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Le piège du KosovoNouvelle édition de Kosovo, année zéro |
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Yougoslavie, de la décomposition aux enjeux européens |
Enseignante de littérature française à l’Université de Prishtinë, traductrice du Courrier des Balkans, Nerimane Kamberi vient de publier un premier recueil de nouvelles. Nous publions deux de ces textes, traduits de l’albanais par Mandi Gueguen.
Les sabots
Il entendit les coups insistants sur la porte. Il n’avait pas le courage de se lever. D’une grosse voix peu convaincainte il entonna « J’arrive ». La maison était enfoncée au fond de la cour, sa réponse se perdit dans l’air du ciel bleu. Il se leva difficilement et enfila les pantalons marron qu’il avait depuis déjà vingt ans. Ils étaient rapiécés mais il continuait à les porter ses vieux pantalons avec trois boutons différents. Mais il n’en s’inquiétait pas. Il avait tenté de leur poser trois boutons identiques, d’autant plus qu’à côté il avait tenu un petit atelier de couture et de boutons en tous genres : en plastique, métalliques, de toutes les couleurs et de toutes les formes. On venait de tout côté pour en acheter, en particulier les femmes. Mais il en venait aussi des chefs de fabriques de textiles. Or, depuis que l’atelier avait fermé, personne ne venait plus lui rendre visite. Il aurait pu mettre des boutons identitiques, mais à l’époque cela ne lui avait pas paru important. Il serra la corde qui lui servait de ceinture et fit deux nœuds. Si elle venait à rompre, il pourrait la remplacer facilement, de la corde comme celle-là il lui en restait des mètres. Il chaussa ses sabots de bois, qu’il portait hiver comme été, l’hiver avec une paire d’épaisses chaussettes en laine, qu’il avait pliées à côté du lit. Il était maniaque. Lors qu’il se déshabillait le soir, il pliait bien ses vêtements. Cela lui était resté de sa mère. Du moins, c’était ainsi qu’il se mentait à lui-même. Il ne se souvenait plus de sa mère. Cette discipline lui était restée de l’époque de son service militaire, au temps de la royauté.
Il entendit une fois de plus les coups suivis cette fois d’une voix. Se parlant il commença à descendre les escaliers. Tous ceux qui avaient monté ou descendu ces escaliers avaient parié sur leur fin prochaine, les destinant au feu de bois. Mais, voilà qu’ils étaient toujours là, tenaces, droits, robustes. C’est ainsi qu’on avait aussi parlé de lui. On avait dit qu’au printemps, quand la terre se serait ramollie après le gel hivernal, on devrait préparer la tombe pour le vieux. Mais, voilà qu’il était toujours là sur pied. Tenace, droit, robuste. Tout comme les escaliers. Tout comme la maison. Ils faisaient un tout. Au départ du premier, le reste suivrait. Il connaissait les ragots dans la ville. Il avait entendu quelques uns lui rapporter ces mots, en se moquant même. Il les regardait avec des yeux qui brillaient, et les printemps, les étés et les automnes passaient.
Les sabots cognaient sur les pavés lavés par la pluie. Il s’arrêta un court moment au puits et jeta un coup d’œil sur la profondeur de cette eau verte. Il pensa qu’il faudrait la nettoyer, non qu’il en eût besoin, mais parce que les émanations étaient bien désagréables. Il savait bien qu’il ne pourrait pas le faire. Il poussa le portant qui pourrissait un peu plus chaque jour. Les coups sur la porte le surprirent. Il cria « J’arrive » et pressa le pas.
Il ouvrit la porte, sans grande curiosité pour savoir qui s’impatientait tant de le voir. Une silhouette d’homme se dessina devant lui, un cinquantenaire qu’il avait souvent aperçu sans jamais échanger un mot...
« Bonjour ! - Bonjour, répondit le vieillard avec une douceur peu coutumière. - Je vous dérange peut-être, mais j’ai besoin de vous. - Cela fait longtemps qu’on n’a pas eu besoin de moi, ni moi de quelqu’un ! »
Le visiteur sourit et mâcha ses mots qui ne sortaient plus. Un silence long de quelques secondes se fit entre eux.
« Hm, hm. J’ai une terre avec des arbres fruitiers et un potager près du cimetière. J’y travaille depuis quatre ans, sans peine. Je peux dire que je suis fier de mon travail. Cette année les arbres sont pleins et j’espère que j’aurai des légumes même à en vendre... »
Le vieil homme l’interrompit d’un regard perçant. Le visiteur ne comprit pas la signification de ce regard. Voulait-il dire que les fruits de son travail et sa richesse lui passaient par dessus la tête ? Ou au contraire, qu’il s’en réjouissait. Le vieux le regarda encore une fois. Puis, de sa tête, lui fit signe de continuer.
