Aujourd’hui, la Serbie Monténégro est, par son poids démographique et sa superficie, le plus grand Etat successeur de la Yougoslavie socialiste et occupe une position géostratégique centrale dans les Balkans. Cependant elle reste encore très peu connue et l’après Milosevic semble susciter beaucoup moins d’intérêt dans les médias et la recherche que la période dramatique des années 1990. Depuis la chute de Milosevic en octobre 2000, la transition démocratique est en marche mais se heurte à bien des obstacles...
Ce texte est une synthèse d’une conférence organisée le 17 juin 2005 dans les bureaux du Conseil de l’Europe à Paris.
Les « transformations bloquées » (expression de Mladen Lazic, professeur à la Faculté de philosophie de Belgrade) font l’objet de la première partie de la conférence.
Matjaz Gruden, secrétaire de la Commission de suivi de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, indique que le Conseil de l’Europe accompagne la transition démocratique de la Serbie en aidant le pays à adopter des normes juridiques européennes dans tous les domaines. La Serbie et Monténégro est devenue membre du Conseil de l’Europe le 3 avril 2003, moins d’un mois après l’assassinat du premier ministre serbe Zoran Djindjic.
Les engagements de la Serbie (volontairement acceptés par elle au moment de son adhésion au Conseil), représentent une liste de priorités et un plan de réformes dans tous les domaines- le respect de la Convention européenne des droits de l’homme, la réforme du système judiciaire, la liberté des médias, le droit des minorités, la démocratie locale... Le rapprochement de la Serbie et Monténégro et de l’Union européenne ne peut pas être dissocié des obligations du pays en tant que membre du Conseil de l’Europe.
Diane Masson (docteur en sciences politiques de l’IEP de Paris, analyste sur les Balkans) décrit les freins au processus de démocratisation en Serbie en soulignant combien la guerre reste en arrière-plan des évolutions actuelles. La guerre a été utilisée comme outil de consolidation du pouvoir dans les années 90. Même depuis la chute de Milosevic en octobre 2000, souligne-t-elle, le système politique serbe reste marqué par ce lourd héritage (phénomène comparable en Croatie, par ailleurs). Les séquelles de la période sont toujours présentes : il n’y a pas eu de purges dans l’armée, ni dans la police. Même chose au niveau de l’économie : les très lourdes séquelles des embargos et des bombardements continuent de ralentir la croissance et le développement.
Yves Tomic (historien, BDIC-Université ParisX) souligne la continuité politique entre l’époque de Milosevic et celle de l’actuel premier ministre Vojislav Kostunica. Y.Tomic indique qu’il n’y a jamais eu de confrontation avec l’ancien régime de Milosevic et fait le constat d’une « amnistie de fait ». Encore aujourd’hui, indique-t-il, les services de la sécurité d’Etat ne semblent pas sous le contrôle total de l’éxécutif. « La Serbie est un état divisé ou aucune force ne semble en mesure de gouverner seule », indique Yves Tomic, en ajoutant que le paysage politique serbe est divisé entre ceux qui se tournent vers la Russie et ceux qui voient l’avenir dans l’adhésion à l’Union européenne. Certaines forces politiques (comme le Parti Démocrate de Serbie de Kostunica et les partis nationalistes), raisonnent toujours comme au temps de la guerre froide.
Jean-Arnaud Dérens (rédacteur en chef du Courrier des Balkans), qualifie de « thermidorienne » l’époque actuelle en Serbie et souligne l’aggravation d’un « blocage mental » sur les questions sensibles, comme par exemple l’avenir des provinces tentées par le sécessionnisme (Kosovo et Monténégro). Plusieurs intervenants dans la salle évoquent les récent débats au parlement serbe - finalement infructueux - sur une déclaration condamnant le génocide de Srebrenica. Ce débat a été « une occasion ratée pour faire pour sortir la Serbie d’un « cercle vicieux de mythologie négationniste » (M.Gruden).
Mladen Lazic, professeur à la Faculté de philosophie de Belgrade, s’interroge à son tour sur les « transformations bloquées » en Serbie. Il explique qu’au début des années 90, l’introduction de l’économie de marché et du système tripartite n’a pas empêché la nomenklatura de maintenir ses positions. Il fait le constat d’une fragmentation politique du paysage politique avec la présence toujours forte de partis non-démocratiques.
