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Delo
Slovénie : le phénomène Dimitrij RupelTraduit par Elena Malinovska Visnar
Sur la Toile :
Publié dans la presse : 24 avril 2004
Mise en ligne : jeudi 13 mai 2004
Dimitrij Rupel a inventé la politique étrangère slovène. Il a publié son programme avant même que l’État n’existe réellement. Il a présenté la Slovénie au monde. Il projetait l’image avantageuse d’un intellectuel qui fait de la politique par conviction, d’un homme croyant sincèrement au projet d’un nouveau pays. Peut-être est-il celui qui a la plus grande part de mérite dans l’existence objective de la Slovénie. Certains on pu voir en lui une sorte de char d’assaut, mais au cours de la période délicate où il s’agissait d’obtenir une reconnaissance internationale, Rupel a rempli ses fonctions de ministre des Affaires étrangères de manière remarquable.
Par Sasa Vidmajer Malheureusement, tout cela s’est gâté par la suite et Rupel a réussi à saboter la politique étrangère slovène. La déclaration de Vilnius l’a discrédité. Ses menaces à la Croatie ont sapé la confiance de notre voisin. Avec sa promotion de l’arbitrage international face à son homologue croate Zuzul, il a remis en question les résultats des négociations entre les deux États. Enfin ses critiques concernant la candidature de son Premier ministre font pour le moins douter de sa loyauté. Le premier diplomate du pays est devenu un phénomène culturel étrange. Seules des caractéristiques répandues dans les milieux diplomatiques peuvent expliquer une telle aptitude à générer des conflits et à en tirer profit. Seule la griserie du pouvoir, cette dangereuse maladie politique, peut rendre compte de pareils dérapages - mais certainement pas le désir de contribuer au bien public. Comme Rupel gagne sans cesse en influence, il faut comprendre d’où lui vient ce pouvoir. La figure de proue de la politique étrangère slovène, celui qui a occupé tous les postes étrangers importants, sème maintenant la discorde. Il a déterminé la plateforme de négociation avec l’Italie, transformé un quasi membre de l’UE en satellite des États-Unis, et déclenché une guerre diplomatique avec la Croatie. Pourtant, deux Premiers ministres - Drnovsek il y a deux ans, puis Rop - ont jugé préférable de faire avec lui plutôt que de risquer son départ. Dimitrij Rupel est en réalité un médiocre ministre des Affaires étrangères - mais c’est un homme politique redoutable. Il possède la rare faculté de sortir vainqueur de toutes les batailles sur la scène nationale. Sa culture politique est résolument américaine. Il a étudié, donné des conférences et travaillé aux États-Unis. Au moment de quitter son poste d’ambassadeur aux États-Unis, en 1997, il déclara : « La société américaine est celle qui sait le mieux produire et résoudre les problèmes. Elle s’occupe constamment de régler des crises et elle a inventé la gestion de crise ». Rupel est donc un disciple consciencieux : il cause des problèmes et il les gère ensuite. Mais c’est une sorte de James Bond : les coups susceptibles de mettre les autres hors de combat ne l’effleurent même pas. Ses talents de communicateur lui valent la sympathie du public. Sa rhétorique et son style épistolaire très direct se démarquent de la culture politique slovène habituelle. Il a le sens de la politique intérieure, il saisit la réalité d’un pays où la plupart des politiciens ne sont pas à l’écoute des gens ordinaires. « La politique étrangère et la politique intérieure », disait-il, avant d’ajouter qu’il allait surtout se consacrer à la politique étrangère. Mais il n’exerce pas son pouvoir dans l’appareil diplomatique. Le Ministère des Affaires étrangères est certes à ses ordres, mais sans poids véritable au sein du gouvernement. Rupel suit bien sûr attentivement les tendances actuelles sur la scène internationale. Mais il ne manque pas d’observer le déplacement du centre politique, la crédulité et l’indifférence du public. La superficialité de la gestuelle étatique et le cirque médiatique l’attirent ; Rupel sait aussi combien tout cela est au cœur de la politique européenne, quand Tony Blair conserve son poste en dépit des mensonges sur l’Iraq et après que Jacques Chirac ait été réélu malgré des accusations de corruption. Rupel regarde vers Londres, où le ministre des Affaires étrangères a imposé un référendum à Blair, il lorgne vers Berlin où le chef de la diplomatie Joschka Fischer est le visionnaire de la politique étrangère allemande au lieu du chancelier Schroder. Sur la scène internationale, Rupel n’a naturellement aucun pouvoir. Sa connaissance des États-Unis et ses relations personnelles là-bas devraient pourtant représenter un atout. Cependant, des liens avec un lobbyiste comme Bruce Jackson et des entrées dans les think-tank de Washington conviennent davantage à un ambassadeur habile qu’à un ministre. Cela peut expliquer d’ailleurs pourquoi la Slovénie a raté une belle occasion d’adopter une position de principe face aux États-Unis sur la guerre en Iraq. Rupel a encore moins d’alliés en Europe. Les relations avec le Ministre français précédent, Dominique de Villepin, son homologue italien Franco Fratini ou encore avec l’Allemand Joschka Fischer sont plutôt froides, selon les dires des diplomates. Mais chez nous, c’est plus facile. La grande popularité de Rupel dans les sondages d’opinion ne peut s’expliquer seulement par l’image internationale - somme toute assez positive - que sa diplomatie a donné à la Slovénie. Il faut le dire : ses opinions plaisent. Son mélange d’arrogance avec les Balkans et de courtoisie bien sentie avec l’Occident peut certes paraître néfaste à une minorité ; cela n’empêche pas une majorité d’applaudir bêtement à ces postures nationalistes. Pourquoi Rupel s’est-il décidé en faveur de l’arbitrage international à l’occasion de la visite de son homologue croate Miomir Zuzul à Ljubljana ? De tels propos auront des conséquences : la Croatie y fera allusion quand bon lui semblera. Or Rupel poignardait dans le dos le futur Président Janez Drnovsek par la même occasion. Ce dernier, alors Premier ministre, ne ménagea pas Rupel. Drnovsek lui a graduellement retiré la plupart des thèmes étrangers sensibles. Néanmoins, Rupel est demeuré chef de la diplomatie. Leurs positions face aux États-Unis restent très proches : Rupel a supporté la guerre en février 2003, alors que le Président Drnovsek a adressé une lettre à George Bush qui ne remettait pas en question la légitimité de la guerre. Cette fois, en raison de l’isolement de Rupel au sein du Parti Libéral démocrate (LDS), l’appui du Président a été précieux. Le Premier ministre Anton Rop donne l’impression qu’il ne veut pas perdre Rupel. De toute façon, son départ n’apporterait ni satisfaction ni soulagement : c’est trop tard. La fatigue du pouvoir s’accumule en raison des « relations spéciales » avec Janez Jansa. On se demande même dans les ambassades de Ljubljana si Rupel, dans l’hypothèse où il quitterait son poste de ministre après des résultats électoraux décevants cet automne, ne pourrait pas briguer celui de Commissaire européen. La rumeur comporte une bonne dose de mauvaise humeur, ce serait vraiment trop fort : remplacer l’Européen Potocnik par l’Américain Rupel ! Si Rupel parvient à ses fins et ne finit pas seulement comme ambassadeur, il aura fait preuve de son génie politique - dans le sens le plus machiavélique du terme. (Correction : Stéphane Surprenant) |