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Le dernier roman de Marko Vidojkovic, Tous les Chaperons rouges sont les mêmes (édition Samizdat B92), est reconnaissable par la sensibilité urbaine du jeune écrivain belgradois. L’auteur, qui connaît un succès croissant à Belgrade, mais aussi Zagreb ou Ljubljana, s’exprime dans les colonnes du quotidien monténégrin Vijesti.
Par Vujica Ognjenovic
L’écrivain revient à son ancien héros Boban Sestic, qui est devenu un écrivain connu, auteur du roman Ongles rouges. Malgré sa gloire, son succès et sa popularité, Sestic reste un « outsider », le perdant éternel, celui qui se moque ironiquement de tout le monde. Le roman « Tous les Chaperons rouges sont les mêmes illustre de façon authentique le nihilisme contemporain et le désespoir, dans un pays et une ville depuis longtemps désorientés. À l’image de son précédent roman Griffes, le nouveau roman de Vidojkovic a été très bien reçu par les lecteurs et son classement sur les listes des bestsellers est excellent.
Marko Vidojkovic est née en 1975 à Belgrade. Il est auteur des romans Danse des petits démons, Le Diable est mon ami, Mégots sur la plage et Griffes. Il a publié plus de 30 nouvelles dans différents journaux ainsi que dans les recueils Nuits de Podgorica, Sur la trosième place et Projet Bukovski. Il est juriste et rédacteur à l’édition serbe de la revue Playboy. Il est aussi le chanteur du groupe punk On the run. Ses romans ont été traduits en slovène, en allemand et en anglais. Il vit a Belgrade, où il a donné cette interview à Vijesti.
Vijesti (V) : Tous les Chaperons rouges sont les mêmes est un roman sur le roman, sur le poids de la gloire littéraire dans les Balkans, sur les vies des perdants... Dans quelle mesure la vie de votre héros ressemble-t-elle à celle des écrivains contemporains ?
Marko Vidojkovic (MV) : Je pense que tous les écrivain se retrouveront dans une des parties du livre, même si mon protagoniste a vécu une situation presque impossible : il est devenu en même temps un écrivain célèbre et une personnalité publique. Chaque écrivain qui a un certain nombre de lecteurs peut se trouver dans les situations similaires à celles de Boban Sestic.
V : Mihailo Panti estime que vos romans expriment le punk dans la narration. As-t-il raison ?
MV : Il est bien agréable d’être soutenu par une personne d’une aussi grande valeur littéraire et individuelle que Mihailo Pantic. S’il dit que je réussis à être punk dans la littérature à 31 ans, je n’en doute pas.
V : Votre livre est rempli de mort et d’érotisme. Comment doit-on interpréter cette accentuation exceptionnelle des impulsions différentes en même temps et au même endroit ?
MV : Ce roman est une parodie avec beaucoup de cynisme, et l’insistance sur la mort d’un grand nombre de personnages et sur l’imitation de la création de nouvelles vies y sert à faire réfléchir le lecteur sur ce qu’il fait à lui-même et aux autres.
V : Griffes, votre précédent roman, a été considérablement marqué par les évenements politiques. Il y avait des commentaires sur les radicaux, les tchétniks, les divers partis politiques, les prêtres ortodoxes... Dans Les Chaperons rouges, il y a moins de politique. Les sujets politiques sont-ils devenus moins inspirateurs ou est-ce un choix personnel ?
MV : Griffes est le seul de mes cinq romans à mettre la politique au premier plan. La politique en Serbie ne mérite pas que j’y consacre plus d’un de mes romans. Le sujet des Chaperons rouges est notre présent, où la politique a perdu tout sens à cause de sa théatralité, et où l’individu se trouve dans le tourbillon du non-sens d’une période de transition qu’on dirait sans issue.
V : Dans quelle mesure l’histoire du méchant loup et du Chaperon rouge naïf fonctionne-t-elle dans votre roman ?
MV : Presque tous les personnages dans mon roman sont des Chaperon rouges naïfs, y compris le personnage principal. Personne n’est le loup, même si plusieurs personnages s’efforcent de l’être. Le seul véritable loup qui menace mes Chaperons rouges est la vie.
V : Le héros de votre livre déclare que l’Association officielle des écrivains à Belgrade est « principalement constituée de bergers et de tchétniks ». Je suppose que vous partagez sa position. Pourquoi ?
MV : L’association des écrivains s’est déterminée dans les années 1990 comme un des vecteurs de la défense de l’idée nationale serbe. Par cette prise de position, elle s’est mise de côté du régime criminel, sans égard au fait que beaucoup de ses membres étaient connus, bien auparavant, comme des opposants à Milosevic. En plus de cette association, il existe aujourd’hui la Société littéraire serbe qui réunit toutes les figures importantes de la littérature serbe moderne, des gens qui ont des positions beaucoup plus saines sur la situation actuelle de la Serbie et de sa littérature.