Au début des années 90, la société serbe était relativement égalitaire, mais avec les transformations économiques, une élite a confisqué peu à peu l’appareil économique. La base de la population s’est appauvrie (même si certaines améliorations peuvent toutefois être constatées depuis les années 2000, avec la lente reconstitution d’une classe moyenne). Ce contexte social favorise naturellement le populisme. L’absence de mouvement syndical fort conduit à une récupération du mécontentement social dans la sphère politique.
L’Ambassadeur de Serbie-et-Monténégro en, France, Predrag Simic, souligne que son pays fait face aujourd’hui à trois grand défis.
Premièrement, bien que les données statistiques les plus récents démontrent qu’elle est à l’heure actuelle en train de sortir de „la récession transitionnelle“ (avec un taux de croissance économique actuel de 9%), le pays est en situation de dislocation sociale, un contexte qui convient à l’action des forces du passé qui sont toujours présentes sur la scène politique.
Deuxièmement, dans son chemin vers la transition, la Serbie-et-Monténégro est confrontée -plus que les autres pays d’Europe centrale et orientale- aux vestiges d’un passé marqué par un régime autoritaire, plusieurs guerres civiles et l’isolement international.
Enfin, avec l’élargissement de l’intégration européenne, la Serbie et l’ensemble des Balkans de l’ouest se trouvent entourés de pays qui mettent en œuvre des réformes particulièrement rapides et radicales. Sans ces réformes, toute la région est menacée par de nouvelles divisions et « tiers-mondisations ». L’ambassadeur se prononce en faveur d’une nouvelle politique de soutien de la part de l’Union européenne, qui permettra aux pays des Balkans de l’ouest de récupérer le temps perdu et de s’intégrer à l’Union au cours de la décennie à venir. Il évoque, comme exemple, la politique menée jusqu’à présent par le Conseil de l’Europe, politique qui a beaucoup contribué au dépassement du passé et à l’édification d’une société démocratique et multiethnique en Serbie-et-Monténégro.
Marina Glamotchak (chargée de recherche au Groupe de sociologie de défense/EHESS), évoque les efforts pour régulariser les groupes paramilitaires afin de ramener dans le pays vers un état de droit. Elle analyse la reconversion démocratique des forces de sécurité intérieure dans un pays qui a connu une "transition guerrière", des sanctions économiques internationales et un régime perverti. L’Etat de droit (en voie de constitution) tente de prendre le contrôle sur l’Unité des opérations spéciales liée à la criminalité organisée.
Il aura fallu attendre l’assassinat du premier ministre Zoran Djindjic en mars 2003, suivi de la proclamation de l’état d’urgence, pour qu’une véritable « purge » de l’Unité des opérations spéciales de la police -impliquée dans l’assassinat- soit engagée. Cependant cette lutte n’est pas achevée : la criminalité organisée, qui a profité de la guerre pour déjouer l’embargo international sur la Serbie, conserve une capacité d’influence importante dans le pays.
La deuxième partie de la conférence porte sur le développement économique de la Serbie.
Catherine Samary (économiste, maître de conférences à Paris-Dauphine) souligne la faible légitimité sociale des transformations économiques qui sont à l’œuvre depuis 15 ans en Serbie. Elle dénonce les « privatisations généralisées » en soulignant qu’elle favorisent la dislocation du lien social et ne favorisent ni la transition démocratique ni le financement des besoins. Elle relativise les « spécificités » serbes en soulignant bien des traits communs aux autres pays dits en transition. Elle met en relation le manque de base sociale de la « transition » avec la crise actuelle de la construction européenne (quelle démocratie et quels mécanismes économiques pour quels choix de société ?) en général, et appelle de ses vœux un modèle de développement plus harmonieux et solidaire.
Jean-Pierre Pagé, consultant au CERI (Sciences-Po), souligne qu’il existe plusieurs modèles de transition économique dans la région et vante les mérites de la « voie slovène », plus adaptée aux réalités locales que la « thérapie de choc » vantée par certaines forces politiques serbes comme le parti G17-Plus.
Michel Drouet (économiste, maître de conférences à l’Université de Rennes), souligne l’impact économique toujours très sensible aujourd’hui des sanctions et des destructions de la décennie 90. Le PIB de Serbie aujourd’hui équivaut à 60% de celui de 1989, en dépit d’une croissance apparemment forte l’année dernière (+8%). L’appareil de production de Serbie est dépassé, les investissements directs étrangers sont faibles (avec quelques exceptions, comme les ciments Lafarge). Les handicaps de la Serbie sont nombreux : l’isolement du pays pendant 10 ans, la faiblesse de l’épargne nationale, un déficit extérieur très important, un degré de compétitivité très faible... Cependant le pays se trouve au cœur des voies de communication des Balkans (à la différence par exemple de la Bosnie-Herzégovine), sa main d’œuvre est relativement bien formée, ses coûts salariaux peu élevés...
