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Par Predrag Matvejevic [1]
J’ai écrit la majeure partie de cette lettre après la mort tragique d’Anna Stepanovna Politkovskaïa, assassinée par balles dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou, rue Lesnaïa, en octobre 2006. Je vous l’envoie en mars 2007 à l’occasion de votre visite à Rome, où je vis et où je travaille depuis plus d’une dizaine d’années « entre asile et exil ».
J’ai commencé à écrire ces lignes et je les ai complétées avant et après de nombreux autres homicides commis en Russie : celui de Pavel Hlebnikov qui s’opposait au « capitalisme des gangsters », celui de Viktor Cherpakov, qui depuis la lointaine Vladivostok avait décidé d’oeuvrer à la « défense des pauvres de Russie » ; celles de femmes courageuses et décidées comme le furent la députée du Parti Russie Démocratique, Galina Starovoïtova, la défenseuse des minorités Nadejda Haïkova, la jeune journaliste Nina Yefimova, âgée de 25 ans, correspondante de l’hebdomadaire libéral Obchtchaïa gazeta, tuée en périphérie de Grozny. Près d’une quinzaine de personnes ont été assassinées, dont trois collaborateurs de la Novaïa gazeta, le journal pour lequel travaillait Anna Stepanovna. Ils étaient tous coupables de la même faute : critiquer dans leurs écrits le régime dont vous êtes le chef. A ceux qui ont écrit du bien de ce régime et qui continuent de le faire, rien de mal n’est arrivé, du moins n’ont-ils pas été assassinés. Cela incite à faire quelques rapprochements, à tirer des conclusions.
Ce n’est cependant pas le seul motif pour lequel je vous écris. Il me semble que les soutiens accordés à des alliés politiques comme le staliniste Alexandre Loukachenko ou le tyran Ramzan Kadyrov sont indignes. Se moquer de la souveraineté de pays frontaliers, en particulier de l’Ukraine, est une action condamnable. L’ambition de restituer à la Russie son statut de « grande puissance », avec tout ce que sous-entend un tel terme, est suspecte. Après toutes ces disgrâces qui se sont abattues sur la Russie à l’époque de l’Union soviétique, je fus stupéfait de la déclaration que vous aviez faite au Parlement fédéral en avril 2005. Vous y aviez affirmé que « la débâcle de l’URSS » avait été « la plus grande catastrophe géopolitique du 20ème siècle », une catastrophe qui a mené à la « destruction de vieux idéaux, au délitement et à la destruction soudaine de nombreuses institutions », une débâcle où « des groupes d’oligarques ont conquis un pouvoir illimité (...), alors que la misère des masses a été acceptée comme la règle et s’est ajoutée à la paralyse du secteur social ».
Quels sont ces « vieux idéaux » détruits, sinon ceux que le stalinisme avait déjà détruits de la pire des manières ? Nombreux sont ceux parmi nous qui ont partagé ces idéaux...
Quelles sont les « institutions dissoutes » qu’il aurait fallu conserver ? Elles étaient déjà usées ou répressives...
Qui a permis aux « groupes d’oligarques » de prendre impunément le pouvoir économique, en permettant que la « misère de masse » devînt encore plus profonde que ce qu’elle fut auparavant ?
Ceux qui cherchent à donner une réponse à ces questions aujourd’hui en Russie, finissent par avoir un destin tragique. Ceux qui, en revanche, sont à l’origine de cette situation, sont favorisés et ne courent aucun risque.
Qui connaît la Russie et son histoire, qui a connu l’Union soviétique et sa réalité ne s’attend certainement pas à ce que la transition soit rapide et facile, que les transformations surviennent sans difficultés ni obstacles. Toutefois ne pouvaient-ils pas croire qu’après tout, la population de la Russie fût plongée dans une misère encore plus noire de celle qu’elle connut au temps de l’Union soviétique, que la Russie connût une régression technologique par rapport à d’autres puissances industrielles, que la privatisation en Russie eût pris la forme d’un saccage généralisé des biens publics, que les disparités sociales se fussent approfondies dans des proportions inadmissibles, et que dans un pays aussi immense et aussi riche en ressources naturelles, la durée moyenne de la vie humaine fût descendue en-dessous du niveau moyen de tous les autres pays européens. Nous pouvions nous attendre à l’affirmation progressive de la démocratie, non à la poursuite d’une dictature digne des temps passés, et pas seulement de l’époque soviétique.
La décision qui délègue la nomination des présidents et des gouverneurs des républiques de la Fédération russe au Président et qui prive les citoyens de leur pouvoir démocratique ne peut que susciter le dégoût.
Beaucoup d’entre nous ont l’impression que même un oligarque de la grande finance comme Khodorkovski n’a pas été descendu de son piédestal et confiné en Sibérie pour avoir accumulé de l’argent de manière illicite - il n’est certainement pas le seul - mais pour avoir financé et soutenu des partis d’opposition comme « Yabloko », des partis qui critiquent les détenteurs du pouvoir comme les critiquaient les journalistes qui ont été tués.
