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Le Courrier de la Bosnie-Herzégovine / Forum international Bosna
Identité politique, identité ethnique, identité culturelle
Compte-rendu de la rencontre avec Joël Roman, vendredi 2 juin à Banja Luka
Publié dans la presse : 2 juin 2006
Mise en ligne : dimanche 11 juin 2006

Dans le cadre du partenariat entre le Forum International Bosnie et l’Institut français s’est tenu vendredi 2 juin à Banja Luka, le premier dialogue franco-bosniaque. La conférence a rassemblé une cinquantaine de personnes dans les locaux de la faculté de philosophie de Banja Luka. Le Courrier des Balkans rendra régulièrement compte de ces rencontres.

Par Anouche Topalian

Le directeur de l’Institut français de Bosnie-Herzégovine, Lazare Paupert, a ouvert cette rencontre en saluant la présence de M. Brankovic, ministre de l’éducation de Republika Srpska. Il a également souligné l’ouverture prochaine à Banja Luka d’une chaire d’enseignement de la langue française, avant de remercier le partenariat établi avec le Forum International Bosnie pour cette occasion.

Joël Roman, présent à Banja Luka, a choisi de s’interroger sur la question du pluralisme identitaire en Bosnie-Herzégovine dans un contexte encore aujourd’hui crispé. L’indépendance du Monténégro votée lors du référendum du 21 mai ravive dans l’ensemble de l’actualité internationale les désirs d’indépendance et les volontés séparatistes de régions conflictuelles (Kosovo, Arménie - Azerbaïdjan, Bosnie-Herzégovine).

Aussi fallait-il s’attendre en Bosnie-Herzégovine, voisin direct du Monténégro et dont l’ensemble de la région n’est pas indifférente aux fluctuations de chacune de ses parties, à un relent en RS d’une volonté d’autonomie toujours présente, même étouffée, tant de la part des habitants de Republika Srpska que de celle des leaders politiques.

La Bosnie-Herzégovine, pays divisée en deux entités depuis les accords de Dayton, ne parvient pas à dépasser ses divisions internes et aujourd’hui alors la question du pluralisme identitaire qu’évoque Joël Roman lors de son exposé résonne ici avec une sonorité toute particulière.

Si Joël Roman choisit d’aborder la question identitaire à Banja Luka, il n’ignore pas que l’intitulé de cette rencontre « Identité politique, identité culturelle, identité ethnique » évoque justement en ce lieu des tensions vives et des réactions encore aujourd’hui sensibles.

Intervenant français, il se garde de vouloir donner des leçons en Bosnie-Herzégovine, et il lui tient à coeur de le préciser car trop souvent la tradition française a-t-elle permis à ses intellectuels ce genre d’écarts présentant le modèle français comme un modèle de référence. Parler de la question identitaire s’est d’abord repréciser certains concepts qui à force d’usages abusifs trop souvent se figent dans des significations simplistes.

Comment l’identité politique d’une nation se forge-t-elle ?

Comment l’identité politique d’une nation se forge-t-elle ? La Bosnie-Herzégovine successivement intégrée à l’empire ottoman puis à l’empire austro-hongrois ne se posait pas historiquement la question de son appartenance ethnique quand le pouvoir politique était exercé d’en haut et de façon élargi.

Aujourd’hui, pour analyser le déchirement de l’ex-Yougoslavie en nations qui se sont construites par la force et la guerre, on avance souvent deux modèles qui s’opposeraient et se suffiraient à eux-mêmes. Joël Roman rappelle que si la théorie permet d’élaborer des concepts et des catégories, il en va autrement de la réalité qui elle demeure complexe et est souvent une imbrication de différents modèles.

Aussi, quand la nation ethnique se réfère d’ordinaire au modèle allemand avec des théories élaborées par Fichte et Herber, le modèle français lui proposerait sans faille les conceptions de la construction de la nation politique et s’appuierait sur des intellectuels tels que Renan.

Au premier modèle, celui de la nation ethnique, on avance que celle-ci naît d’une réalité historique préalable, que la condition de son existence provient d’une origine commune lointaine. A l’inverse, la nation politique résulterait d’une « association volontaire de citoyens, d’un engagement civique ».

