Le portail francophone des Balkans

Kosovo, fragments d’impacts

240 photographies N&B

Le piège du Kosovo

Nouvelle édition de Kosovo, année zéro

Comprendre les Balkans. Histoire, sociétés, perspectives

Yougoslavie, de la décomposition aux enjeux européens

Accueil À propos du CdB Contact ( espace abonné )
Naviguez sur la carte
Slovenie Croatie Bosnie Bosnie Montenegro Albanie Macedoine Kosovo Serbie Voivodine Grece Bulgarie Moldavie Roumanie Turquie
Rubriques thématiques
réagir à cet article visualiser sous format pdf envoyer à un ami imprimer
Le Courrier des Balkans
Douze ans après : retour à Srebrenica
Traduit par Mandi Gueguen
Mise en ligne : jeudi 23 août 2007
Sur la Toile

Douze ans après la tragédie de l’été 1995, l’écrivain Predrag Matvejevic revient à Srebrenica, alors que les survivants bosniaques de l’enclave réclament un statut spécial et le détachement de la ville de la Republika Srpska. L’occasion d’une réflexion sur l’état de la Bosnie-Herzégovine, mais aussi sur la guerre, la justice et les responsabilités collectives et individuelles.

Par Predrag Matvejevic

Le deuil perdure encore en cet été 2007, douze ans après le génocide à Srebrenica. Plus de huit mille musulmans bosniaques, âgés de 14 à 85 ans, furent tués en juillet 1995 dans cette petite région, près de la frontière séparant la Bosnie et la Serbie.

« Le plus grand génocide en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale », comme l’ont appelé les Bosniaques - mais pas seulement eux - est peut-être aujourd’hui ancore plus présent qu’au moment où il fut commis. Il a pris racine dans les sentiments, dans la mémoire, dans les consciences. Les habitants de Srebrenica et des environs qui, après tout ce qui leur est arrivé, sont restés vivre dans leur pays, mais aussi ceux qui s’en sont enfuis pour s’installer ailleurs, ne croient plus en personne, pas même dans leurs représentants élus de Sarajevo.

Ils se sentent trahis - d’abord par le général français Morillon, qui avait pathétiquement proclamé que cette zone serait « protégée ». Tous les autres les ont trahis : les soldats hollandais présents sous les drapeaux des Nations Unies et le général Janvier, qui les ont laissés à la merci des assassins, le Secrétaire général des Nations Unies Boutros Boutros Boutros-Gali et même le quartier général de la petite armée bosniaque qui, bien que faible et mal armée, aurait dû aller à leur secours. Tant d’hommes politiques ont trahis ceux-là mêmes qui avaient contribué à leur élection... Les médias internationaux les ont trahis qui ont consacré si peu d’attention aux victimes. Les habitants de Srebrenica n’ont plus rien à perdre. Il ne faut donc pas s’étonner s’ils réclament ce qu’ils ne peuvent pas obtenir : la séparation de leur région de la zone appelée « Republika Srpska de Bosnie-Herzégovine ». Une nouvelle séparation balkanique avec les conséquences que l’on peut imaginer...

Il n’est guère facile de se représenter la dimension historique des faits ni leur dimension politique. Celle-ci est toujours déterminée et imposée par les autres, ainsi que par divers intérêts et exigences, qui ne tiennent jamais assez compte de ceux qui sont confrontés à la réalité des choses.

Nombreux sont ceux qui continuent à parler de la nécessité d’aider Srebrenica. Bien peu, en revanche, sont ceux qui le font. À certains moments, il est vraiment difficile de comprendre ce qu’il serait nécessaire de faire et la manière dont il faudrait s’y prendre.

Il y a aussi, parmi tout ceci, une erreur incontestable des pays occidentaux, déjà commise par le passé. Les musulmans bosniaques, slaves, tardivement islamisés, ont peut-être été les musulmans les plus modérés du monde. Un grand écrivain de leur nation, Mehmed Mesa Selimovic, a écrit un livre extraordinaire, intitulé Le Derviche et la mort, traduit dans quasiment toutes les langues européennes : « Nous avons trop peu nombreux pour devenir un lac, et trop nombreux pour être engloutis par la terre » (Retrouvez la fiche du livre). Les nationalistes serbes de Bosnie et les nationalistes croates d’Herzégovine voulaient faire engloutir tous les musulmans par leur terre natale.

L’Europe a écouté, complice, la propagande tendencieuse des disciples de Slobodan Milosevic et de Franjo Tudjman, qui présentaient les musulmans bosniaques comme une « plateforme » ou un coin pouvant servir de plaque tournante à la pénétration de l’Islam en Europe. L’Europe ne les a jamais regardé tels qu’ils sont : l’Islam européen est peut-être le plus laïque du monde, un modèle qui pouvait être opposé très utilement aux vrais fondamentalistes islamiques, un modèle d’Islam européen.

Désormais, blessés à mort et recueillis autour des cercueils de leurs frères, ces musulmans ont peut-être perdu une partie de leur laïcité. À qui la faute ? Pas uniquement aux criminels Mladic et Karadzic.

