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Sabina Talovic vit à Pljevlja, dans le nord du Monténégro. Elle fait partie de la minorité bosniaque de la ville. Son histoire personnelle et les événements tragiques de la guerre en Bosnie sont à l’origine de son engagement pour la paix et les droits des femmes. Portrait.
Par Jacqueline Dérens
Victime de violence domestique, victime des violences de la guerre, Sabina Talovic a dénoncé publiquement ces deux formes de violence, qui puisent leur force et leur impunité au plus profond d’une société dominée par la toute-puissance masculine. Prendre la parole pour dénoncer ces violences, en temps de guerre, alors que la ville, à quelques dizaines kilomètres de la frontière bosniaque, servait de base à l’Armée fédérale yougoslave et aux milices paramilitaires, demandait un courage hors du commun. Mais Sabina ne pouvait pas accepter que l’on tue en son nom. Elle a rejoint les « Femmes en noir » de Belgrade et, aujourd’hui encore, ne manque aucune de leurs manifestations publiques.

Elle avoue que c’est grâce au soutien de ces femmes qu’elle a pu tenir et continuer à dénoncer la guerre dans sa ville, qui était alors complètement dominée par les nationalistes les plus radicaux. Plusieurs fois interpellée par la police de l’époque, elle n’a jamais cessé son action anti-guerre, allant parler aux réservistes et aux jeunes conscrits pour les convaincre de ne pas partir. Dans ce combat inégal, elle a rencontré d’autres personnalités anti-guerre, comme Mihailo Vujosevic, et le bloc anti-guerre du Monténégro.
Avec son ami Jakup, responsable de la communauté islamique, quinze ans après la guerre, elle continue à agir pour que les crimes de guerres commis dans la région de la Bukovica soient reconnus par le gouvernement actuel du Monténégro, et que les coupables soient enfin arrêtés et jugés (Voir notre article « Bukovica : un nettoyage ethnique oublié au Monténégro ») . Elle veille aussi à ce que la mémoire de ces années maudites ne soit pas oubliée.
Aujourd’hui, avec son groupe d’amies, cinq femmes restées fidèles depuis quinze ans à leurs engagements, et de nouvelles recrues, elle est responsable de l’association Bona Fide, logée dans une petite maison à flanc de coteau. On y trouve le bureau de l’association, mais aussi deux pièces qui peuvent accueillir provisoirement des femmes victimes de violence avant que celles-ci ne soient prises en charge par les institutions, car l’association estime que ce sont les institutions qui doivent protéger et aider les victimes. Un travail d’éducation est mené pour apprendre aux femmes à avoir recours aux institutions et, depuis quelque temps, une collaboration s’est mise en place avec la police, la justice et les services sociaux municipaux.
Bona Fide et quatre autres associations de femmes, de Cetinje, Kotor et Podgorica, mènent actuellement une campagne pour que le Monténégro indépendant garantisse les droits des femmes en les inscrivant dans la nouvelle Constitution qui doit être adoptée prochainement. Alors que l’article 65 de l’actuelle Constitution permet l’avortement, la Liste serbe et l’Église orthodoxe serbe réclament son interdiction. La majorité proche de Milo Djukanovic se tait, et la Commission parlementaire pour l’égalité des sexes, présidée par une femme, Beba Dzakovic, estime que les femmes du Monténégro ont déjà « trop de droits »...
Les relations entre les féministes et cette commission sont très difficiles et sa présidente n’hésite pas à les traiter de pétroleuses, de traînées, de sorcières et autres amabilités ! Comme la députée Beba Dzakovic est précisément originaire de Pljevlja, médecin de profession et supporter indéfectible du DPS de Milo Djukanovic, son influence est très grande dans la région. C’est pour Sabina une adversaire de taille.
Pour que les femmes soient « visibles dans la Constitution », selon le slogan adopté pour la campagne, il faut recueillir 6.000 signatures. Les militantes en ont déjà recueilli 4.000. Mener des campagnes, éduquer les femmes, s’adresser aux jeunes, assurer des conseils juridiques, psychologiques et médicaux, former des militantes - tout cela exige de l’argent, mais Sabina et son équipe ne sont pas prêtes à céder sur leurs principes d’indépendance vis-à-vis de tout parti.
Cette intransigeance leur vaut de traverser de sérieuses difficultés financières. Il leur manque l’argent pour remplacer leur vieil ordinateur, pour imprimer des tracts et, plus grave, Bona Fide n’a pas les 20.000 euros disponibles pour acheter la maison qu’elle occupe et que le propriétaire veut vendre. Pourtant, après avoir rencontré Sabina Talovic, on est convaincu que rien ne pourra tarir sa passion pour les droits des femmes et la justice.
Pour en savoir plus sur les événements de Pljevlja et de la Bukovica durant la guerre :
« Bukovica : un nettoyage ethnique oublié au Monténégro »













