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Courrier des Balkans
Le jeune théâtre dans les pays issus de l’ex-Yougoslavie
Entretien avec Milos Lazin
Mise en ligne : jeudi 18 décembre 2003

A l’occasion de la programmation de Supermarché, pièce de Biljana Srbljanovic au Studio-théâtre d’Alfortville dans une mise en scène de Christian Benedetti, le Courrier des Balkans vous propose un entretien avec Milos Lazin, metteur en scène et journaliste. Avant de s’installer en France en 1989, M. Lazin était professeur à la Faculté des Arts Dramatiques et directeur artistique au théâtre Atelier 212 de Belgrade. A Paris, il dirige également la compagnie Mappa Mundi (créations : « Hôtel Europe », adaptation du roman de Vidosav Stevanovic « L’Ile des Balkans », et « Ines & Denise » de Slobodan Snajder).

Entretien réalisé par Anne Madelain

Les guerres balkaniques ont focalisé l’attention des médias et des milieux culturels sur l’ex-Yougoslavie. Pourtant, en France, on ne connaît du théâtre de cette région, qu’un seul nom… celui de Biljana Srbljanovic, et encore depuis très peu de temps…

Biljana Srbljanovic s’est fait connaître à la Biennale de Bonn en 1998. En fait, elle a commencé à écrire alors qu’apparaissait un mouvement que l’on appelle en France « les nouvelles écritures théâtrales » et qui se caractérise par le retour du politique… Le nom qu’on lui donne en Grande Bretagne est plus expressif : on parle de in-yer-face theater, le théâtre qui met le spectateur en face de la réalité, en quelque sorte…Ce théâtre tente de dire le monde qui se décompose. C’est un mouvement qui commence en Grande Bretagne, notamment dans la mouvance de la dramaturge anglaise Sarah Kane qui présente en 1995 Anéantis, mais dans lequel on trouve aussi des Russes, des Allemands, des Espagnols, etc.. Il est intéressant de remarquer que cet intérêt pour un monde qui se décompose a été inspiré par la guerre qui embrasse la Yougoslavie… Entre 1996 et 2003, j’ai compté personnellement une dizaine de pièces en français inspirées directement des conflits en ex-Yougoslavie…

Ce théâtre se focalise sur le monde qui a perdu son sens. Les metteurs en scène qui étaient les rois autoproclamés de la création dans les années 80 et 90 sont restés aveugles au monde. On assiste pour la première fois depuis Beckett et Ionesco au retour de l’écrivain comme l’initiateur du mouvement théâtral.

C’est quand même un mouvement qui reste un peu souterrain ?

En France, on joue relativement peu le théâtre contemporain, notamment dans les Centres Dramatiques Nationaux, et encore moins le théâtre contemporain étranger. Cependant, la situation s’améliore depuis trois ans. Biljana Srbljanovic est arrivée en France après son succès en Allemagne (en 2000, elle avait dans ce pays 40 créations de ses deux pièces de l’époque). L’ampleur de ce théâtre est plus visible en Allemagne et dans les pays de langue allemande, en Angleterre ou encore dans les pays scandinaves…

Pour ce qui est des auteurs issus de l’ex- Yougoslavie, je dirais que malgré tout, il y a eu des dizaines de textes traduits, outre ceux de Biljana Srbljanovic, à commencer par ceux de Slobodan Snajder, Dusan Jovanovic, etc. A noter le remarquable travail des traducteurs, surtout de Mireille Robin, et des éditions l’Espace d’un Instant/ pôle Balkans-Caucase.

Si la guerre des Balkans a été un grand thème d’inspiration pour le théâtre et la littérature en général et a même changé notre regard sur le monde dans lequel nous vivons, est-ce qu’à part la jeune dramaturge belgradoise, on trouve d’autres jeunes auteurs intéressants en ex Yougoslavie ?

Oui, bien sûr, des jeunes auteurs, plutôt des femmes en Serbie comme Milena Markovic, Ana Lasic, en Croatie Filip Sovagovic mais aussi Borivoj et Zorica Radakovic. En Bosnie, quelqu’un comme Almir Imsirevic. En Macédoine Marinko Slakeski, Zanina Mircevska, en Slovénie Matjaz Zupancic, Sasa Pavcek, …

Ils apportent un regard très neuf sur ce monde bouleversé des Balkans. En quelque sorte, c’est une génération qui ne vient de nulle part…

Mais cette génération qui ne vient de nulle part a bien des antécédents, ne serait-ce que Dusan Jovanovic, l’auteur de la « Libération de Skopje » ? Snajder, Dusan Kovacevic ?

Oui, on pourrait faire une analyse comparée des influences…mais cela serait forcer les choses. Je pense que cette nouvelle génération vient de nulle part. le point de départ de cette écriture on doit plutôt le chercher dans des films comme « Transpotting » ou « Pulp Fiction »…

En se présentant pour recevoir le prestigieux prix Ernst Toller, Biljana Srbljanovic a eu cette phrase : « permettez moi de me présenter, je suis un être humain dont on a volé l’identité ; de moi, la seule chose que je peux dire avec certitude, c’est que je suis une femme, que je suis au seuil de la maturité et que j’habite l’Europe, à l’heure du changement de millénaire. Tout le reste est assez vague, indécis et opaque »…c’est une des meilleures définitions de ce théâtre.