V : Votre héro dit : « Nos vies sont un instant misérable par rapport à tous le reste et il serait peut-être mieux de les observer en tant que telles. Que peux-tu faire pour laisser une trace ? Faire un enfant ? Jeter une bombe atomique sur quelqu’un ? Ecrire un bon livre ? » Pourquoi tant de pessimisme ? Que faut-il faire, à votre avis, pour laisser une trace ?
MV : Je pense que les trois choses citées par Sestic, peuvent permettre à un homme de laisser des traces derrière lui, mais il y a aussi beaucoup d’autres choses. Le travail sur soi-même est décisif dans la vie. On doit être soi-même sa propre priorité pour être utile aux autres. Mon pays est plein de vies inutiles, alors que la liberté de décider quoi faire de sa vie est la plus grande richesse de chacun de nous. Permettre à quelqu’un d’autre de diriger ta vie, de l’adapter à ses intérêts, est un crime envers soi-même. La Serbie a volé beaucoup d’année à ses habitants, et il semble qu’elle va nous en prendre encore.
V : Bojan Sestic est le personnage principal de vos deux romans précédents, Danse des petits démons et Le Diable est mon ami. Il revient dans Les Chaperons rouges et on dirait qu’il est votre alter-ego. Dans ce dernier roman, il trouve la mort sous les roues d’un camion. Avez-vous définitivement enterré ce personnage ?
MV : Dans mon dernier roman, Boban Sestic finit devant les phares d’un camion, mais ce sont surtout les lecteurs qui décideront s’il terminera ainsi sa vie. Si les lecteurs le croient mort, je n’y peux rien, sauf peut-être de les détromper dans une de mes futurs romans.
V : Boban Sestic constate : « Il n’y a pas de pays où il soit plus facile de devenir écrivain ». Pouvez-vous expliquer cette attitude ?
MV : En Serbie, il suffit de taper quatre-vingt pages pour devenir écrivain. Tout ce qu’on doit faire après pour devenir écrivain publié est de collecter l’argent que demandera un éditeur pour les frais de publication. Le montant qu’on fait payer à l’écrivain dépasse généralement les frais d’impression réels. On lui donne les exemplaires du livre pour qu’il se débrouille tout seul avec la distribution. Les éditeurs gagnent en général sur la différence entre les frais d’impression et de publication et le montant payé par l’auteur. Les gens pensent que l’écriture est un choix facile, qu’il suffit d’avoir terminé l’école primaire et de concevoir une phrase complexe. Son accessibilité générale fait de l’écriture l’art le plus compétitif, et rares sont ces écrivains en puissance qui finissent par se faire lire.
V : Un film sera tourné d’après votre roman Griffes. Où en êtes-vous ? Qui seront les acteurs et le metteur en scène ? Le scénario s’écarte-t-il du roman ?
MV : Je n’en sais presque rien. Je n’aime pas me mêler du travail des autres. La maison de productions « Filmkombajn » détient les droits d’adaptation de Griffes. Goran Kicic, producteur et acteur de ce film, est plus compétent que moi pour donner toutes les informations ultérieures.
V : Griffes a été traduit en slovène, il paraîtra bientôt en Croatie. Vous venez de revenir des salons du livre de Ljubljana et de Zagreb. Quelles sont vos impressions de la promotion du livre ? Quelles ont été les réactions des lecteurs et des critiques ?
MV : J’ai passé de bons moments dans les deux pays. En Croatie, j’ai été invité aux premières « Journées de la culture serbe », organisées par l’association SKD Prosvjeta de Zagreb. La librairie Books était pleine, avec de très bonnes réactions, et j’ai été très content de voir Miljenko Jergovic, l’un des plus grands écrivains des Balkans occidentaux. À Ljubljana, j’étais invité par mon éditeur slovène, la fondation Tuma, et j’ai participé à un colloque très visité. J’ai également donné plusieurs interviews. Griffes est le titre qui se vend le mieux dans l’édition « Beri globalno » de la fondation Tuma, et sa publication a été soutenue par le ministère de la Culture slovène. En Croatie, Griffes sera publié par Profil en début d’année, et je ne vois pas pourquoi le roman n’aurait pas même succès en Croatie.
V : Comment voyez-vous l’avenir de la Serbie ?
MV : Le cauchemar nationaliste serbe n’est pas terminé et une poignée de criminels continue à empoisonner les gens avec l’idée que dans une centaine d’anées, le Kosovo, la Krajina, la Bosnie, le Monténégro, la Macédoine et même le Nord de la Grèce redeviendront serbes. La poursuite de ces idées entraînera la mort du peuple serbe. Les plus intelligents vont s’expatrier, tandis que les autres seront les derniers représentants de leur sorte, puisqu’il est difficile de procréer et d’élever sa descendance dans la misère et la maladie.











