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Osservatorio sui balcani
Ornela Vorpsi, photographe et romancière aux multiples cultures
Traduit par Mandi Gueguen
Publié dans la presse : 17 avril 2007
Mise en ligne : dimanche 6 mai 2007
Sur la Toile

Photographe, romancière, Ornela Vorpsi est un artiste aux multiples facettes. La jeune femme a quitté l’Albanie en 1990. Après des études à l’École de Beaux-Arts de Milan, elle vit désormais à Paris. Interviewér par nos confrères de l’Osservatorio sui Balcani, elle évoque le dépaysement, l’expérience de la perte et de la traversée des frontières, des retrouvailles avec soi-même. Avec les mots de la légèreté.

Par Antonia Pezzani

Le 5 avril dernier, le Séminaire international sur le roman proposait à Trente une rencontre avec Ornela Vorpsi, intitulée « Les paroles sans pensées n’iront pas au paradis ». Empruntée à un vers d’Hamlet, se cache derrière ce titre la conception personnelle de la littérature que se fait Ornela Vorpsi, qui croit fermement à la nécessité de « porter au lecteur quelque chose qui a réellement eu lieu », et à l’importance d’une narration qui aille au-delà, qui soit « réflexion sur cet être-au-monde ».

Ornela Vorpsi est née en 1968 à Tirana. Elle émigre en Italie à l’âge de 22 ans, à Milan, où elle fréquente l’Académie des Beaux Arts de Brera, et y reste cinq ans. Elle vit à Paris depuis dix ans mais, pour le moment, sa langue d’écriture reste l’italien. Photographe de renommée internationale, son premier roman Le Pays où on ne meurt jamais, lui a valu le prix Grinzane Cavour.

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Ornela Vorpsi (© OB)

Osservatorio sui Balcani (OB) : Est-ce que tu te sens à l’aise en écrivant en italien ? Pourquoi ce choix ? Y a-t-il un côté libératoire d’écrire dans une langue qui n’est pas la tienne ? Que signifie pour toi pouvoir écrire en italien ?

Ornela Vorpsi (OV) : Je me sens à l’aise en écrivant en italien, bien sûr. Autrement je n’aurais pas fait ce choix. Même si, à vrai dire, ce n’est pas quelque chose à quoi j’ai réfléchi en me disant : ’voilà, je me positionne de cette manière, j’écrirai dans cette langue’. Le choix s’est fait très naturellement. Après réflexion, puisque cette question revient souvent, j’ai trouvé une réponse que me semble assez vraie. Pour écrire j’avais besoin d’une langue qui ne portât pas en soi l’enfance et, pour moi, l’italien était une langue sans enfance. Peut-être ai-je besoin de distance, essentielle et salutaire pour faire ce que je veux faire. Il s’agit d’un discours très subjectif, car si tant d’autres romancières ont besoin d’être immergés dans leur langue maternelle, moi, j’ai besoin d’une langue qui ne porte pas mon vécu. Voilà pourquoi j’ai choisi l’italien. Une autre langue veut dire une autre culture, un autre pays, un océan de distance avec son propre peuple, avec son vécu et moi, j’en avais besoin de cette distance, pour des raisons personnelles.

OB : Dans ton dernier roman, intitulé en français Vert venin, tu est très critique à l’égard de la perception de la frontière, de l’être de ce côté-ci, à l’Occident, ou de ce côté-là, dans les Balkans : qu’est-ce qui te pousse à rester de ce côté-ci ?

OV : Le fait que, par exemple, Paris, où j’habite aujourd’hui, marque pour moi un état neutre, comme le fait d’écrire dans une langue étrangère. Peut-être ai-je été très blessée et l’Albanie m’est-elle toujours très douloureuse. Voilà pourquoi je ne réussis pas encore à rester là-bas ou à trouver un endroit là-bas. Je cherche à rester dans des terrains neutres pour pouvoir guérir mes plaies, j’en ai besoin. La frontière, je la perçois, car je pense avoir un grand sens de l’observation. Je souffre d’observation, donc évidemment j’observe et j’observe... Peut-être est-ce la raison pour laquelle je n’ai pas voulu en parler.

OB : Qu’est-ce le « venin vert » ?

