde qui a perdu son sens. Les metteurs en scène qui étaient les rois autoproclamés de la création dans les années 80 et 90 sont restés aveugles au monde. On assiste pour la première fois depuis Beckett et Ionesco au retour de l’écrivain comme l’initiateur du mouvement théâtral. C’est quand même un mouvement qui reste un peu souterrain ? En France, on joue relativement peu le théâtre contemporain, notamment dans les Centres Dramatiques Nationaux, et encore moins le théâtre contemporain étranger. Cependant, la situation s’améliore depuis trois ans. Biljana Srbljanovic est arrivée en France après son succès en Allemagne (en 2000, elle avait dans ce pays 40 créations de ses deux pièces de l’époque). L’ampleur de ce théâtre est plus visible en Allemagne et dans les pays de langue allemande, en Angleterre ou encore dans les pays scandinaves… Pour ce qui est des auteurs issus de l’ex- Yougoslavie, je dirais que malgré tout, il y a eu des dizaines de textes traduits, outre ceux de Biljana Srbljanovic, à commencer par ceux de Slobodan Snajder, Dusan Jovanovic, etc. A noter le remarquable travail des traducteurs, surtout de Mireille Robin, et des éditions l’Espace d’un Instant/ pôle Balkans-Caucase. Si la guerre des Balkans a été un grand thème d’inspiration pour le théâtre et la littérature en général et a même changé notre regard sur le monde dans lequel nous vivons, est-ce qu’à part la jeune dramaturge belgradoise, on trouve d’autres jeunes auteurs intéressants en ex Yougoslavie ? Ils apportent un regard très neuf sur ce monde bouleversé des Balkans. En quelque sorte, c’est une génération qui ne vient de nulle part… Mais cette génération qui ne vient de nulle part a bien des antécédents, ne serait-ce que Dusan Jovanovic, l’auteur de la « Libération de Skopje » ? Snajder, Dusan Kovacevic ? En se présentant pour recevoir le prestigieux prix Ernst Toller, Biljana Srbljanovic a eu cette phrase : « permettez moi de me présenter, je suis un être humain dont on a volé l’identité ; de moi, la seule chose que je peux dire avec certitude, c’est que je suis une femme, que je suis au seuil de la maturité et que j’habite l’Europe, à l’heure du changement de millénaire. Tout le reste est assez vague, indécis et opaque »…c’est une des meilleures définitions de ce théâtre. Pour revenir à la réception en ex-Yougoslavie, on peut dire qu’elles n’ont pas toujours été bien reçues, ces pièces qui mettent le spectateur en face de la guerre ? Je me souviens personnellement de la première de « la Chute » dans le petite salle pleine à craquer du Bitef, c’était quelques jours avant la chute effective de Milosevic …Biljana Srbljanovic s’était faite agresser par ceux qui trouvaient que ce n’était pas du théâtre mais de la parodie politique… Pourtant le succès vient du public. Le fait que déjà le public soit scandalisé ou révolté par une pièce veut dire que le théâtre vit, que les choses peuvent bouger. C’est l’establishment théâtral qui n’est pas prêt. Ainsi il existe 5 créations des pièces de B. Srbljanovic en Serbie (une par pièce) et elle est jouée seulement à Belgrade, alors qu’il en existe 40 en Allemagne, 6 aux Etats-Unis et 2 en Bosnie. …Comme les jeunes auteurs de Zagreb et Sarajevo, ils gênent parce qu’ils posent la question de la responsabilité de la guerre. Par contre à l’étranger, le succès de B. Srbljanovic est un succès qu’aucun auteur n’a connu depuis qu’on écrit en serbo-croate. 97 créations dans le monde entier en 5 ans ! Et B. Srbljanovic , est-elle jouée à Zagreb ? Par ailleurs, La Yougoslavie a une organisation théâtrale à l’allemande. Les premiers théâtres serbe et croate sont bien nés en Autriche Hongrie, à Zagreb et à Novi Sad en 1861. Dans cette conception, le théâtre est d’abord une institution sociale, une aventure collective, contrairement à la France où le théâtre est une aventure individuelle. Vous parlez à l’inverse de « théâtre turbofolk » pour évoquer une certaine forme de kitsch que l’on retrouve par exemple dans les films de Kusturica, de quoi s’agit-il ? |