« Le problème c’est que le jardin est loin de chez moi et je ne peux y être en permanence. J’ai besoin de quelqu’un qui le surveille. Quelqu’un comme vous ». Le visiteur s’arrêta un court instant. De nouveau ce regard qui traversa ces yeux gris cendre. Il attendit un mouvement des cils, un tremblement des sourcils, ou un clignement de paupières. Mais pas ce regard. Il avait quelque chose de froid. De glacé.
Brusquement, le vieil homme partit en un éclat de rire, riant de tout cœur. Même ses yeux riaient. Il riait tellement que son corps tremblait. Le visiteur fut aussi pris de rire. Au début d’un rire nerveux. Puis, d’un vrai rire qu’il ne pouvait arrêter. Il se demandait : « Quand cela va-t-il finir ? Pourquoi rit-il ? Pourquoi rit-on ? ». Et il continuait à rire, en levant la tête parfois vers le ciel, parfois vers le soleil. Le vieillard riait. Le visiteur regardait le vieil homme revenir peu à peu à lui. Il l’épiait du coin de l’œil. Il attendait un signe qui lui montrerait le moment où ils auraient repris leurs esprits . Et il comprendrait ce qu’il y avait de ridicule dans ses paroles.
Le vieil homme redevint sérieux. Ses yeux étaient lavés des larmes et du rire et avaient perdu leur dureté. « Je vous ai déjà aperçu quelques fois en ville. Je ne vous connaissais pas personnellement. Vous ne me connaissiez pas non plus d’ailleurs. Et je n’ai jamais voulu en savoir plus sur vous. Je suis étonné que vous n’ayez rien appris sur moi. On vous dira en ville que je suis resté seul dans mes vieux jours. On vous racontera que je n’ai même pas su garder mon potager, mes champs de blé. Je n’ai pas su garder mon bétail. J’ai même perdu ma famille. J’ai à peine pu sauver cette maison. Et mon honneur. Je n’ai jamais pu m’attacher aux choses. Ni aux hommes. Vous n’avez qu’à demander. Ils vous diront. Et vous venez me proposer de faire pour vous ce que je n’ai pas su faire pour moi-même ? Ha, ha, ha ! »
Et le vieillard lui tourna le dos, laissant le visiteur à la porte. Il s’éloigna en traînant ses sabots deen bois. Il ne riait plus. Mais l’écho de leurs rires se répétait. Sans fin. Le vieil homme s’arrêta au puits. Il bougea un peu le couvercle à moitié pourri. Il pensa qu’il serait bien de nettoyer l’eau. Il remit le couvercle et continua jusqu’aux escaliers.
À la fenêtre
Un bruit au portail la fit sortir du lit. Elle s’ approcha de la fenêtre et leva un bout du rideau pour regarder, gardant le corps dans le noir, sans oser bouger. Chaque nuit la même scène se répétait, lorsqu’habillée de sa nuisette en soie qui lui dessinait le corps elle fêtait la seule victoire qu’elle avait sur cet homme, son mari. Elle le regardait depuis l’étage alors qu’il rentrait misérable, crevé, ressemblant plus à un chien battu qu’à un gentleman . Elle jouissait de sa position comme une reine sur son trône. Elle mettait sa nuisette mais savait bien qu’il ne s’approcherait pas d’elle, qu’il ne laisserait pas glisser sa main sur la soie puis sur sa peau.
Ce n’est qu’à ce moment-là qu’elle affichait un air supérieur dominant la situation. Puis dès qu’il était là, elle redevenait un bijou sans valeur, un être insignifiant. Il entrait, sans prononcer un mot, allait s’asseoir à la table où le dîner l’attendait, toujours chaud, peu salé, accompagné de piments piquants.
Elle s’asseyait dans le fauteuil derrière lui et le regardait. Elle regardait son dos. Depuis longtemps elle n’arrivait plus à le regarder dans les yeux. Ils n’échangeaient pas un mot, le silence faisait partie de leur vie, de leur quotidien.
Il mangeait en fixant l’assiette et puis, ses mains. Pas un coup d’œil vers elle, de peur que leurs regards ne se croisent.
Sa présence dans la chambre était purement physique. Son esprit était là-bas dans le réduit où il avait joué aux cartes la journée et la nuit entière. Dans sa tête défilaient des trèfles, des cœurs, des chiffres, des jokers. Et là sa respiration s’accélérait. Il avait l’impression que son esprit s’envolait alors que son corps restait assis, là, dans ce salon.
