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En France, dans la ville de Saint-Nazaire, se sont tenues du 16 au 19 novembre les Rencontres des écrivains et traducteurs étrangers, avec Sarajevo et le Mexique comme invités d’honneur.
Par Zdenka Brajkovic
Ces Rencontres ont été conçues, il y a vingt ans, dans le cadre inhabituel et impressionnant de l’abri pour les sous-marins construit par le Troisième Reich dans la base atlantique de Saint-Nazaire, demeurée intacte pour témoigner d’un temps révolu. Le but de ces rencontres est la découverte de jeunes talents littéraires, auxquels est ainsi offerte la possibilité d’être publié en français.
La littérature s’est symboliquement installée dans les anciens bâtiments du mal, comme elle seule peut le faire. La Maison des écrivains étrangers et des traducteurs de Saint-Nazaire (MEET), organisatrice de cette manifestation, invite chaque année sur ces quais deux villes, deux cultures éloignées, pour les mettre en contact et les rapprocher. Qui comptera cette année entre le Mexique et Sarajevo les kilomètres, les mondes différents, les réflexions autour d’une même table... Et ce furent véritablement des lectures lointaines, dans le temps et l’espace, où l’on a touché a des points de vue très différents sur le rôle de l’écrivain. Engagé ou non, avec une opinion éthique ou sans elle, dans le rôle de celui qui dissipe l’ennui du lecteur ou avec la ferme intention d’analyser le monde autour de lui, voici seulement quelques-uns des thèmes qui ont été abordés.
Comment est venue l’idée de choisir Sarajevo comme invité spécial des Rencontres de cette année ? Nous avons posé cette question à Patrick Deville, écrivain français reconnu et directeur des Rencontres depuis dix ans : « L’idée a été émise par Francis Bueb, directeur du Centre culturel de Sarajevo. Nous nous sommes vus à Paris, à Beaubourg, en 2005, lors du 10e anniversaire d’existence du Centre, puis j’ai participé aux Rencontres du livre qu’organise ce Centre à Sarajevo. Alors l’idée est née que Sarajevo soit invité d’honneur cette année à MEET. C’était ma première visite à Sarajevo, suivie de celle à Stolac. Avec Visnja Mijatovic, qui représentait le Centre, nous avons réalisé cette idée ». Dix écrivains de Bosnie-Herzégovine ont envoyé leurs textes et la commission en a retenu quatre : Nenad Velickovic, Muharem Bazdulj, Aleksandar Hemon et Faruk Sehic, qui sont présents ici à Saint-Nazaire (sauf Muharem Bazdulj qui a eu un empêchement).
La table ronde a rassemblé Jean Rolin, écrivain qui se rendait déjà à Sarajevo avant et durant la guerre comme journaliste pour Libération, qui est revenu plusieurs fois depuis, et qui a publié le livre Campagnes [1], où il a décrit ces voyages, ainsi Jean-Marie Laclavetine, président des Rencontres internationales du livre de Sarajevo. Ils y ont raconté leurs expériences et leurs réflexions personnelles, comment a été fondé, sur les décombres, le Centre culturel français André Malraux à Sarajevo, de premières collections de livres et de films qui parvenaient dans la ville malgré des obstacles quelquefois presque insurmontables. D’un besoin culturel fort de la ville et de ses habitants, d’une atmosphère culturelle exceptionnelle, même de l’élégance des femmes de Sarajevo pendant la guerre. Jean Rolin dans son livre parle du premier bombardement de Sarajevo les 21 et 22 avril, des gens qu’il a rencontrés et qui l’ont fasciné et du milieu qu’il y a trouvé.
« Je n’étais pas encore écrivain quand la guerre a commencé, j’étais trop jeune pour cela. J’écrivais dans la presse estudiantine (pour les jeunes) et pour la radio. Ma génération, celle de la fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-vingt-dix, a mûri dans une fissure entre le communisme et le nationalisme, alors pour moi et pour bien d’autres s’imposait une troisième option, citoyenne. Aucune des deux précédentes options n’était acceptable. Je n’appartenais pas aux cercles fermés, mon esthétique et mon éthique étaient liées aux médias pour les jeunes. Je suis parti en Amérique en 1991 pour un voyage d’études et j’y suis resté ; je n’ai pas donc vécu la guerre à Sarajevo ». Ainsi parle Aleksandar Hemon, qui tient une rubrique au journal bosnien Dani, écrit aujourd’hui en anglais et en bosnien et vit entre la Bosnie et les Etats-Unis.