Mirjana Morokvasic (directrice de recherche au CNRS, Université Paris X), ajoute un éclairage particulier en soulignant l’importance de la recomposition de la population en Serbie-&-Monténégro qui compte 8 millions d’habitants : dans les années 90 le pays a accueilli près de 900.000 de réfugiés de guerre - le fait est passé relativement inaperçu en Occident - venus de Croatie, de Bosnie et du Kosovo et il en a vu partir environ 400.000 vers l’étranger. Le pays est confronté à un double défi :
intégrer les réfugiés (tout en insistant sur leur droit au retour). Or cette population est un fardeau pour une économie dévastée, susceptible d’être un terreau fertile pour les partis populistes. C’est un des facteurs de blocage de la transition.
garder et/ou rétablir les contacts avec ceux qui partent ou sont déjà partis (des jeunes et du personnel qualifié, surtout, qui vont s’installer notamment au Canada et aux Etats-Unis, mais aussi vers les pays de l’Union européenne, où on dénombre 1 million de ressortissants serbes). On a toujours apprécié le rôle économique de ces derniers, ils sont aujourd’hui des intermédiaires précieux sur le chemin de l’intégration européenne et participent à la transformation du pays et sa démocratisation.
La dernière partie de la conférence porte sur les trois questions suivantes : l’avenir du Kosovo, les relations entre Serbie et Monténégro, et enfin les perspectives d’une adhésion de la Serbie à l’UE.<br>
Le Kosovo : il est encore très difficile d’imaginer quel sera son « statut futur » -un concept qui tend à supplanter celui de « statut final » dans le langage de la communauté internationale (comme l’indique Diane Masson). L’avenir du Kosovo reste flou car il n’y a toujours pas de signes d’un compromis entre les différentes parties sur la question du statut de la province administrée par l’Onu depuis juin 1999.
Les positions du gouvernement de la Serbie-&-Monténégro et des Serbes du Kosovo, d’une part, et des « institutions provisoires d’administration autonomes » et des Albanais du Kosovo, d’autre part, divergent totalement et aucun signe de compromis n’est en vue.
Les Albanais du Kosovo exigent l’indépendance. Les Serbes, de leur côté, demandent « moins que l’indépendance et plus que l’autonomie ».
Un examen global du Kosovo débutera à l’été 2005 autour de certaines conditions-clés définies par la communauté internationale : liberté de mouvement, protection des minorités, droit au retour des réfugiés. Des limites ont également été fixées : refus de toute partition territoriale et refus du rattachement de la province à un Etat voisin, ainsi que refus d’un retour à la situation d’avant 1999.
Une plateforme de négociation doit se mettre en place au cours des prochains mois autour de certaines conditions-clés définies par la communauté internationale : liberté de mouvement, protection des minorités, droit au retour des réfugiés, sans oublier le refus de toute partition territoriale et le refus du rattachement de la région à un Etat voisin.
Diane Masson note une « volonté de restaurer le dialogue avec les Albanais du Kosovo du côté des autorités de Belgrade. Les Albanais du Kosovo semblent moins prompts, eux, à négocier ». En attendant, l’instabilité de la province menace toujours de déborder sur les pays environnants, à commencer par la Macédoine et la Bosnie, comme le fait remarquer Predrag Simic, l’ambassadeur de Serbie-&-Monténégro en France.
Au Monténégro (sujet sur lequel s’exprime Amaël Cattaruzza, géographe, doctorant à l’Université Paris-Sorbonne), la situation politique est délicate. Un mouvement indépendantiste se développe depuis les crises yougoslaves des années 90. Il s’accélère après l’élection en 1997 de Milo Djukanovic à la présidence de cette petite République, avec le bras de fer Milosevic/Djukanovic qui s’ensuit. A l’époque, le Monténégro bénéficie du soutien des Etats-Unis et de l’Union Européenne malgré les sanctions au niveau yougoslave. Aujourd’hui, après la chute de Milosevic, la Serbie, soutenue par l’Union européenne, continue de prôner le maintien d’un Etat fédéral réunissant la Serbie et le Monténégro, un peu dans la continuité du système yougoslave (Jean-Arnaud Dérens rappelle que l’UE est à l’origine du projet d’Union de Serbie et du Monténégro). Le gouvernement monténégrin, au contraire, derrière Milo Djukanovic et Filip Vujanovic, soutient l’idée d’une Union de plus en plus souple entre deux Etats indépendants et prévoit la tenue d’un référendum en 2006, tel que l’Accord conclu à Belgrade en mars 2002 entre les deux républiques le lui permet.
