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Mots croisés
Regards croisés sur le théâtre des Balkans : « le monde est peut-être foutu, mais la vie est intacte »
Mise en ligne : dimanche 4 juin 2006

Pour la 6e édition du festival Regards Croisées organisé par le collectif Troisième Bureau, la MC2 de Grenoble a accueilli du 16 au 21 mai 2006 de jeunes auteurs dramatiques des Balkans. Rencontres avec Gianina Carbunariu (Roumanie), Ivana Sajko (Croatie), et Zanina Mircevska (Macédoine).

Entretiens réalisés par Tamara Chatenay-Rivauday, Géraldine Doat, Leslie Humblot, Ingrid Mansier

Venus de Serbie, Croatie, Macédoine et Roumaine, âgés de 35 ans au plus, Milena Markovic, Maja Pelevic, Asja Srnec Todorovic, Ivana Sajko, Zanina Mircevska, Gianina Carbunariu et Stefan Peca semblent avoir en commun, comme l’écrit Enzo Cormann « de ne plus rien attendre des discours, des hommes et des espoirs du siècle passé. Leur désespoir n’est en effet pas tant mélancolique que réfractaire (...) ».

Porteurs d’une vitalité nouvelle, ils nous livrent des textes incisifs, poétiques et parfois brutaux qui obligent à regarder le monde bien en face. « Mal fichu, grotesque, infernal, esquinté, sans doute, mais tellement réel qu’il en devient in-visible, ir-regardable au quotidien, le monde a besoin d’un théâtre pour aller se faire voir ».

Entretien avec Gianina Carbunariu

Quelle est la situation du théâtre contemporain en Roumanie ? Comment te situes-tu comme auteur dramatique ?

En Roumanie, on a plutôt des théâtres institutionnels et peu d’indépendants. Les théâtres institutionnels ne prennent pas le risque de faire jouer les textes de jeunes auteurs, ils préfèrent les classiques. Cependant, je pense que ce n’est pas une bonne stratégie : un nouveau public, plus jeune, veut entendre parler de son quotidien et de ses préoccupations. Quant aux théâtres indépendants, par manque de moyens, ils ne peuvent non plus prendre le risque d’inviter les jeunes auteurs. La nouvelle génération d’auteurs dramatiques est obligée de se débrouiller seule pour se faire connaître. J’ai débuté dans un théâtre institutionnel, puis j’ai écrit un scénario pour mes comédiens : Stop the tempo ! J’ai entièrement autoproduit ce spectacle, financé la mise en scène et la scénographie. Les premières représentations ont eu lieu dans un café alternatif qui ne rémunérait que les comédiens, payés à la représentation. Le spectacle a eu du succès par sa jeunesse. La pièce a été alors invitée à la « Biennale New Plays from Europe, Wiesbaden » puis elle a été jouée dans deux festivals en Pologne. L’engouement pour ce spectacle nous a motivés à continuer, il y a une réelle demande du public en Roumanie. Ce succès est aussi dû à une question de langage. En Roumanie subsiste la tradition de l’écriture parabolique, très éloignée de la réalité. Dans Stop the tempo !, le langage est brut. Au départ, c’est un texte d’urgence, une performance, ce n’est pas à proprement dit un texte dramatique. Cela a été une autre façon d’exercer la liberté d’expression. En Roumanie, nous avons bien sûr le droit de nous exprimer, mais on s’autocensure en parlant de tout sauf de la réalité.

Quel regard critique portes-tu sur la révolte, la jeunesse.... ?

Après la révolution, tout a changé très vite, les gens n’ont plus le temps de penser à leur identité, qui sommes-nous, en tant qu’individus ? Par ailleurs, la démocratie en Roumanie est une démocratie à la roumaine, vouée au capitalisme sauvage. Dans Mady-baby.edu, Bogdan qui vient de terminer ses études décide de partir en Irlande. Partir en Europe occidentale est une chose courante pour les jeunes roumains ? La moitié des gens que je connaissais au lycée est partie effectivement, les études terminées. Il n’y avait pour eux aucune opportunité d’emploi en Roumanie il leur était nécessaire de partir. Dans cette pièce, je fais à la fois la critique de la Roumanie qui n’offre aucune chance, et qui pousse à des choix terribles, tu dois avoir de l’argent et payer, tu dois abandonner tes rêves ou partir. En ce sens, mes deux pièces, Stop the tempo ! et Mady-baby.edu. se font écho.

Entretien avec Ivana Sajko

Dans Archétype Médée, La Femme-Bombe et Europe, le texte se présente sous forme de « monologue polyphonique », que dire que la genèse de cette écriture ?

Dans La Femme-Bombe, j’ai intégré des enquêtes que j’ai faites auprès de mes amis, des sortes de témoignages. Dans Europe, j’ai utilisé la Convention des Droits de l’Homme et différents statuts juridiques. On y retrouve aussi une chanson populaire de mon pays. La question du genre est simplement une question en trop. Aujourd’hui, à l’époque où la post modernité a touché à sa fin, la question du genre n’a plus lieu d’être. Ce qui m’intéresse, c’est de fuir un genre précis. Pour certains, j’écris des pièces de théâtre qui penchent vers la prose et pour d’autres, j’écris de la prose qui penche vers le théâtre. J’ai compris que pour moi, c’était extrêmement difficile de trouver ma place. C’est pour ça que je dis souvent que j’écris des discours. J’écris des monologues car c’est une forme d’écriture qui est proche de la prose. Le monologue est très intéressant car c’est la première forme dramatique à abolir le quatrième mur, une forme dramatique qui s’adresse directement au spectateur et non à un autre acteur. C’est un discours théâtral qui est conscient de l’illusion théâtrale et qui ne l’accepte pas. Mais j’essaie de ne pas rester prisonnière de cette forme et de l’ouvrir : il s’agit bien de monologues polyphoniques. L’ironie, c’est qu’une personne ne suffit pas pour lire ou jouer mes monologues.