Dichotomie de l’innée et de l’acquis pour la construction d’une nation, des schémas trop simplistes pour Joël Roman qui met en garde son assemblée vers les dérives que peuvent entraînés de tels raccourcis dans une nation balbutiante qui cherche à se construire et asseoir ses identités : politique, culturelle et ethnique.

« L’opposition entre ces deux modèles est certes claire et séduisante, mais elle est fausse », nous dit-il. « Elle ne correspond ni à la réalité historique de la formation des nations, ni à la réflexion théorique des auteurs cités ci-dessus », précise-t-il.

La nation ethnique repose sur la notion d’ethnie qui a besoin d’être étayé sur une autre notion pour se construire solidement : la langue par exemple, comme en Belgique où la différence ethnique est construite sur l’opposition linguistique ; la religion aussi, comme au Liban où la division du pays s’illustre dans les diverses appartenances religieuses etc.

Dans les pays de l’ex-Yougoslavie, cette question de l’identité ethnique a été ouvertement manipulée à des fins politiques : des différences linguistiques (croate, serbe, bosniaque), des différences religieuses (catholiques, orthodoxes, musulmans) ont été l’instrument d’exploitations politiques diverses.

La nation est à la fois un héritage et une construction

Aussi, il est important de réunir ces deux modèles théoriques de la nation pour appréhender certains problèmes contemporains et éviter d’enfermer la réalité dans des concepts délimités. La nation nous dit Joël Roman est « à la fois un héritage et une construction ». Dans l’analyse de Fichte comme dans celle de Renan, chacune sur un modèle différent, se reflète l’importance de cet équilibre. Si les Allemands se fédèrent autour d’une même tradition historique, celle-ci n’en demeure pas moins un objet pédagogique pour permettre de construire et d’entretenir l’idée de nation par l’éducation et l’enseignement. A l’inverse, Renan souligne également que si la nation politique quant à elle résulte d’une construction volontaire, elle est aussi un héritage : « La nation est un long leg de souvenirs communs ». Et dans la Bosnie-Herzégovine de 2006, ce leg est à la fois celui du souvenir mais au-delà du souvenir, il se devra d’être celui aussi de l’oubli commun.

Aussi si chaque nation comporte toujours ces deux aspects - celui non choisi, hérité, et celui volontaire de l’engagement civique - l’avenir de la Bosnie-Herzégovine et de sa stabilité se jouent dans le renforcement du poids de l’engagement citoyen et du rassemblement volontaire d’individus partageant les mêmes objectifs. A différents niveaux ces initiatives pointent leurs doigts, et habitants de RS et de Fédération peuvent s’unir parfois pour travailler à l’amélioration de certains champs (agriculture, environnement, culture, social etc.).

Joël Roman laisse pendante cette remarque qui fait écho dans la salle : « La communauté politique démocratique se compose d’individus qui ne se sont pas choisis mutuellement ». Comme on ne choisi pas ses parents, on ne choisi pas non plus ses concitoyens - certes des aspérités se dessinent entre individus, mais une nation implique de partager un territoire et symbolique et physique avec une communauté d’individus non choisis.

Le pluralisme interne est un courant vers lequel l’Europe entière tend davantage et qui ici est une donne incompressible de la constitution de l’Etat de Bosnie-Herzégovine. La nation américaine se compose d’individus qui sont américains non pas parce qu’ils héritent d’une identité culturelle commune mais parce qu’ensemble ils souscrivent aux même valeurs et à la formation de leurs institutions.

L’existence culturelle, nous précise Joël Roman, n’est donc pas un préalable à l’existence nationale.

Certes la constitution des Etats-Unis n’est pas transposable à l’Europe, mais simplement elle permet d’élargir notre vue sur la notion de nation.