Pour revenir à la réception en ex-Yougoslavie, on peut dire qu’elles n’ont pas toujours été bien reçues, ces pièces qui mettent le spectateur en face de la guerre ? Je me souviens personnellement de la première de « la Chute » dans le petite salle pleine à craquer du Bitef, c’était quelques jours avant la chute effective de Milosevic …Biljana Srbljanovic s’était faite agresser par ceux qui trouvaient que ce n’était pas du théâtre mais de la parodie politique…

Oui, je pense que le public n’est pas encore habitué à cette écriture, à ce regard sur le monde. Elle dérange. Quant à la mise en scène, elle suit, mais assez péniblement. Le théâtre en Serbie ou en Croatie n’était et n’est toujours pas prêt à ce dialogue dur avec la réalité. … B. Srbljanovic dit encore : « ai-je parlé assez fort ? Aurais-je pu en dire plus ? j’ai été trop satisfaite de moi-même, j’aurais pu en faire beaucoup plus ». On peut compter sur les doigts de la main les intellectuels à Belgrade qui sont prêts à dire ça. A Zagreb, c’est la même chose.

Pourtant le succès vient du public. Le fait que déjà le public soit scandalisé ou révolté par une pièce veut dire que le théâtre vit, que les choses peuvent bouger. C’est l’establishment théâtral qui n’est pas prêt. Ainsi il existe 5 créations des pièces de B. Srbljanovic en Serbie (une par pièce) et elle est jouée seulement à Belgrade, alors qu’il en existe 40 en Allemagne, 6 aux Etats-Unis et 2 en Bosnie. …Comme les jeunes auteurs de Zagreb et Sarajevo, ils gênent parce qu’ils posent la question de la responsabilité de la guerre. Par contre à l’étranger, le succès de B. Srbljanovic est un succès qu’aucun auteur n’a connu depuis qu’on écrit en serbo-croate. 97 créations dans le monde entier en 5 ans !

Et B. Srbljanovic , est-elle jouée à Zagreb ?

Il n’y a pas d’auteur serbe joué à Zagreb depuis l’indépendance ! Par contre, on joue des Croates à Belgrade (Krleza, Snajder, Borivoj Radakovic, par exemple) de même que certains auteurs serbes sont joués à Sarajevo mais pas de bosniaques à Belgrade.

Si on veut parler de l’avenir, quels sont les nouveaux lieux, les nouveaux réseaux, des liens qui se mettent en place entre les ex républiques yougoslaves, des lieux où ce nouveau théâtre peut s’exprimer ?

Du point de vue de l’organisation théâtrale, comme dans toute l’Europe de l’Est, les choses n’ont pas vraiment bougé….les théâtres sont trop liés aux structures étatiques… c’est pourquoi le théâtre n’a pas été un lieu de contestation, ni en Croatie, ni en Serbie durant les dures années 90. Il y a quelques lieux comme le Centre de décontamination à Belgrade, quelques théâtres, comme le théâtre National de Split qui ont réussi à monter certains spectacles un peu contestataires, mais cela est resté marginal. Il y a une dizaine de compagnies alternatives à Belgrade qui ont du mal à survivre.

Par ailleurs, La Yougoslavie a une organisation théâtrale à l’allemande. Les premiers théâtres serbe et croate sont bien nés en Autriche Hongrie, à Zagreb et à Novi Sad en 1861. Dans cette conception, le théâtre est d’abord une institution sociale, une aventure collective, contrairement à la France où le théâtre est une aventure individuelle.

Pourtant, au delà du rôle politique et social du théâtre, est-ce que on peut donc dire que l’écriture théâtrale est une forme particulièrement adaptée pour dire l’écroulement du monde et la guerre ?

Oui, c’est ce que ce mouvement montre. Grâce à l’écriture, qui commence avec Büchner au XIX, puis Horvath ou Brecht, le théâtre a développé une écriture fragmentaire, ce qui nous aide à décrypter notre monde qui est fragmentaire…Ces jeunes auteurs l’utilisent abondamment.

Vous parlez à l’inverse de « théâtre turbofolk » pour évoquer une certaine forme de kitsch que l’on retrouve par exemple dans les films de Kusturica, de quoi s’agit-il ?

« Underground » a plu en France, car il montre les Balkaniques tels qu’on les imagine en Occident. Comme le dit Slobodan Snajder, pour l’Occident, « les Balkans, c’est l’endroit où on boit beaucoup, où les femmes montent sur les tables et où parfois, on s’entretuent.. » Ce genre de film ou d’expression artistique refuse le premier devoir de l’art qui est de comprendre. L’art n’est pas ici pour magnifier l’existant, mais pour revoir le réel d’une manière différente, je dirais même d’une manière vraie. La contestation de ce style de jeu, du nationalisme, est arrivée au théâtre par des individus, non par des compagnies. C’est l’individu menacé, l’écrivain, qui pose la question : « mais dans tout ce bordel ; qui suis-je ? ». Si on ne pose pas la question de la responsabilité individuelle pour ce qui est arrivé, il ne peut pas y avoir de renouveau….

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