Je ne sais si vos conseillers vous ont suffisamment informé qu’il y a dans le monde des personnes qui aiment la Russie, qui ne ferment pas les yeux face à ce qui lui arrive, qui réfléchissent à sa situation et qui en témoignent. Nous n’avons pas ignoré la férocité de la répression en Tchétchénie, justifiée comme une réponse au terrorisme islamiste. Or, dans le Caucase, il est plus souvent une conséquence qu’une cause. (Nous avons déjà lu, il y a longtemps, le Hadji Murat de Tolstoï). Nous avons vu comment a été éventée la tentative de l’Ukraine d’actualiser ses réformes, et de quelle manière Iouchtchenko et Timochenko ont été réduits au silence. J’ai eu l’occasion de rencontrer diverses fois Gorbatchev en Italie et en Espagne, au World political forum, dont il est le président et moi-même un des membres de la direction : je me suis rendu compte que l’instigateur de la glasnost vous craint. Il a, par conséquent, renoncé à une quelconque critique, critique qui à l’époque lui avait permis de lancer la perestroïka.
L’autoritarisme n’a pas porté chance à la Russie. La politique des grandes puissances l’a détruite. Ce pouvoir, encore exercé dans d’autres pays, a couvert de honte la Russie.
Je suis persuadé que vous-même et vos collaborateurs savez bien tout cela. Vous savez à quel point la vie d’un Russe a été et continue à être rude, hier comme aujourd’hui. Vous savez à quel point son désir de s’affranchir de la misère et de conquérir une dignité d’homme libre est grand et justifié.
Je vous écris ces lignes au nom de nombreux hommes et femmes éparpillés dans le monde qui connaissent bien les grands sacrifices que la Russie a faits pendant la Seconde Guerre mondiale, en contribuant à la conquête de la liberté et au bien de l’humanité. Je connais nombre d’intellectuels dans le monde entier qui apprécient la culture, l’art, et surtout la grande littérature russes ; ils ne sont aujourd’hui plus que le souvenir d’une présence réelle.
Réfléchissez sur les actions à mener pour que le lendemain russe soit différent, meilleur qu’aujourd’hui et qu’hier. Permettez-moi, par conséquent, de conclure cette lettre avec quelques jugements de la regrettée Anna Politkovskaïa, que j’ai rencontré il y a quelques années à Paris et que j’ai connue à Mantova : « Brejnev a été pessimiste. Andropov sanguinaire sous des airs démocratiques. Tchernenko était un idiot. Gorbatchev ne plaisait pas. Eltsine nous contraignait de temps à autre à faire le signe de croix par crainte des conséquences de ses décisions... Les mouvements politiques nés par un décret du Kremlin sont à la mode chez nous, pour que l’Occident ne soupçonne pas que notre système est monopartite, autoritaire et non pluraliste ».
Avant qu’il ne quitte le pouvoir, j’écrivis au président Gorbatchev quelques-unes des lignes qui suivent pour lui faire part de la manière dont je voyais les alternatives du pays qu’il avait guidé. Depuis longtemps désormais, nous nous demandons : comme sera la Russie de demain ? Traditionnelle et conservatrice comme elle le fut un temps, ou bien moderne et libérale ? « Sainte » ou profane ? Orthodoxe ou schismatique ? Sera-t-elle plus « blanche » que rouge ou plus « rouge » que blanche ? Slavophile ou occidentaliste ? Asiatique ou européenne ? Plus collectiviste que « populiste » ? Mystique et messianique à sa manière ou laïque et sécularisée ? Sera-t-elle une Russie qu’« on ne peut comprendre par la voie de l’intelligence » et dans laquelle « on ne peut que croire » comme l’affirmait le poète Tioutchev en 1800, ou bien une Russie dure et « foutue » (tolstozadaïa) comme l’exaltait Alexandre Blok ? Une Russie « avec le Christ » ou « sans la Croix » ? Une vraie démocratie ou une simple « démocrature » (j’ai forgé ce terme il y a déjà des années) ? Sera-t-elle seulement russe (rousskaïa) ou bien « de toutes les Russies » (rassiskaïa, vsiorassiskaïa) ? Quelle qu’elle doive être, elle devra toutefois tenir compte de ce qui reste après la dissolution de l’Union soviétique, de ce qu’elle a, à jamais, perdu.
Tous mes meilleurs vœux
[1] Predrag Matvejevic est un écrivain émigré de l’ex-Yougoslavie, d’origine russe et croate. Ancien professeur de l’Université de Zagreb, il enseigne depuis 1991 à la Sorbonne Nouvelle à Paris, et à l’Université « La Sapienza » de Rome. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont le Bréviaire méditérranéen et L’Autre Venise, traduits dans diverses langues.









