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Biljana Srbljanovic, dramaturge serbe sans concession

Traduit par Persa Aligrudic
Sur la Toile :
Mise en ligne : vendredi 30 décembre 2005
Sur la liste récemment publiée par le journal Blic des cent femmes les plus puissantes de Serbie, Biljana Srbljanovic occupe la 22ème place : « c’est la dramaturge serbe la plus traduite et dont les œuvres sont les plus jouées à l’étranger. Chacune de ses nouvelles pièces représente un événement d’un genre particulier. Par ses positions politiques proeuropéennes sans compromis, Biljana Srbljanovic s’est aussi fait beaucoup d’ennemis ».

Sa première œuvre dramatique, La trilogie de Belgrade, a été donnée en 1996. Ses pièces ont été jouées sur 140 scènes de théâtre dans le monde. Depuis quelque temps déjà, elle vit en France. Ses déclarations et son engagement ont fortement attiré l’attention de l’opinion publique ces dernières années.

Dans une interview parue dans la revue Vreme en 1999, elle avait émis les opinions suivantes sur les perspectives de changements politiques et sociaux dans le pays : « Nous n’avons aucun droit d’espérer quelque salut soudain. Nous nous présentons toujours comme les victimes d’un régime brutal, alors que personne d’entre nous, dans son propre domaine, n’a fait quoi que ce soit pour apporter des changements. Lorsque la circulation sanguine de ce pays sera bloquée par les protestations, l’Université bloquée par le boycott des étudiants et des professeurs, lorsque les journaux ne paraîtront plus et que chacun d’entre nous boycottera leur travail, lorsque nous aurons de cette manière paralysé tout ce pays, alors nous pourrons mériter des changements. Lorsque les changements auront commencé, ils impliqueront aussi que nous nous confrontions à nous-mêmes, avec les questions que nous nous poserons : où étions-nous, qu’avons-nous fait ? C’est de cela que beaucoup ont peur. Car Milosevic n’est pas seulement un tyran, c’est aussi un chef élu. Nous ne pouvons peut-être pas parler de culpabilité collective, mais nous nous devons de parler de culpabilité générale ».

En janvier 2001, elle déclarait dans un entretien avec la revue Nin, au sujet des changements survenus entre temps : « En cet instant, il est probablement impopulaire d’être de mauvaise humeur ou indifférent. Naturellement, je ne cache pas mon immense soulagement après tout ce qui s’est passé. D’un autre côté, je pense que les choses essentielles ne font que commencer. Ce n’est que maintenant que nous sommes parvenus à la position zéro. La société civile doit faire face, par exemple, à l’arrivée du cléro-nationalisme. Le nationalisme des ’mangeurs de feuilleté [1]’ a subi une défaite totale, ce qui ne veut pas dire que le cœur des gens ne continue pas de battre pour l’icône de la toque [2] ».

Lorsqu’elle a obtenu en septembre 2003 le prix « Conquête de la liberté », accordé par le Fond Maja Marsicevic Tasic, elle a tenu ces propos : « à l’époque où la liberté s’obtient dans les rues par les snipers, quand la liberté est un objet de commerce, la Serbie se trouve de nouveau à un tournant : ou bien elle sera un pays civilisé et organisé comme un État de droit, ou bien nous n’aurons jamais conquis la liberté ».

En ce qui concerne sa vie depuis qu’elle a changé de pays, elle tenait en mai dernier ces propos à la revue Vreme : « Je vis une vie différente de celle à laquelle j’étais habituée, qui me remplissait mais m’épuisait aussi. Je ne suis plus entourée d’une avalanche de mots, de conflits constants avec les gens autour de moi, je n’ai plus l’occasion de réagir immédiatement avec toute mon énergie. Cela me donne une paix inhabituelle, une sécurité personnelle, mais cela me coupe aussi les montées d’adrénaline qui nous maintiennent dans une tension constante, toujours prêts à tirer, donc à penser et à agir rapidement. Cette paix supprime ce fol optimisme qui, malgré tout, nous dirige tous, nous autres qui nous querellons avec les télévisions, qui voulons mettre de l’ordre chez les voisins, critiquons le gouvernement, le parti dirigeant et tous les autres, qui sommes en colère après les banques, les services secrets, les trous d’ozone, l’une et l’autre Église, les personnes âgées parce qu’elles sont vieilles et les jeunes parce qu’ils ne sont rien. Cette paix remplace l’illusion que l’on peut et que l’on doit changer le monde ».

À propos des médias et des tabloïds elle dit dans le même entretien : « Ce que nous attendons d’eux, c’est qu’ils remettent de l’ordre, qu’ils deviennent raisonnables, civilisés. Non seulement c’est vain mais c’est absurde. C’est l’affaire des autorités, des lois, des ministères. Vous savez, il est clair pour tout le monde, et même pour le dernier des imbéciles, qu’il n’est pas convenable que les journaux donnent aux gens des noms d’organes génitaux, que les fonctionnaires ne peuvent pas se comporter en public comme des fripons primitifs, que c’est honteux pour les gens honnêtes d’interviewer des assassins, d’arroser tous les jours toute l’opinion publique avec des seaux d’immondices ».

En février 2005, elle parle du véritable public de certains créateurs de la scène culturelle : « La trilogie belgradoise se joue au Théâtre dramatique yougoslave depuis 1997, bien sûr très rarement, mais pendant des années la représentation a eu lieu une fois par semaine, ce qui signifie que ma pièce de diplôme a eu plus de spectateurs que Dobrica Cosic a eu de lecteurs pour son œuvre testamentaire imprimée sur papier offset et vendue dans tous les kiosques à travers la Serbie. J’ai honte de parler ainsi, c’est indécent et je m’en excuse, mais c’est ainsi, et puisque personne d’autre ne désire faire la somme des choses, alors c’est moi qui dois la faire. C’est idiot d’assommer les gens avec ces chiffres, de les tromper sur les tirages, qu’est-ce cela veut dire si votre œuvre est lue par celui qui, avant Legija, a ouvert la dernière fois Les racines de Cosic ? Sans mentionner ces petites femmes du bilboard qui, lorsqu’elles ont engrangé dix briques avec la vente de leurs brochures, pensent qu’elles sont des Jackie Colins »...

Dans le même entretien, alors qu’on lui demandait « Biljana Srbljanovic est-elle toujours une polémiste sans compromis ou bien une combattante pour la démocratie en Serbie quelque peu fatiguée ? » - elle répondait ainsi : « Je suis malade de nostalgie pour quelque chose qui n’existe absolument pas, il me manque quelque chose que je n’ai jamais eu : des gens normaux, un pays normal où tout homme ne doit pas avoir honte tous les jours de tout ce qui se passe, des démarches des autorités et de l’opposition, des journaux et des collègues et des autres gens qui vivent mieux ou pire que nous. Que tu aies honte de ton âge ou de ton compte en banque, de l’endroit où tu étais hier et il y a cinq ans, de celui où tu te trouves actuellement et de ce qui t’attend demain, tu as toujours honte. Ce qui me manque surtout, c’est de ne pas avoir honte de ma propre vie et c’est peut-être pourquoi j’ai l’air d’être un peu fatiguée ».

[1] « gibanicarski, de gibanica, pita de spécialité serbe

[2] allusion à la toque traditionnelle des tchétniks

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