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Le Courrier des Balkans
Woman’s land
Par Velibor Colic
Mise en ligne : vendredi 19 janvier 2007

Ecrivain de Bosnie-Herzégovine, Velibor Colic vit en Bretagne. La plupart de ses livres ont été traduits en français, notamment Les Bosniaques, Perdido, et La vie fantasmagoriquement brève et étrange d’Amadeo Modigliani. Invité en août 2006 du festival de cinéma de Douarnenez, il a écrit ce poème un matin, dans les bureaux provisoirement occupés par la rédaction du Courrier des Balkans...

La nuit sans fin, je pense :
une époque dégueulasse plane à présent sur le monde. Je ne me souviens pas
des étapes de mon retour à travers un ciel de cuivre. Je ne me souviens
pas dans quel ordre sont arrivées les choses. Je suis cette intense incertitude qui doute,
ce conteur qui cherche ta présence dans l’essence de chlorophylle.
L’impossible espace entre la défaite et ce qu’on appelle la victoire.
J’ai nommé les endroits où j’ai vu ton visage.
Comme Borges, j’ai nommé et numéroté, chaque chapitre de ma lettre sans fin.
J’ai versé trois gouttes du vin devant la synagogue, j’ai allumé un cierge à Saint-François & Saint-Augustin.

Un tas de poussière s’est formé a mes pieds.
C’est une part infime de mon corps. J’ai dit -
Je n’ai pas peur, mais je ne suis pas un lion. Je me voyais simple,
comme un nuage,
ou un arbre dans le Woman’s Land.
Avant, draga moja, j’étais le poète. Et ensuite, peu après, je suis
devenu le prisonnier. Mais bon,
je suis mort tant de fois ici que je ne me souviens plus.
Je ne prends aucun anti douleur, rien,
j’additionne, tout simplement, mes blessures.

Quelque chose comme une flamme
qui me réveille dans le ténèbres. Le temps est un fusil, l’oubli
est un chien et une mort pourpre.
Il n’y a rien de si dur et si fort sous le soleil pour effacer nos douleurs
et mes doutes.
Sur ma paume je garde les ombres de mes frères.
J’ai dit, je répète-
Mes ennemies ont peur de moi.
Mes juges aussi.

Entre pianissimi et fortissimi,
en anglais, on appelle, versatility cette faculté à passer d’un univers à l’autre.
Je ne me souviens pas quel archange il faut remercier, quelle lune et quelle
muzika a ramené ta tendresse vers moi.
Comme un alchimiste, j’ai nommé chaque parfum de ta présence en moi.
J’ai noté mes peurs avec la précision d’un notaire.
Ensuite, encouragé, je suis devenu un bébé tigre qui, sur la pointe des pieds,
timidement, entre dans ta vie.

Maintenant, je suis un homme heureux (et toujours un peu fébrile).
Ma main, draga moja, peut avoir peur.
Pas moi.

(Douarnenez, le 25/08/06)

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