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Historien à succès, Neagu Djuvara lance un pavé dans la mare de l’historiographie roumaine, en montrant l’importance décisive des Coumans dans la formation de la première dynastie valaque et la naissance du « pays roumain ». À côté du débat scientifique, le risque est grand de voir naître une nouvelle polémique sur l’ethnogenèse et le « mythe des origines nationales ».
Par Nicolas Trifon
Ancien diplomate et historien, 91 ans, bon pied bon œil, l’esprit critique plus alerte que jamais, N. Djuvara est une figure assez familière aux Roumains en raison de ses interventions à la télé et du succès de sa Brève histoire des Roumains racontée aux jeunes (huit éditions depuis sa parution en 1999 ). Avec le livre qu’il vient de faire paraître, Thocomerius-Negru voda, un voïévode d’origine coumane aux débuts de la Valachie, il jette un nouveau pavé dans la mare [1]. « Tout ce que nous faisons pour mystifier notre passé se retourne forcément contre nous », lance-t-il à l’adresse de ses confrères et de ses compatriotes.
Le fondateur de la dynastie valaque, Basarab I (1330-1352), n’était pas roumain mais couman. Son nom vient de « basar » et de « aba », qui signifient « dominer » et « père » dans la langue de ces envahisseurs nomades issus du monde touranien, comme les Avares, les Protobulgares, les Pechénègues, qui les ont précédés, et les Tatares, arrivés plus tard (p. 160). Les Coumans avaient campé en Valachie (comme en Moldavie et en Ukraine) pendant le siècle qui a précédé la grande invasion tatare de 1241, avant de se diriger vers le sud et de traverser les Carpates. La Valachie (la région située à l’est de l’Olt) s’appelait en ce temps Coumania. Le nom désignant en roumain la principauté de Valachie, Tara româneasca, est attesté pour la première fois seulement au XVIe siècle, dans un acte privé (p. 137). Jusqu’au XVIIIe siècle, on l’appelait Vlaskoe Zemlia, le slavon étant la langue de l’église et, en partie, de la cour.
La « coumanité » du père du fondateur de la dynastie des Basarab, de celui que l’on appelle Negru voda [prince noir] dans la tradition roumaine, ressort du nom sous lequel il figure dans une chronique hongroise, Thocomerius, abusivement transcrit par la forme slavo-roumaine Tihomir (p. 113). Ce personnage, dont on sait peu de choses et auquel on attribue la première unification des structures politiques locales en Valachie, provenait d’au-delà des Carpates, du pays de Fagaras, administré par le roi de Hongrie. Autrement dit, les premières structures étatiques en Valachie (comme plus tard en Moldavie) étaient des créations du royaume de Hongrie, des Etats tampons destinés à consolider la défense de ses frontières.
Thocomerius et son fils, Basarab I, n’étaient pas orthodoxes mais catholiques. En effet, après avoir longtemps refusé la christianisation et combattu les Hongrois, les Coumans noirs, se sentant menacés par les Tatares, ont fini par demander au roi de Hongrie le baptême (catholique) collectif. C’est le fils de Basarab I, Alexandre (1352-1364), qui, après sept ans de règne, se rebaptisera orthodoxe (en prenant le nom de Nicolas Alexandre) permettant la fondation en 1359 de l’archevêché d’Hongrovalachie par le patriarche de Constantinople (p. 19). Cette décision ne l’a pas empêché de rester le vassal du royaume Hongrie, de la même façon que la défaite militaire infligée par son père, Basarab I, à Charles Robert d’Anjou, le roi de Hongrie (1308-1342), n’a pas entraîné la rupture définitive des liens de subordination qui les liaient. Parler d’Etat roumain indépendant en ce temps constitue un grossier anachronisme, conclut N. Djuvara (p. 191-193).
Il est peut-être bon de préciser que, s’agissant d’une période sur laquelle on est peu et mal renseignés, les affirmations de N. Djuvara que nous venons de résumer sont pour certaines des hypothèses. Des hypothèses cependant hautement vraisemblables, puisque fondées sur des données topologiques, anthropologiques et documentaires difficiles à contester, connues de longue date par les historiens roumains. Pourquoi ces derniers se sont-ils efforcés d’accréditer des hypothèses nettement moins vraisemblables, pourquoi sont-ils allés jusqu’à occulter certaines réalités concernant cette période clef de l’histoire roumaine (p. 75) ? Pourquoi tant de réticences pour accepter le rôle joué par l’élément slave dans la formation du peuple roumain ou encore pour reconnaître que le premier Empire bulgare s’étendait aussi sur des terres valaques ? Les explications suggérées par N. Djuvara sonnent comme autant d’accusations. Née en même temps que la conscience nationale roumaine, à l’époque des affrontements des nationalismes, l’historiographie roumaine a subordonné l’établissement et l’interprétation des faits à l’intérêt national ; obsédée par la continuité [du peuple roumain sur le territoire où il vit aujourd’hui] elle a privilégié la permanence, l’immobilité (p. 9). Au lieu de se penser dans le contexte de l’histoire de l’Europe centrale et du Sud-Est, elle s’est obstinée à construire une histoire fermée, en imaginant une espèce d’autogenèse du peuple roumain (p. 7-8). Enfin, étant donné la rareté des informations documentaires dont on dispose pour le Moyen Age roumain, pourquoi ne pas faire appel à l’histoire comparée, se demande N. Djuvara. En fin de compte, ce qui s’est passé ailleurs en Europe vaut aussi pour la Roumanie : ce sont les « Barbares » qui ont été le facteur décisif dans la fondation des Etats médiévaux et non pas les « autochtones », rescapés de l’Empire romain. Les Francs, en France, les Visigothes en Espagne, les Lombards en Italie, les Varègues en Russie... et les Coumans dans la future Roumanie (p. 17).
