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Le Courrier des Balkans
Les bons et les mauvais hooligans : à propos du roman de Norman Manea, Prix Médicis étranger 2006
Mise en ligne : mardi 31 octobre 2006
Sur la Toile

Après les bonnes feuilles publiées par la NRF (juin 2006) et la page consacrée par le Monde des livres daté du 1er sept. (Josyane Savigneau) à Norman Manea, la lecture de son journal m’a laissé quelque peu sur ma faim. En effet, le plus passionnant, à mon avis, sur l’exil, le rapport à la langue ou encore les avatars de l’antisémitisme roumain, était déjà dit dans les matériaux annonçant le livre.

Par Nicolas Trifon

Une chose est certaine, et c’est la raison pour laquelle on ne peut que se réjouir qu’il ait reçu le prix Médicis étranger un an après avoir été couronné d’une distinction similaire en Espagne. Ce livre permet de saisir dans toute sa dimension tragique les dégâts incommensurables provoqués par l’absence de toute sensibilité, compassion, manifestée à une échelle significative en Roumanie à l’égard des victimes de la législation antijuive, instaurée dès 1938, et des exactions et massacres commis par les autorités de ce pays pendant la Seconde Guerre sans parler des vexations en tout genre dues à l’antisémitisme ordinaire qui ont eu lieu avant et après cette période. Les subterfuges officiels et officieux imaginés et entretenus par les intellectuels et les politiques de tous bords pour éviter d’endosser la responsabilité collective de ces méfaits, le chipotage à propos du nombre des victimes de l’antisémitisme d’Etat, ont fini par évacuer de la mémoire de bien des Roumains le souvenir de la terreur, des spoliations et des offenses perpétrées à l’encontre de leurs concitoyens de confession juive ou issus de milieux de cette confession.

Aujourd’hui comme hier, dire que l’on est roumain et chrétien, cela va de soi, alors que le fait de se dire roumain et juif fait désordre. Le nombre de ces derniers a d’ailleurs chuté de manière spectaculaire puisqu’ils ne sont plus que moins de 10 000 contre presque 800 000 avant la guerre. En 2004, le gouvernement roumain a admis la conclusion d’une commission d’enquête menée par Elie Wiesel, faisant état de la responsabilité d’Antonescu dans la mort de 280 000 à 380 000 juifs de Roumanie ou des territoires occupés par son armée (surtout en Transnistrie) déportés ou assassinés. Quelque 350 000 d’entre eux ont émigré dans les années 1950-1960 en Israël...

Né en 1936 en Roumanie, déporté avec sa famille en Transnistrie pendant la guerre, rentré au pays en 1945, Norman Manea a pu suivre en direct et sur place le processus que je viens d’esquisser puisque ce n’est qu’en 1986 qu’il s’est rendu, grâce à une bourse, en Allemagne pour s’établir ensuite à New York où il a écrit, en roumain, ce livre. Il y procède notamment à une critique parfaitement justifiée de l’engouement de nombre d’intellectuels roumains dans les années 1930 pour le fascisme aux couleurs roumaines. En revanche, pour être compréhensible, la dénonciation de ceux d’entre eux qui ont acquis après la guerre une solide réputation en Occident sans rapport direct avec leurs engagements politiques antérieurs appelle quelques réserves. Le rappel du passé fasciste d’un Mircea Eliade (1906-1986) et d’un Emil Cioran (1911-1995) a fait l’objet depuis leur mort de nombreux articles, interventions et livres. Chaque fois, sur le ton de la révélation, alors que l’engagement de ces auteurs avait été publique et connu de tous ceux qui se donnaient la peine de s’en informer.

Un soupçon s’insinue : en dénonçant leur engagement, certes condamnable, ne cherche-t-on pas en quelque sorte à parasiter leur réputation pour se mettre en valeur soi-même ? Ce fut un peu mon impression en lisant certains passages du Retour du hooligan. Elle a été renforcée par la distinction entre le « mauvais » et le « bon hooligan » suggérée par N. Manea dans un entretien avec Manuel Carcassonne (Revue des deux mondes, septembre 2006) :

« J’oppose le hooligan antibourgeois, fasciné par la mort et l’extrême, la posture sombre, dont Mircea Eliade fait l’éloge. La force obscure. De l’autre, mon narrateur est un hooligan outsider, d’après la terminologie de Mihail Sebastian, dans Comment je suis devenu un hooligan. Il pense à l’individu qui refuse de se couler dans le collectif, le marginal, le clown, l’exilé, bien sûr, tout un type d’intellectuels juifs chassés pendant la guerre. Je ne suis pas un paria qui vend sa peau à l’étal du marché des victimes. Je suis un hooligan... »

Retrouvez ici la fiche du livre.

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