L’écrivain Nenad Velickovic, qui avait trente ans quand la guerre a commencé, a livré une autre expérience. « Les évènements se déroulaient devant mes yeux, cela m’a donc permis d’écrire trois romans sur la guerre. Je l’ai vécue comme témoin et comme participant, ce qui est une chance pour un écrivain, mais une horreur pour un habitant de Sarajevo. Je n’avais pas alors besoin de partir en safari littéraire pour écrire ce que j’ai écrit. J’ai devant moi un petit livre avec la photographie de l’Hôtel de Ville... La feuille en feu d’un livre est entrée dans ma chambre. Je n’ai pas eu le sentiment ces jours-là que quelque chose de terrible s’était produit pour la culture. Pendant la guerre et après la guerre, je trouvais étrange qu’on prenne cela pour le symbole de la guerre, car l’image était très simple : la guerre détruit la culture, mais quand vous vous trouvez là, que le directeur de la bibliothèque vous dit qu’on a sauvé plus de livres que l’on n’en écrit, et qu’il a de mandé aux autorités d’apporter de l’aide avec des camions pour transporter et sauver les livres, ce qu’elles ont refusé, vous comprenez alors que cette image a son arrière-plan. Le fait est que la culture est utilisée comme arme dans la guerre, et nous pouvons en discuter plus tard, sur d’autres exemples »...
En parlant de la Bosnie-Herzégovine d’aujourd’hui, Velickovic a dit, un peu amèrement : « la Bosnie-Herzégovine est souvent un lieu d’expérimentation, alors après la guerre, on a équipé les écoles de tables rondes pour casser l’approche classique de l’enseignement, où les enfants regardent toujours vers le tableau. J’étais heureux que ma fille apprenne selon de nouvelles méthodes. Mais cela a duré un temps, puis s’est arrêté et de la nouvelle méthode sont restées que des tables rondes, alors ma fille doit se tourner tout le temps vers le tableau et écrire sur la table ronde. C’est ainsi que l’Europe expérimente chez nous. Le Centre culturel français et Francis Bueb sont l’exemple des rares personnes qui n’agissent pas ainsi ».
À la question posée de savoir si Dedo le poète (le personnage de son roman) est le symbole de la poésie avant la guerre, Hemon a répondu : « Sarajevo possédait toujours des individus de talent, ce poète ne représente pas mon alter ego, mais le meilleur de Sarajevo avant, pendant et après la guerre. Le talent de Dedo ne peut s’expliquer ni par la culture bosnienne, ni par celle de l’ancienne Yougoslavie, mais par quelque chose qui découle de sa propre individualité. Ce qui est son avantage, mais aussi sa tragédie. Car son talent fonctionne seulement à Sarajevo, et quand il se sépare de Sarajevo, il a l’impression de perdre ce talent ».
Chaque histoire en Bosnie-Herzégovine ramène aux trois peuples, chaque individualité ramène à la collectivité, et chaque individualité s’y efface. Chaque tragédie personnelle devient collective, et la tragédie d’un individu se gomme par la tragédie de la collectivité. Il s’agit d’un engagement éthique compliqué, qui n’est pas seulement le problème des Bosniens, mais de chaque écrivain, cet écart entre la possibilité de représenter la collectivité, l’humanité, le peuple, et de l’autre côté seulement soi-même, et aucun de ces extrêmes n’est satisfaisant.
La table ronde Mexique/Sarajevo a réuni des écrivains très différents : outre Nenad Velickovic, un jeune écrivain mexicain, Oscar David Lopez, 24 ans, qui écrit des histoires érotiques, et Clémence Boulouque, jeune écrivain français. Une discussion intéressante s’est alors développée sur l’utilité de la littérature s’est développée. Tandis que, pour le jeune Mexicain, la littérature est seulement un divertissement, pour Velickovic, elle représente un domaine très sérieux et politisé.
Les Rencontres se sont enrichies des soirées de poésie, et le public a eu l’occasion d’écouter les vers de Faruk Sehic, jeune poète et écrivain qui a créé ses œuvres pendant et après la guerre.
Les Rencontres sont une occasion exceptionnelle pour les écrivains du monde entier de publier leurs œuvres en langue française et de se frayer un chemin vers les lecteurs. Grâce au Centre culturel André Malraux de Sarajevo et à son directeur Francis Bueb, véritable missionnaire culturel, cette occasion a été donnée aux écrivains de Bosnie-Herzégovine. Peut-être quelques-uns de ces jeunes talents bosniens seront invités à séjourner dans la résidence d’écrivains de Saint-Nazaire : MEET attribue des bourses et des séjours à la Résidence des écrivains et traducteurs tout au long de l’année.
Cette année, la maison des écrivains étrangers et des traducteurs a décerné le prix Laure-Bataillon, pour la meilleure œuvre traduite en français, à l’Américain Russel Banks pour son roman American darling, tandis que le jeune Mexicain Oscar David Lopez a reçu le Prix de la jeune littérature latino-américaine pour son roman La Nostalgie de la boue, éditions bilingues publiées par MEET.
[1] éditions Gallimard, 2000