Matjaz Gruden souligne que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe commence aussi à se poser de questions sur la viabilité de la Serbie et Monténégro dans son présent état institutionnel et dans les circonstances politiques actuelles.
Tanja Turquin Spicanovic (programme CARDS/Comité européen de normalisation) souligne que la fracture entre la Serbie et le Monténégro revient périodiquement sur le devant de la scène depuis 1918, date de l’intégration forcée du royaume de Monténégro à la Serbie. L’ambiguïté de la question identitaire monténégrine est toujours à l’ordre du jour, avec l’existence d’une parenté orthodoxe avec la Serbie combinée à une identité propre (l’indépendance est notamment défendue par les minorités albanaises, musulmanes du Sandjak, mais aussi une partie des communautés orthodoxes).
La conférence se termine par un examen des relations entre la Serbie-&-Monténégro et l’Union européenne : la perspective d’une adhésion à l’UE en 2014 a été suggérée par la récente Commission sur les Balkans (mise sur pieds par plusieurs fondations privées dont la fondation Robert Bosch et dirigée par l’ancien premier ministre italien Giulano Amato).
L’adhésion de la Serbie-Monténégro à l’UE se fera-t-elle au cours de la prochaine décennie ? Et si oui, se fera-t-elle séparément ou dans le cadre d’une union entre les deux Etats ? Autant de questions ouvertes.
Pour Nebojsa Vukadinovic (consultant, chercheur associé à l’Ecole Normale Supérieure), l’UE n’a pas su répondre aux réalités sociales et économiques de la région. Les erreurs ont commencé dès le démantèlement de la Yougoslavie au début des années 1990, période où l’Europe n’a pas su enrayer les dynamiques de désintégration dans la région.
L’UE a heureusement commencé, à partir de juin 1999, à développer une approche régionale et globale dans son approche du dossier, aidant l’ensemble des pays issus de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie à coopérer et à développer des projets communs. Cependant, en 2007, l’adhésion à l’UE de la Roumanie et la Bulgarie entraînera pour les Balkans occidentaux une situation inconfortable : ils vont devenir une enclave au sein de l’UE dans laquelle plusieurs zones d’instabilités risquent de perdurer. Les Balkans occidentaux seront donc au centre de deux dynamiques contradictoires : la fragmentation et la recomposition. C’est pourquoi il est devenu urgent pour l’UE de mener des politiques plus précises pour préparer l’adhésion des « Balkans occidentaux » à l’UE.
En dépit des efforts de la communauté internationale pour stabiliser la région, N.Vukadinovic pointe du doigt les insuffisances de l’aide économique extérieure, que ce soit dans le cadre du Pacte de Stabilité ou des différents programmes de l’UE. Par ailleurs, même si la signature des accords de stabilisation et d’association de l’UE permet d’avancer vers une future adhésion, ceux-ci restent largement insuffisants au regard des besoins et il sera donc nécessaire de développer de nouvelles stratégies européennes pour l’ensemble de la région.
Les besoins financiers pour la reconstruction de la Serbie-et-Monténégro ont été évalués en 1999 par des experts indépendants à 29,6 milliards de dollars. Aujourd’hui à peine 3,7 Milliards ont été débloqués. Parallèlement, environ 2 milliards de dollars ont été alloués pour la reconstruction du Kosovo. Cependant, étant donné la lenteur des cycles de projets d’aides européens et les modalités de leurs distributions, il sera nécessaire de rationaliser l’aide et de la rendre plus efficace sur terrain.
Catherine Samary souligne l’écart entre les grands discours et promesses d’intégration des Balkans de l’Ouest et les choix budgétaires européens - ainsi que le besoin d’une mise à plat des politiques menés jusqu’alors dites de « stabilisation ».
En conclusion, la perspective d’une adhésion de la Serbie-&-Monténégro à l’Union européenne apparaît comme une nécessité si on ne veut pas voir les Balkans occidentaux devenir "un trou noir à la périphérie de l’Europe" (expression utilisée par la Commission Amato dans son rapport du 12 avril 2005).