La France traverse aujourd’hui une crise identitaire aigue quand d’un côté elle appelle au renforcement du civisme et du politique en même temps qu’elle s’oriente vers un discours réducteur sur la diversité culturelle. A juste titre Joël Roman nous interroge sur le caractère unitaire de la nation française qui pour être loyale aux institutions impose désormais une conformité étouffante aux individus qui la composent. Une réorganisation de la société, dans le cas français, passe nécessairement par l’acceptation de son pluralisme interne.

La constitution et l’équilibre d’une nation doit savoir répondre tant aux questions de justice, de solidarité et d’identité pour offrir à ses citoyens un processus intégratif suffisant.

Si la crise des banlieues d’octobre 2005 stigmatise encore un peu plus des populations immigrées, Joël Roman rappelle à son auditoire franco-bosniaque que ce ne sont pas les étrangers qui posent problème comme de plus en plus de discours nationalistes le prétendent mais que la France d’aujourd’hui ne parvient pas à offrir ouvertement un pluralisme interne assumé. Les jeunes de banlieues, les enfants d’immigrés venues de l’ancien empire colonial français ne souffrent pas d’un défaut d’intégration. Mais la véritable problématique est que la France soit en mesure désormais de permettre l’expression de la diversité identitaire culturelle et religieuse plutôt que de s’attarder sur des problèmes biaisés d’intégration.

Par cet exposé retraçant les modèles théoriques de la formation des nations en même temps qu’en citant de nombreuses fois l’exemple français, son fonctionnement et ses dysfonctionnements, Joël Roman incite l’auditoire agité à rebondir sur ces questions cruciales d’identité dans le contexte bosniaque.

Les questions affluent et initialement dialogue franco-bosniaque, la salle se divise au fur et à mesure de crispations et de divergences en trois partie : serbe, française, bosniaque.

Débat animé...

Un jeune homme survolté crie son appartenance identitaire à la Serbie et refuse toute assimilation à la Bosnie-Herzégovine. Par la suite, une responsable du Conseil de l’Europe nous indique que les mouvements ethno-nationalistes en RS resurgissent davantage et avec plus de virulence chez les jeunes.

Les Serbes de Bosnie répondent calmement que le pays fonctionne à deux vitesses et Banja Luka, deuxième ville de BiH « se sent toujours en marge, passe toujours après Sarajevo ». Du territoire physique au territoire symbolique qu’évoquait Joël Roman, et au delà de la ville ce sont les habitants de RS qui se sentent marginalisés, sans cesse en porte à faux.

Les Bosniaques musulmans s’insurgent silencieusement, outrés de certains propos tenus dans la salle. Pour eux, la Bosnie-Herzégovine abrite les Bosniens, et qui ne se revendique pas de son pays n’a rien à faire ici. Emportée une jeune fille se confie : « en France, vous êtes français. Alors, ici en Bosnie, on doit être Bosniaques également : si tu te revendiques serbe, alors vas dans ton pays, en Serbie ! »

Pour tenter de répondre à ces désaccords évoqués avec ferveur, Joël Roman cherche à souligner que : « l’un des enjeux de la constitution de l’appartenance communautaire, c’est le désir de reconnaissance ».

Déchiré par la guerre il y a plus de dix ans maintenant, la Bosnie-Herzégovine doit orienter son travail de mémoire et poser la question de savoir comment vivre ensemble ici et maintenant plutôt que de laisser libre cours à un désir de reconnaissance identitaire ethnique qui sévit encore trop souvent dans certains milieux nationalistes. Des commissions juridiques mémorielles, comme en Afrique du Sud, peuvent tenter de mettre à plat les difficultés vécues par chacune des parties afin d’aller de l’avant.

Si le dialogue ouvert après la conférence a certes été animé, chacun restait satisfait de réaliser ce genre de débat à Banja Luka, assurant que c’est par de telles initiatives que les habitants de RS et de Fédération réussiront un jour à s’entendre ensemble sur l’avenir de leur pays.

Concluant sur une ouverture d’espoir, Joël Roman précise que toutes nos sociétés sont confrontés au multiculturalisme et animés d’un double mouvement centrifuge. De l’individualise au communautarisme, elles devront trouver dans un jeu constant l’équilibre entre intégration et pluralisme interne.

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