Une ampoule était suspendue au milieu de la pièce, tel un pendu au milieu de la place, une faible lumière s’en dégageait n’éclairant que la table en dessous. Les coins de cette pièce étaient dans le noir, n’avaient guère besoin de lumière, qui restait allumée nuit et jour. Dans ce « trou » la nuit était tombée une fois pour toutes. La fenêtre n’avait pas été lavée depuis des années, et le rideau autrefois orange avec des fleurs jaunes, avait perdu sa fraicheur.
Quatre hommes étaient assis autour de la table, murés dans le silence et la fumée. Ils gardaient la tête baissée et leurs yeux balayaient successivement leurs mains puis le centre de la table. Ils lâchaient un soupir ou grinçaient des dents. De près on pouvait voir des gouttes de sueur sur le front de l’un d’entre eux, les autres avaient l’air plus forts, ou du moins plus sûrs. Ils jouaient aux cartes. Trois d’entre eux ; le quatrième regardait (en mâchant du chewing-gum ou bien du tabac ou encore quelque drogue douce) et marquait de la pointe d’un crayon, sur le coin d’un vieux journal (daté sûrement de l’année d’avant) des chiffres. Des points peut-être, ou des sommes d’argent.
Leurs yeux étaient rouges des longues veillées, de la fumée, des coups d’œil sur les côtés pour tricher sur les cartes des autres. Ils avaient oublié depuis quand ils étaient dans ce réduit. Ils n’avaient aucune idée, naturellement, de quel jour on était. Ils se rappelaient seulement que c’était l’été. Ils portaient des chemises dont ils avaient remonté les manches. Les mains gardaient leur force, ne tremblaient pas lorsqu’il fallait lâcher les cartes ou donner l’argent.
Elle avait bougé et le bruit de la chaise le ramena à lui. Il était temps d’aller dormir. Sans la regarder, sans la toucher. Elle s’étendrait près de lui. Elle avait pensé dormir dans l’autre chambre, où il y avait un canapé. Une nuit elle l’avait fait. Le sommeil ne venant pas, elle avait attendu qu’il se rende compte de son absence dans le lit conjugal, qu’il la chercherait, mais il n’en avait rien fait, pas un mouvement, il était resté dans la même position que lorsqu’il était allé se coucher. Elle décida de revenir près de lui, mais le dos tourné. Quelle victoire ! pensa-t-elle.
Cette nuit il ne revint pas seul, de la fenêtre elle vit deux autres ombres qui dépassèrent les grosses portes en bois. Il faisait noir, il n’avait pas allumé la lumière de la cour, alors elle ne put rien voir de leur visages. Elle distingua des silhouettes d’ hommes (une fois, il avait ramené à la maison deux putains tsiganes très belles). Elle avait mis rapidement une robe en velours et avait attendu qu’ils entrent.
Elle ne se rappelait guère l’ordre des événements cette nuit-là. Les hommes s’étaient-ils assis ? Avaient-ils bu de l’eau de vie ? Ou l’avaient-ils emmenée tout de suite ? Avaient-ils poussé son mari ? Avait-il réagi et de quelle manière ? Elle se rappelait seulement que tout était allé très vite. Sans aucune explication, sans le moindre détail, ils l’avaient mise dans leur voiture et étaient partis vers la sortie du village. Lui était resté assis sur la chaise à la table de la cuisine. Il les avait regardés partir, sans mot dire, sans faire un geste.
Un mois plus tard on l’avait trouvé mort sur le canapé, les chaussures encore aux pieds. On dit qu’elle l’avait empoisonné. Au village on disait qu’il avait payé pour le déshonneur, pour la honte d’avoir dans ce trou offert sa femme pour payer ses dettes de jeu. « Vous pouvez la prendre pour une semaine », avait-il dit sans rajouter un mot de plus. Cette nuit-là il les avait accompagnés en sortant de la chambre avec sa femme qui marchait, obéissante, qui n’essayait même pas de se défendre. Une semaine était passée, pas un jour de plus et ils l’avaient ramenée. Seul son regard montrait qu’elle n’était plus la même.
Il était mort sans jamais découvrir son secret. Il n’avait osé lui demander, et l’avait pas voulu. Il ne voulait pas savoir. Aujourd’hui un autre mystère enveloppait cette maison. Comment était-il mort ? Mais ni le médecin, ni le prêtre, ni les gens de la mairie n’avaient demandé une expertise, un rapport ou fait toute autre recherche. L’affaire fut vite close. Comme s’ils avaient tous fait un pacte avec le diable.
Au matin quelques cousins étaient venus pour emmener le cercueil, elle l’avait vu sortir de la cour, depuis l’étage, depuis la fenêtre dont elle avait levé un coin du rideau. Elle portait la nuisette en soie dont elle caressait le tissu. Un sourire au coin des lèvres abîmait la beauté de son visage.









