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Yougoslavie, de la décomposition aux enjeux européens |
Par Blaise Bonvin [1]
Alors que les premières élections législatives indépendantes ont eu lieu le 10 septembre, prenons un peu de recul sur la question du Monténégro. Sous condition d’un rapprochement avec l’Europe, l’indépendance permet à la fois d’être optimiste pour son sort et d’imaginer un modèle de futur européen pour d’autres républiques des Balkans.
Nonobstant les défis liés à la séparation d’avec la Serbie, comme la mise sur pied d’une gouvernance démocratique indépendante d’une poignées de grandes familles, ou le sort des Monténégrins de Serbie, je propose d’analyser la question monténégrine en deux volets : pourquoi l’indépendance lui servira, et en quoi peut-elle être un modèle pour d’autre pays des Balkans ?
Le Monténégro rattaché à la Serbie dans la République de Serbie-Monténégro non seulement ne pouvait pas faire valoir ses atouts, certes encore largement en puissance, mais, de plus, subissait les externalités négatives de la très difficile transition politique et économique de la Serbie. Même si la République qu’ils formaient n’avait plus, depuis 2003, que de vagues prérogatives, elle était compétente en matière de politique étrangère. Or, c’est bien cette politique qui peut permettre au Monténégro de rapidement assurer son avenir. La clé étant évidemment la politique européenne, même si l’intégration dans l’OTAN joue aussi un rôle. On sait que la Serbie pose un double problème à l’Union Européenne (UE) : elle est grande, en comparaison régionale, donc fait peur à la fois aux élites technocratiques et aux peuples européens, et elle n’a pas été capable de gérer l’ère post-Milosevic. L’élément le plus commenté de cette incapacité est son rapport avec le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, qui s’apparente à la poursuite des généraux perdus, Mladic et Karadzic. Dans cet ancien contexte, englobé dans une Union qui lui conférait malgré lui un visage disgracieux sur la scène européenne, le Monténégro ne pouvait rien espérer auprès de l’UE à moyen terme.
Seul, le Monténégro ne représente guère de « menace » pour l’UE. Et beaucoup d’avantages. Avec 650 000 habitants, il est plus petit que biens des régions françaises, italiennes ou espagnole, et que tous les Länder allemands. Il est majoritairement orthodoxe. Son économie ne fait peur à aucun concurrent et son agriculture constitue déjà une part minime du PIB (environ 10%, bien moins que ses voisins et que de nombreux nouveaux et anciens membres). Seul, il peut-être, si l’UE réfléchit et agit de manière suffisamment stratégique, un formidable et « facile » soutien à la stabilisation politique et sécuritaire dans la région. Sa graduelle intégration économique, d’abord, lui permettrait de rapidement exporter ses produits, mais surtout de profiter des investissements dans le domaine du tourisme, à la manière de ce qui s’est passé en Croatie : privatisations, rachats des infrastructures, assainissement et rénovation, et enfin marketing professionnel. L’image positive qui s’accompagnerait de son rapprochement avec l’Europe permettrait de réduire les barrière psychologiques qui font encore obstacle au voyage vers ce qui est, esthétiquement, un pur joyau méditerranéen. La croissance qui s’en suivrait aurait deux conséquences réjouissantes, tant au plan interne qu’externe. L’attrait pour l’économie informelle et criminelle se réduirait d’autant plus que les secteurs nouveaux pourront employer et rémunérer les travailleurs. Le Monténégro s’étant profilé en véritable plaque tournante de la drogue et des trafics en tous genres (pensons aux cigarettes), il ne s’agit pas d’un simple détail technique. De surcroît, sa petite taille géographique et démographique laisse espérer une redistribution équitable des bénéfices de l’ouverture, à la différence de ce qui s’observe en Croatie, où les régions côtières n’ont bientôt plus rien à voir avec l’intérieur des terres. On peut, par ailleurs, sur ces bases, rêver à une émigration zéro. L’Europe devrai y trouver son compte. L’intégration politique, et même sa seule perspective, donnerait la possibilité à l’UE d’appliquer sa batterie de « mesures d’accession », de plus en plus rôdées, en matière de transition légale, institutionnelle et sociale, dont de lutte contre la corruption. Ces recettes, certes hyper-technocratiques, aideraient à achever de garantir la stabilité politique, le multipartisme, ou encore la liberté des média. Tout cela aidera l’Europe à repousser ses frontières extérieures d’instabilité, après la Slovénie et bientôt la Croatie.
Or, et la question est légitime et semble devoir précéder toute réflexion, le petit Monténégro peut-il durer ? Une mini-république a-t-elle sa place dans un monde global ? Oui et oui, à condition, précisément, qu’il se rapproche vite de l’Europe. Economiquement, les éléments résumés ci-dessus permettent un relatif optimisme. Dans un monde global, en matière de politique extérieure donc, un Monténégro européen peut souscrire, à la lumière de ce que font une partie des petits pays de l’UE, à ce que j’appelle un système de sous-traitance, à Bruxelles, d’une partie de ses prérogatives, et ne pas avoir à se soucier de domaines qui de toute façon dépasseraient ses raisonnables ambitions. Le Monténégro, je crois, ne désire pas se poser en chef d’orchestre du concert des nations. Il pourra ainsi économiser des ressources administratives précieuses, bien plus utiles ailleurs. On oublie souvent que le coût d’opportunité de la politique étrangère trop ambitieuse des petits pays de l’UE représente un véritable gâchis humain et financier.
Enfin, en quoi cela est-il un modèle ? Trois éléments laissent penser que le Monténégro, s’il gère bien sa transition, et malgré la quasi-unanimité des réticences exprimées par les observateurs académiques et politiques, peut avoir valeur d’exemple. D’abord, il montrera que la petitesse d’un pays est un avantage dans une configuration balkanique marquée par la volonté de rejoindre l’UE. Ce que personne ne dit clairement, mais qui constitue une règle tacite des futurs élargissements résonne, je le conçois, comme une provocation, mais répond à la double logique de l’opinion publique et de l’intégration politico-adminstrative : plus le pays est petit, mieux c’est, surtout si il peut servir d’agent stabilisateur. Ensuite, dans l’idée d’une Europe des régions, un petit pays sans ambitions de politique étrangère n’est pas si éloigné de ce que peuvent ou voudraient être certaines régions riches et puissantes, aux compétences, à l’intérieur de leur pays, très larges (la Bavière, la Catalogne, etc.). Il y a une certaine logique à donner de plus en plus de pouvoir à des grandes régions et en même temps à intégrer des pays qui ne peuvent ni ne veulent prétendre jouer un rôle international de premier plan : il existe un point où ils vont se rejoindre. Enfin, économiquement et politiquement, l’intégration permet à un petit pays de profiter à plein de ses avantages comparatifs, sans avoir à investir des ressources, souvent à perte, dans les domaines où il ne peut guère être compétitif et où ses partenaires répondent, avec satisfaction et durablement, à ses besoins.
Le Monténégro peut donner la réplique à un autre cas d’intégration réussie d’un petit pays d’ex-Yougoslave, la Slovénie. Plus encore que celle-ci, il peut montrer qu’après la Yougoslavie, il y a un certes un purgatoire, mais qui n’est pas sans issue. Les difficiles négociations sur le sort d’une autre petite, probable future république devaient intégrer cette logique...
[1] Politologue, diplômé en études européennes. Consultant avec la société TC Team Consult dans le domaine des réformes institutionnelles dans les pays des Balkans et du Caucase.