Vous mettez vos textes « en corps » par le biais de performances.

Au cours de la performance, nous essayons de voir comment certaines interprétations, certains passages fonctionnent avec le public. On a envie de montrer le processus, la chose en train de se faire. Cette forme me plait car elle abolit la possibilité même de l’erreur au cours d’une représentation. On ne peut pas se tromper car au départ, la forme de la représentation n’est pas fixée. Si vous, en tant que spectateur, vous remarquez qu’il se passe quelque chose d’étrange entre nous, c’est parce que nous sommes en train de chercher comment exploiter cet événement, ce qu’on pourrait tirer de l’imprévu. L’erreur devient une pensée positive et permet de générer de nouvelles choses. Toutes ces expériences sont très importantes pour mon écriture.

Y a t-il une dimension autobiographique dans vos textes ?

Je pense que chaque expression artistique est une sorte d’écriture de soi. L’exemple le plus parlant est sans doute le texte de La Femme-Bombe. La plupart des gens ne voient pas que le personnage principal n’est pas une femme terroriste. En fait, c’est moi qui, en tant qu’écrivain, essaye d’écrire sur une femme terroriste. Dans mes textes on retrouve souvent mon nom ; je m’adresse à moi-même. Ce qui m’intéresse, c’est le processus de l’écriture. Dans cette mesure, on pourrait parler d’un texte autobiographique. Mais ce coté autobiographique ne concerne pas mon histoire personnelle, ce n’est pas une confession.

Vous avez mis une citation de Brecht en exergue de 4 pieds au sec. Quelle a été votre intention par rapport à cela ? Est ce que vous considérer que votre œuvre est politique, ou porteuse d’une idéologie ?

J’ai choisi la citation pour elle-même. Il est vrai qu’il y a du politique dans mon travail. La politique de mes pièces n’est pas une politique des partis ou d’une idéologie. Il s’agit d’une attitude politique qui consiste à mettre en doute les vérités et les structures, et par la même occasion se remettre soi-même en question. Ce n’est pas un appel à l’engagement, pour faire en sorte que le public s’engage, ce serait dogmatique. Si je fais appel à une idée ce serait que l’art se doit d’être courageux dans sa façon de prendre des décisions artistiques et non pas politiques.

Entretien avec Zanina Mircevska

Esperanza est une farce sur les criminels contre l’humanité. Pourquoi ce titre ?

Esperanza me rappelle des séries espagnoles qu’on voit très souvent dans nos pays ex-yougoslaves, et qui sont particulièrement kitch, de mauvais goût, comme les soap opéras. Mais, comme vous le savez, le mot « esperanza » signifie espérance. Cette espérance se fraye un chemin à travers des eaux noires, troubles, et nous sommes témoins de ce qui va arriver à cet espoir, à notre espoir. A la fin, le bateau coule, mais d’une certaine manière, il continue à vivre. Puisque le capitaine est au fond de la mer, c’est le début de ses vacances.

Avez-vous lu la préface du programme du festival par Enzo Corman : « S’il n’était le nom d’un paquebot porteur d’apocalypse (...) le mot esperanza pourrait sous-titrer le programme de Regards Croisés » ? Les auteurs des Balkans présents au festival « ont en commun de ne plus rien attendre des discours, des hommes et des espoirs du siècle passé. » Alors sont-ils tous dans le même bateau ?

Il est vrai que beaucoup d’espoirs ont été trahis. Toutes les révolutions du XXe siècle se sont terminées d’une façon dramatique, mais ça ne veut pas dire que nous sommes maintenant libres de créer notre avenir, au contraire. Justement à cause de ces échecs, nous avons devant nous une tâche qui nous attend, afin de trouver de nouveaux modèles. Bien sûr je ne parle pas comme une optimiste désespérée. Au contraire je suis plutôt pessimiste, mais je pense que le sens final que l’on peut donner à un travail, à l’écriture, à une action, c’est la lutte pour l’espérance. Alors comment le réaliser, comment mériter cet espoir ? Cela va dépendre de notre créativité (...)

Le texte mélange des genres inattendus. Pourquoi écrire une farce poétique ?

Lorsque j’écrivais ce texte, j’ai ressenti le monde comme un mélange, un « cirque ». A la télévision nous regardons en parallèle un monde de catastrophes, une action militaire, et juste après une publicité pour le savon. Donc ces deux informations, nous les acceptons comme faisant partie d’un show business. Cette situation est tellement tragique, qu’elle en devient une farce grotesque. Donc à travers une langue poétique et la répétition des mots, qui rappellent un peu les mouvements du bateau, je voulais arriver à créer une ambiance musicale et un contraste. On est en train de chanter une horreur. Bien sûr au moment où j’écrivais le texte je n’en étais pas tellement consciente et je me suis amusée, j’entendais cette musique qui se créait en moi et c’était la seule façon d’ingurgiter l’horreur à travers un chant.

Ces textes ont parus dans la Gazette du Festival, Mots Croisés.

Information et documentation sur le théâtre des Balkans sur www.troisiemebureau.org

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