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Yougoslavie, de la décomposition aux enjeux européens |
Par Philippe Martinez [1]
En présentant il y a quelques jours, à Belgrade et Pristina, son rapport sur le statut à donner au Kosovo, le médiateur de l’ONU, Martti Ahtisaari, montre qu’il est fin diplomate, tant l’esquisse de solution qu’il propose semble juste au vu des positions inconciliables des serbes et des albanais.
Son rapport contente en effet partiellement la partie albanaise puisqu’il fait glisser la province, à travers l’adoption d’un hymne, d’un drapeau et l’autorisation d’occuper un siège dans les grandes organisations internationales, vers une indépendance dont le terme est toutefois soigneusement évité afin d’assurer à la partie serbe que toutes les autres options restent ouvertes.
Ce faisant il renforce néanmoins l’incertitude planant sur l’avenir de la province, une incertitude qui était pourtant selon les diplomates occidentaux la raison pour laquelle la question du statut devait être rapidement tranchée. En effet, plusieurs questions restent aujourd’hui en suspens, menaçant de remettre en cause la très fragile stabilité de la province.
Dans quelle mesure sera-t-il possible de négocier les termes de ce rapport avant le vote prévu aux Nations-Unies au printemps prochain ? Le terme d’indépendance sera-t-il mentionné dans la résolution onusienne ? Si oui, que fera-t-on en cas de véto russe à toute résolution allant dans ce sens ? Le statu-quo pourra-t-il prévaloir ? Si non, le véto russe sera-t-il maintenu et, dans le cas où il ne l’était pas, quels seraient les états qui reconnaîtraient la province comme de facto indépendante ? Comment réagirait-on à la sécession prévisible des communes serbes du nord du Kosovo ?
Autant de question qui montrent bien que depuis l’adoption en 1999 de la résolution 1244 et du concept douteux « d’autonomie substantielle » qui lui a été associé, la politique menée par la communauté internationale dans la province manque singulièrement de cohérence.
Pour mémoire, avant que soudainement tous les chancelleries occidentales, au cours de l’année 2006, reconnaissent la contre-productivité du statu-quo institutionnel de la province, Harri Holkeri, l’ancien chef de la MINUK, avait lancé en 2003 sa politique dite de « standards before status » qui clamait haut et fort qu’aucune discussion sur le statut ne serait possible avant qu’une liste de huit standarts ne soient pleinement respectés, une condition dont tout le monde sait qu’elle n’est aujourd’hui pas respectée, y-compris la chef de la MINUK actuel qui comparait encore récemment d’une manière douteuse la situation de la province à « un verre à moitié plein plutôt qu’à un verre à moitié vide ».
Dans l’optique de contourner un probable véto russe, l’éventualité d’une résolution ne faisant pas explicitement référence à l’indépendance du Kosovo est dangereuse à plus d’un titre. Tout comme la résolution 1244 de 1999, elle ferait croire qu’il existe, au moins en apparence, une solution médiane entre l’indépendance pure et simple et l’absence d’indépendance.
Une troisième voie institutionnelle aventureuse qui ne va pas sans rappeler celle qui concernait, en mai 2006, l’organisation du référendum sur l’indépendance du Monténégro, référendum qui devait rassembler un seuil minimum de 55% de oui pour être validé, une exigence qui aurait assurément placé la communauté internationale dans une épineuse situation si le oui avait « seulement » remporté entre 50 et 55%.
Mais le fait que la communauté internationale en soit réduite à jouer avec le feu concernant le Kosovo n’a-t-il pas pour origine le seul et unique fil directeur de sa politique dans les balkans depuis 1995, à savoir celui de promouvoir une société multiethnique ? A ce titre, les similitudes de la situation dans laquelle se trouvent le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine sont saisissantes. Une réconciliation impossible, des populations qui vivent clairement séparées, le report continu de réformes essentielles (de la police et de la constitution pour la Bosnie-Herzégovine, le respect des standarts pour le Kosovo), une justice très partiellement rendue...des éléments qui montrent clairement que les deux entités sont arrivées à une impasse dont seule une politique basée sur un objectif différent semble pouvoir les sortir.
Dans ce contexte, la partition est une piste sérieuse à étudier au Kosovo (comme en Bosnie-Herzégovine d’ailleurs, où la RS, bien que bâtie sur un génocide, ait été de facto entérinée par les accords de Dayton, rendant là aussi l’objectif de société multiethnique irréalisable) dans la mesure où c’est la seule qui prenne réellement en compte l’impossibilité d’une cohabitation entre serbes et albanais. C’est aussi la seule qui soit de nature à créer la stabilité nécessaire au développement économique de la région. C’est enfin la seule qui permette aux deux camps de sauver la face, tant leurs exigences sont éloignées.
Dans un tel shéma, qui suppose sans doute des transferts de population, le Kosovo obtiendrait bien l’indépendance mais laisserait à la Serbie la partie Nord du Kosovo (de 10 à 15% du territoire) étant donné que la plus grande partie de la communauté serbe est concentrée dans cette zone, tout comme la plupart des sites historiques et religieux orthodoxes. Cette région du Kosovo étant la plus riche, notamment en matières premières, des négociations pourraient être menées afin d’assurer à la partie albanaise un accès à ces ressources.
Dans son essai sur le cosmopolitisme, « Le Vertige de Babel », Pascal Bruckner s’interrogeait de cette manière : « Ne voit-on pas que dans certains cas la séparation des peuples en litige est préférable à leur amalgame contraint et qu’un certain internationalisme fondé sur l’amitié fictive entre communautés peut engendrer les pires tensions (et donc accentuer la balkanisation qu’elle entendait prévenir) ? ». Espérons que la communauté internationale saura s’en rendre compte avant qu’il ne soit encore une fois trop tard.
[1] Spécialiste des Balkans, Philippe Martinez a travaillé pour l’Ambassade de France à Sarajevo en 2000, pour l’Assemblée Parlementaire de l’OSCE en 2003 et 2004. Il est diplômé de l’INALCO en serbo-croate. Il travaille actuellement à l’Institut Français de Copenhague où il forme des militaires danois de la KFOR qui sont envoyés au Kosovo.









