Kosovo, fragments d’impacts240 photographies N&B |
Le piège du KosovoNouvelle édition de Kosovo, année zéro |
Comprendre les Balkans. Histoire, sociétés, perspectives |
Yougoslavie, de la décomposition aux enjeux européens |
Velibor Colic vient de publier à Zagreb sa nouvelle oeuvre romanesque : "Chez Albert", du nom d’une gargote située à la gare de Poe de la ville fictive de Narseille, quelque part entre Sarajevo, Dubrovnik et Marseille. S’y croisent des personnages cosmopolites, dans une zone crépusculaire... Portrait d’un auteur et de son oeuvre.
Par Jagna Pogacnik
Né en 1964, Velibor Colic est un écrivain que l’on peut difficilement définir comme le représentant d’une des littératures nationales. Né à Odzak (Bosnie-Herzégovine), Colic a publié ses premiers textes en prose à Zagreb, tandis qu’il vit à Strasbourg depuis 1992 et publie en français. Velibor Colic est devenu par exemple le représentant incontournable de la génération d’auteurs rassemblés autour du magazine littéraire croate Quorum. Son roman poétique Madrid, Grenade, ou n’importe quelle autre ville (1987) figure parmi les titres majeurs de la littérature urbaine produite à l’époque autour de ce magazine culte.
Poétiquement proche d’écrivains tels qu’Edo Popovic et M. Busic, Colic a su conjuguer son expérience poétique et prosaïque et livrer d’extraordinaires fragments du chaos urbain. Trois ans après son premier roman, une nouvelle fois aux éditions Quorum, il publie un texte en prose de forme plutôt classique, intitulé Le renoncement de Saint Pierre, dans lequel il recueille des contes étonnants sur les vies de grands artistes tels que Baudelaire, Van Gogh et d’autres.
Depuis son arrivée en France, il a publié six ouvrages en prose - La vie fantasmagoriquement brève et étrange d’Amadeo Modigliani (Motifs), Chronique des oubliés (Motifs), Les Bosniaques (Motifs), Mother funker (Serpent noir), Perdido (Serpent à plumes), Encres nomades (La Nuit Myrtide) - qui ont tous été très bien reçus, tant par la critique que par les lecteurs. Son plus grand succès en France reste sans doute le recueil Les Bosniaques, édité plusieurs fois et adapté pour le théâtre. Avec son étonnant roman Chez Albert, Colic revient là où il a commencé, c’est-à-dire à Zagreb. D’ailleurs, le fait que l’éditeur en chef de son livre, Edo Popovic, soit son collègue de la même génération, n’a rien d’un hasard.
L’expérience française
Chez Albert, livre étonnant, voire un peu « alternatif », est un texte dont le genre littéraire est difficilement identifiable. On y reconnaît à la fois une dimension marquée par l’appartenance de Colic à sa Bosnie natale et le cosmopolitisme de son expérience française. Dans son livre, Colic thématise la guerre d’un point de vue jamais exploité jusqu’à présent. C’est un roman aux personnages surprenants - des loosers et des clochards au grand cœur qui se rencontrent dans la gargote « Chez Albert », à la gare de Poe d’une ville fictive qui s’appelle Narseille, située, comme l’indique l’auteur au début du livre, quelque part entre Sarajevo, Dubrovnik et Marseille.
La guerre et la paix sont évoquées au début du livre comme des choses qui adviendront plus tard, comme une catastrophe qui, de façon brutale et tragique, marquera les enfants de « la gare de Poe ». Et eux, enfermés entre les quatre murs de la gargote où l’on écoute du rock et du jazz, où l’on récite Majakovski et où l’on admire Baudelaire et Bukowski, dans un quartier d’étrangers, de solitaires et de fous, représentent une bande bizarre et grotesque d’ivrognes, de toxicomanes, de malades, de truands, de clochards, de prostituées et de loosers de couleurs et de nationalités différentes. Leurs voix sonnent parfois comme celle de Tom Waits ; le streap-tease y est parfois accompagné de la mélodie de « White Rabbit », leurs destins sont pour la plupart grotesques et bizarres, hyperbolisés jusqu’aux limites du crédible, mais leur « zone crépusculaire » est en fait une espèce de dernier refuge face à tout ce qu’apporteront les flammes de la guerre dans cette ville de fin d’un siècle jamais précisé.
La ville imaginaire de Narseille, connue pour avoir érigé des monuments aux poètes, à l’entrée et la sortie de laquelle sont inscrits ces mots - Libertas et Au revoir, est un tissu de coordonnées facilement repérables, où défilent des silhouettes de villes familières et d’événements liés à leurs vies littéraires. Le livre de Colic sur des « loosers magnifiques » se compose d’épisodes biographiques courts et délimités, dans lesquels les lumières des projecteurs accrochés autour du comptoir éclairent un à un chaque membre fortuit de ce groupe étonnant. Garnis d’une multitude de détails, parfois « dégoûtants » à la manière naturaliste, parfois tout à fait lyriques et « doux » mais aussi fantasques, les chapitres puissants qui défilent dans ce livre nous parlent de personnages aux noms variés tels que Swan, Ezekijel, Lilly Fellini, Ekrem Bokser, Tony Zappa & Maradona et bien d’autres. Derrière leurs destins bizarres et grotesques, apparaît une idée lointaine et discrète de multiculturalisme, ainsi que les échos perpétuels de cette partition du trésor littéraire mondial marquée par les fameux « poètes maudits », éloignés par leurs vies et leurs œuvres de tout courant, littéraire ou autre.
L’écho lointain de la poétique des beatniks
Le style de Colic vacille toujours quelque part entre la poésie et la prose, son œuvre reflète également un écho lointain de la poétique des beatniks ; il le construit avec beaucoup de succès. D’un autre côté, l’illusion d’une taverne dans laquelle les « rêves deviennent réalité » finit par être complètement anéantie par le motif du cataclysme de guerre qui menace le destin des protagonistes dès le début du livre et assure au roman entier une base réaliste et allégorique. Or, Chez Albert peut également être lu comme une fantasmagorie, discrètement syncopée par la musique jazz, mais aussi comme une réponse, facilement reconnaissable, aux horreurs de la guerre, vécues à un certain moment, comme l’indique la biographie de l’auteur, par Colic lui-même.
Chez Albert est un excellent retour de Velibor Colic sur le lieu du crime des années quatre-vingts. De façon très originale, son roman cherche à remettre en cause et à renverser les valeurs fondamentales du bien et du mal ; l’échantillon humain choisi pour ce travail dans une taverne obscure de la gare de Narseille est suffisamment représentatif pour que ses personnages soient surnommés, comme le fait l’auteur dans un passage de son roman, - « les apôtres d’un paradis occidental perdu à jamais ».











