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Vreme
Costas Carras : mettre l’histoire au service de la réconciliation des peuples balkaniques
Traduit par Jasna Andjelic
Publié dans la presse : 8 décembre 2005
Mise en ligne : mercredi 14 décembre 2005
Sur la Toile

Ancien armateur et homme d’affaires, Costas Carras s’est lancé dans d’autres combats. Il est un des principaux financiers du Centre pour la démocratie et la réconciliation de Thessalonique, qui a porté le projet de nouvelle histoire de l’Europe du Sud-Est. À ses yeux, il est urgent que les peuples de la région se réapproprient leur histoire et s’engagent dans un processus de réconciliation.

Costas Carras, un homme grand, aux yeux bleus, d’une minceur presque ascétique, avec un accent d’Oxford et des manières de parfait gentleman, ne ressemble pas à son autre facette, celle de l’armateur et du richissime homme d’affaires qui habite une maison située juste en dessous de l’Acropole, avec un grand jardin et une chapelle du XIIIème siècle... Monsieur Carras n’aime pas qu’on le présente de cette façon. Cela fait dix ans qu’il a abandonné les affaires pour s’occuper, en véritable intellectuel, « des choses qui ne le concernent pas personnellement », selon la formule de Jean-Paul Sartre.

Il est un des fondateurs et des principaux financiers du Centre pour la démocratie et la réconciliation de Thessalonique, il préside la Société hellénique pour la protection de l’environnement et de l’héritage culturel, il est coordinateur du forum gréco-turc qui travaille au développement des rapports entre ces deux pays, et il est très engagé dans la résolution du problème de Chypre.

Son travail dans le domaine de la protection de l’environnement a une dimension européenne : il est vice-président de l’organisation paneuropéenne « Europa Nostra » qui s’occupe de la protection de l’héritage culturel.

Quelle était la motivation de cet intellectuel engagé à s’occuper de l’enseignement de l’histoire dans l’Europe de Sud-Est ? Est-ce parce qu’il a fait des études de l’histoire et de langues classiques aux universités d’Oxford et de Harvard, même s’il n’a jamais travaillé dans ce domaine, suivant la tradition familiale ? Costas Carras explique qu’il a été motivé par les événements de la fin du siècle dernier.

« La presse occidentale a donné une image très négative de notre région en la présentant comme sombre et barbare. Je reconnais qu’il y a eu des comportement barbares, mais il faut savoir qu’aucun événement dans la région n’est comparable à l’holocauste juif en Allemagne. La plupart des pays du Sud-Est de l’Europe n’ont aucune responsabilité pour cet acte horrible, bien que certains aient collaboré avec l’Allemagne. La majorité de nos pays se sont opposés au fascisme et ils l’ont payé très cher. Nos manuels d’histoire, avec une approche multiperspective des périodes sombres, contribueront à la meilleure compréhénsion de l’histoire. Le discours historique occidental marginalise le rôle des pays du Sud-Est de l’Europe dans la lutte contre le fascisme.

Nous, les fondateurs du Centre pour la démocratie et la réconcilation, nous avons considéré que cette image de la région n’était pas juste, nous étions indignés du fait que l’on nous présentait de cette façon. Nous avons pensé que les gens de la région devaient faire quelque chose et qu’au lieu de permettre aux autres de nous donner des leçons sur nous-mêmes, nous devions raconter notre histoire au monde entier ».

« Les compliments sur ce projet arrivent de partout. Je suis particulièrement fier du travail en équipe des 60 historiens de 11 pays de la région qui ont rédigé ces excellents livres. J’espère que l’exemple de la Serbie, qui a été la première à traduire les manuels de l’anglais et a permettre officiellement leur utilisation scolaire, sera suivi par d’autres pays. Les livres devraient bientôt paraître à Chypre et je suis persuadé que l’on trouvera des financements pour la traduction albanaise que je considère comme très importante. Les manuels doivent prochainement être traduits en roumain et en bulgare et même en japonais....

Je pense que nous avons choisi une bonne approche : les événements historiques les plus douloureux doivent être débattus dans les écoles. Si on cache et néglige les faits historiques, on laisse la plaçe à leur interprétation familiale, ecclésiastique et même à celle des équipes de football. Nous sommes tous témoins de la façon terrible dont ces thèmes ont surgi en ex-Yougoslavie. La seule solution est d’emprunter une bonne approche de l’histoire : la présentation des documents significatifs et des faits incontestables, avec des tables chronologiques et des préfaces dans toutes les éditions. Les livres ont beaucoup d’illustrations : photographies, cartes, dessins, affiches... Nous avons voulu éclaircir les événements sur tous les aspects, y compris par les moyens visuels. Les élèves doivent apprendre à estimer le matériel, à analyser les preuves, à prendre en considération plusieurs aspects d’un événement historique.

Nous n’avons pas le temps d’attendre la réconciliation pendant soixante ans, comme les Français et les Allemands. C’est un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre. Nous disposons maintenant de ces manuels, mais l’introduction de la véritable analyse historique dans les écoles mettra du temps ».

Telles sont les paroles de Costas Carras, ancien armateur qui souligne ses origines modestes, typiquement grecques : vers la fin du XIXème siècle, son arrière grand-père Janis Carras, paysan illetré de l’île de Chios, située près des côtes de l’Asie mineure, a décidé de devenir marin. En 1906, il a acheté son premier bateau et fait construire une école primaire dans son village natal de Kardamili. Ce bâtiment existe toujours.

Suivant l’exemple de son grand-père illetré, Costas Carras souligne l’importance de l’éducation. « Ce projet n’est pas une expérience scientifique ou un exercice pédagogique. Il concerne le défi que tous les pays du Sud-Est de l’Europe doivent relever au sujet de leur avenir commun. « En écrivant sur notre passé, nous préparons notre avenir ».

Site internet du Centre pour la démocratie et la réconciliation en Europe du Sud-Est :
http://www.cdsee.org/.

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