Je suis arrivé en juillet à Srebrenica, sans pour autant participer d’aucune manière aux manifestations et aux rituels commémoratifs. J’ai vu le nouveau cimetière musulman de Potocari, où a eu lieu la plus grande partie de la tragédie, j’ai été dans la ville et dans les alentours. J’ai pu voir une longue, si longue colonne de femmes, créatures malheureuses qui ont perdu leurs maris, leurs pères, leurs fils, leurs frères, leurs amants - il s’agit peut-être même de plus de huit mille hommes, - dans le plus horrible pogrom survenu en Europe depuis Hitler et Staline.

Même les « femmes en noir » serbes sont venues pour s’associer aux veuves musulmanes. Il est difficile de contrôler ses sentiments en présence de scènes de ce genre. Je ne sais si j’ai pu le faire. Je me sens encore mal de retour à Rome.

« Un nombre de victimes presque quatre fois supérieur à celui des Tours Jumelles de New York ! » C’est ce qu’on dit et cela semble être exact. Malgré cela, l’article consacré à Srebrenica était dès le début cantonné dans un coin de page, parmi les événements relevant de l’ordinaire. La tragédie ne passionna pas les écrans du monde extérieur. Et nous-mêmes, ex-citoyens de l’ex-Yougoslavie, nous nous demandions à premier abord si cela avait vraiment été possible. Mais oui, l’impossible avait eu lieu. Ratko Mladic et Radovan Karadzic, les principaux mais pas les seuls coupables du massacre, qualifié par le Tribunal de La Haye de « crime contre l’humanité », sont toujours en liberté. Peut-être le resteront-ils.

Récemment j’ai lu dans un numéro de l’hebdomadaire monténégrin Monitor que la police locale avait entre ses mains Karadzic en 1996, mais qu’elle reçut d’une instance supérieure l’ordre de ne pas le toucher. Ils eurent aussi Mladic entre leurs mains, un an plus tard, quand le grotesque personnage vint prendre le soleil sur la côte monténégrine, avec sa garde du corps constituée de quinze acolytes armés jusqu’aux dents. Lui aussi on le laissa aller : l’encercler et le désarmer eut été dangereux, personne ne s’en sentait capable.

J’ai séjourné récemment en Grèce, à Thessalonique, à l’occasion d’une manifestation littéraire. Le guide qui nous faisait visiter la ville me conduisit vers une villa fastueuse, résidence royale à l’occasion des visites du souverain. « Radovan Karadzic a habité dans cette maison », me dit-il, en se vantant presque de la référence. Hélas ! Nous sommes dans la partie orthodoxe de l’Union Européenne... Désormais, Karadzic se trouve peut-être en Russie. On dit qu’il pourrait aussi se cacher sur la Montagne Sainte, le Mont Athos.

J’ai pu lire en Bosnie une déclaration, aussi cynique que honteuse, faite par un des coryphées ultranationalistes de l’appareil politique du duo Milosevic - Seselj. Il soutient que les musulmans bosniaques auraient amassé autour de Srebrenica des cadavres provenant de n’importe où, et pas seulement de des cadavres bosniaques, mais aussi ceux de victimes appartenant à d’autres communautés. C’est une histoire que nous avons déjà pu entendre quand furent massacré tant d’innocents qui cherchaient un peu de pain au marché de Markale à Sarajevo : « Ils se tuent entre eux pour attirer l’attention mondiale », disait le communiqué des nationalistes serbes de Pale.

Je n’ai jamais songé à accuser le peuple serbe de crimes de ce genre, je l’aime et le considère comme un frère, autant que je m’oppose à l’identification de tous les Croates aux Oustachis de la Seconde Guerre mondiale ou au cercle proche de Tudjman. Mais il ne suffit pas de rechercher des excuses générales : les criminels doivent être nommément identifiés, ils doivent être condamnés et punis. C’est l’unique moyen qui rendra sa dignité au peuple. Et qui libérera les consciences. Autrement, les Balkans peuvent s’enflammer de nouveau. Dieu sait quand, où, comment...

Après tout ce que j’ai rappelé, on s’étonnera peut-être de voir que les survivants ayant supporté l’impossible recherchent plus que ce qu’il est possible d’obtenir. Si la Bosnie-Herzégovine actuelle avait réussi à sortir de l’étau où l’ont coincée les accords de Dayton, si l’Etat de Bosnie-Herzégovine était devenu un véritable État, entendu comme la communauté de tous les citoyens, sans divisions internes conséquences d’une guerre absurde, ce genre de demande ne serait pas extraordinaire, mais le fruit de l’état naturel des choses.

En revanche, nous ne savons pas combien de temps nous devrons attendre pour voir les choses changer.

Retrouvez notre mot clé « Srebrenica »

réagir à cet article visualiser sous format pdf envoyer à un ami imprimer
>> Voir les réactions à cet article
Dans le même journal
© 1998-2008 Tous droits réservés Le Courrier des Balkans (balkans.courriers.info) - Le Courrier des Balkans, Centre Marius Sidobre, 26 rue Emile-Raspail, F-94110 Arcueil - Tél.: 09 50 72 22 26 (prix d'une communication locale) - Ce site est réalisé avec SPIP, logiciel libre sous licence GNU/GPL - À propos du Courrier des Balkans - Pour nous joindre - Politique de confidentialité