OV : Le « venin vert » n’est pas la rage de la migration, absolument pas. Je serai très malhonnête autrement, car si la migration a eu pour moi un prix élevé à payer, par de nombreux aspects, elle m’a sauvée de la condition absurde de l’ancienne Albanie, donc ce n’est pas cela. En France, Vert Venin est sorti en même temps que Tessons roses. Comme je viens des Arts Plastiques, j’ai voulu jouer un peu avec ces livres et les couleurs. De plus, il était très difficile de traduire en français le titre italien La Main que tu ne mords pas, cela ne sonnait pas très bien.

OB : Mirsad (monde-jardin), l’ami souffrant, c’est ton « portrait de Dorian Gray » ? Est-ce un peu ton alter ego ?

OV : Très partiellement. C’est mon alter ego lorsqu’il s’agit de se superposer au monde, d’être très facile à toucher, avec toutes les tripes dehors, d’extrêmement, pathologiquement sensible. Le portrait de Dorian Gray ne fait pas partie de la fiction littéraire, c’est un fait réel : la personne qui était mal, et qui était d’autant plus authentique, ce jour-là lisait vraiment Le portrait de Dorian Gray. J’ai donc rapporté cela fidèlement.

OB : Quel est le rapport entre souvenirs et fiction dans ce que tu écris ?

OV : Je me situe dans un rapport très étroit entre les deux. Je ne me considère pas une romancière de fiction pure, dans le sens où j’ai besoin d’amener au lecteur des choses qui ont réellement eu lieu. J’ai une idée de l’honnêteté qui, peut-être, ne tient pas debout, mais j’ai besoin de lui apporter des faits réels. J’ai ce besoin de raconter l’expérience, même si c’est de quelqu’un d’autre, de quelque chose qui est vraiment survenu. Je n’ai pas envie de au lecteur donner quelque chose de fictif. Le partage doit intervenir, selon moi, dans le cadre de l’existence réelle. L’imaginaire est ensuite une autre histoire.

OB : Les souvenirs, par exemple dans Vert venin, semblent avoir leur vie propre, de narrations autonomes enchâssées dans une autre narration. Quelle est la structure de composition de ton dernier roman, si tant est qu’il y en ait une ?

OV : En fait, la colonne vertébrale de ce dernier roman c’est ce voyage aller-retour entre Paris et Sarajevo et, là-dessus j’ai greffé toutes ces histoires. Des petites histoires, des petites réflexions qui étaient pour moi la chose la plus importante, car pour moi le plus important dans ce livre c’est la réflexion sur l’être-au-monde.

OB : Ecrivain, photographe... Y a-t-il un fil rouge entre les deux langages ? Quelque chose qui les rapproche ?

OV : Le fil rouge entre les deux langages, c’est moi-même, ce qui les rapproche, c’est aussi moi-même, car je suis la source de toutes les photos que je fais et de la romancière. Comme recherche et comme description, je travaille à des objectifs différents. Évidemment, dans les livres, je me trouve dans une dimension que je ne peux pas photographier. Il s’agit de certains souvenirs, de certaines choses. Alors que dans la photographie, je fais un tout autre travail de conquête avec le visuel, dans l’écriture, je cherche à être dans les mots. Je pense pourtant avoir une structure d’artiste classique, pas celle d’une vraie romancière proprement dite. Je ne sais pas, je veux dire qu’au fond, les arts plastiques m’ont beaucoup construite et je pense que cette forme fragmentaire que l’on peut, peut-être, percevoir dans mon écriture d’aujourd’hui est due à la peinture et à la photographie.

OB : Pourquoi les femmes représentées sur la couverture de tes deux romans édités chez Einaudi ont-elles le dos et les épaules tournées, appuyées à un mur ?

OV : Parce que je n’aime pas être dérangée de face, et parce que d’un certain côté, je veux toujours faire pivoter le personnage sur lui-même pour le voir. À la fin du livre, quand le personnage se sera retourné, on le verra dans le roman, sa physionomie et tout le reste. On le verra bien. Je ne veux pas personnifier le livre avec un visage, avec quelque chose de très concis. En revanche, le dos, c’est quelque chose... je me souviens des femmes solitaires qui sont un peu entre elles-mêmes et elles-mêmes, j’aime vraiment bien cela.

Tous les romans d’Ornella Vupsi sont édités en France par Actes Sud.

Retrouvez les fiches :

Buvez du cacao Van Houten
Tessons roses
Vert venin
Le pays où l’on ne meurt jamais

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