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Le « Premier tour de la débâcle » titrait l’hebdomadaire croate Feral Tribune, après les résultats du premier tour des élections présidentielles françaises. Rarement la presse balkanique ne s’est autant intéressée à la politique française que depuis le « séisme » provoqué par les élections du 21 avril.
« Imaginez un grand et riche pays européen dont la croissance économique, au cours des cinq dernières années, a été supérieure à celle de la Grande-Bretagne, qui a vraisemblablement les réseaux de communication les plus modernes, des trains rapides qui atteignent 300 kilomètres heures, le meilleur système de sécurité sociale au monde, et un système éducatif que beaucoup envient. Dans ce pays, on ne travaille que 35 heures par semaines, et tous les salariés disposent de 35 journées de congés payés par an. Ce même pays est le berceau des droits de l’homme et ne manquent jamais l’occasion de nous donner des leçons. Et bien, dans ce pays, le "super-fasciste" Jean-Marie Le Pen prendra part au second tour de l’élection présidentielle », écrit, à Sarajevo, l’hebdomadaire Dani. Ce journal évoque « un second tour à la Seselj » en France, et la même inquiétude transparaît dans les journaux serbes, monténégrins ou albanais. En effet, les relations de l’extrême droite française avec les Balkans constituent une histoire étrange, passablement contradictoire et souvent mal connue. Nous estimons du devoir du Courrier des Balkans d’en informer ses lecteurs.
Dès l’éclatement de la guerre en Croatie, en 1991, des groupes de volontaires européens d’extrême droite se sont joints aux unités « néo-oustachies » en lutte contre les Serbes et l’Armée fédérale. Ces aventuriers percevaient généralement le conflit comme une lutte « contre la Serbie communiste ». Plusieurs élus ou cadres dirigeants du Front national vont fortement s’engager en faveur la cause croate, multipliant les voyages et les missions « humanitaires ». Le FN essaya de garder formellement une certaine distance avec ces combattants volontaires, liés à des réseaux internationaux de mercenaires. La cause croate réunissait les combattants de « l’anti-communisme » à d’autres réseaux, puissants au sein du Front, surtout ceux des catholiques intégristes-traditionnalistes, dirigés par Romain Marie, le chef du groupe Chrétienté-Solidarité. Avec des associations relais, comme les Scouts d’Europe, ces réseaux voient surtout en la Croatie un bastion catholique. Le quotidien Présent se fait largement l’écho de ces courants pro-croates. Dans un premier temps, le HDZ du Président croate Franjo Tudjman était avide de tous les soutiens et ne rejeta pas ceux de l’extrême droite européenne. Plus tard, le souci de « respectabilité » de Franjo Tudjman l’amena à se méfier de ces soutiens encombrants. L’extrême droite européenne n’en fit que renforcer ses liens avec l’extrême droite croate, le HSP, héritier officiel des Oustachis de la Seconde Guerre mondiale et l’Union démocrate-chrétienne croate (HKDU).
Dans le même temps, d’autres réseaux au sein du Front national, essentiellement les courants « néo-paganistes » et les réseaux « solidaristes » dirigés par Marie-France Stirbois, marqués par un très fort anti-américanisme, vont prendre fait et cause pour… la Grande Serbie ! Ces militants saluent dans le combat des extrémistes serbes une « lutte contre l’islam ». Certains stratèges géopolitiques du FN recherchaient des alliés « anti-américains », ce qui explique également le soutien du Front au régime irakien de Saddam Hussein, et songeaient également à une alliance avec des mouvements extrémistes comme celui de Vladimir Jirinovski en Russie. Ce choix stratégique amena le FN à déployer d’importants moyens pour aider son « parti frère » en Serbie, à savoir le Parti radical serbe de Vojislav Seselj… À l’opposé de Présent, le journal National Hebdo prit une ligne éditoriale ultra-serbe.
Ces attitudes contradictoires se sont pas particulières au Front National mais se retrouve dans l’extrême droite européenne. Tandis que l’extrême droite allemande soutient les ultras croates, le MSI-Flamme tricolore italien a toujours soutenu la cause serbe. Ces nostalgiques de Mussolini rêvent en effet toujours de réunir l’Istrie et la Dalmatie croates à l’Italie… Certains incidents diplomatiques furent évités de justesse. Lors de son congrès de Strasbourg, en 1997, le FN avait invité le chef des Oustachis croates Dobroslav Paraga, ainsi que Vojislav Seselj, qui ne put pas honorer l’invitation, la France lui ayant refusé le visa…
Ces choix paradoxaux de l’extrême droite française ne doivent cependant pas masquer une constante : le FN a toujours cultivé l’amitié des courants les plus extrémistes, racistes et violents, que cela soit en Croatie ou en Serbie. L’éditorialiste du quotidien de Split, Slobodna Dalmacija, ne s’y trompait pas en évoquant, samedi 28 avril, une « tudjmanisation de la France ».
La rédaction du Courrier des Balkans