Sur la formation des « voïévodats » roumains, N. Djuvara avoue s’être contenté de tirer la conclusion logique des données disponibles fournies souvent par ses prédécesseurs qui, eux, se sont toujours refusés à un tel exercice. Sa contribution réside surtout dans l’importance accordée au facteur couman alors que l’accent était mis généralement sur l’apport slave dans la formation des structures politico-militaires roumaines. L’explication qui en découle est ingénieuse, stimulante et vraisemblable, en tout cas à mille lieues des versions consacrées que l’on apprend sur les bancs de l’école en Roumanie depuis belle lurette. L’exemple qu’il fournit lui-même est éloquent. Il s’agit de la citation de Nicolae Iorga figurant dans la conclusion du livre de Serban Papacostea paru en 1993 sous le titre Les Roumains au XIIIe siècle : « ...vers 1300, le nouveau pays prend forme selon une conception originale qui a ses racines dans sa propre tradition. Nous avons affaire à un cas de cristallisation politique spontanée. Son champ s’étend sur le pays roumain (Tara româneasca) tout entier, et, pour la première fois, voit le jour à l’Est une conception nationale correspondant à une conception territoriale, fondement moderne des Etats de l’Europe occidentale » (p. 188).
Cependant, le principal mérite du livre est d’avoir cassé un tabou en critiquant de front les présupposés nationalistes de l’historiographie roumaine, qui, par ailleurs, compte des spécialistes notamment du monde byzantin et ottoman dont la réputation n’est plus à faire. Nous avons affaire, à en juger par les réactions qui ont accompagné la sortie du livre, à une performance critique surprenante à prime abord.
Interrogés par Cotidianul, le 20 juin 2007, plusieurs historiens réputés, dont Serban Papacostea cité plus haut, se sont prononcés en faveur de la thèse soutenue par N. Djuvara. Titre de l’article : « La révolution de Djuvara conquiert l’élite des historiens ». Ce journal avait publié la veille un entretien de Eugen Istodor avec l’auteur sous le titre « La révolution de Djuvara », qui avait suscité plus de deux cents messages sur le forum de discussion. L’absence de contradicteur parmi les confrères de l’auteur, et le nombre « raisonnable » de réactions hostiles, ont de quoi surprendre, si l’on pense à la version inculquée à tant de générations de Roumains, jamais contestée par les historiens, qui venait d’être mise à mal. Certains historiens et bon nombre de « patriotes » ont apparemment préféré faire profil bas en attendant que l’orage passe pour passer à l’offensive.
Même dans ces conditions, la percée de la thèse de N. Djuvara n’est pas dépourvue d’ambiguïté, si l’on examine de plus près les réactions. De toute évidence, les arguments « radicaux » invoqués par ceux qui le critiquent ne tiennent pas la route : on l’accuse de faire le jeu de la propagande hongroise ou d’être acheté par elle. Plus touchantes sont les réactions de sympathie, non seulement pour la personnalité de l’historien mais aussi pour sa « révolution », les deux étant souvent associées. « Il est temps que nous apprenions à ne plus nous mentir à nous-mêmes » ou encore « Après ces quarante-cinq ans de communisme... notre incapacité à regarder droit dans les yeux notre passé historique nous condamne à l’infériorité », lit-on dans ces messages. D’autres participants au forum relativisent la nouveauté du message, dans un langage plus mesuré et souvent en connaissance de cause. L’aspect le plus frappant cependant de l’ensemble des messages est la fréquence élevée de références, allusions, digressions sur les questions de race, d’ethnie, d’origine, de groupe sanguin et ainsi de suite. Les propos à caractère quelque peu anecdotique tenus par N. Djuvara lors de l’entretien, quand il évoque, par exemple, le type arabe des paysans travaillant sur les domaines de son grand-père, y sont pour quelque chose même si son intention était de provoquer pour mieux convaincre. Le livre contient aussi une allusion sur ce thème, dans le paragraphe suivant :
« Il est grand temps d’oublier les clichés vieillis sur les Roumains authentiques, les vrais ou les bons Roumains... C’est un Roumain authentique de par sa mère et de par son père qui vous le dit. La première qualité du Roumain a été sa capacité d’assimiler toutes les populations qui se sont réfugiées sur son aire autochtone. Mais ce n’est pas un argument pour que nous occultions le rôle que ces groupes allogènes ont pu jouer dans l’histoire tourmentée de notre peuple. » (P. 145.)
Avec ce genre d’aveux biographiques on s’expose inévitablement à des controverses et on alimente une dynamique malsaine. En effet, comme le modérateur du forum, Cristian Teodorescu, l’a indiqué et plusieurs participants l’ont rappelé, N. Djuvara est issu du côté de son père d’une famille aroumaine arrivée en Valachie du Pinde, aujourd’hui Grèce du Nord, vers 1770. (Sa mère appartenait à une famille réputée de boyards.) Il n’en fait aucun mystère d’ailleurs, lui qui a coordonné un excellent ouvrage sur les Aroumains paru aux éditions de l’Inalco à Paris en 1989. Peut-il se présenter comme un Roumain authentique ? Dans l’entretien, il explique qu’il a probablement « échappé » à la coumanité du côté de son père, dont la famille venait du Sud, mais pas de sa mère, puisque un bon tiers des boyards de Valachie étaient à l’origine des Coumans. Sa qualité de « roumain » ou d’ « allogène » fait l’objet de plusieurs messages polémiques. L’auteur de l’un de ces messages va jusqu’à expliquer qu’il n’a rien « contre les Aroumains, les juifs, les Tsiganes... même si certains Aroumains travaillent aujourd’hui contre les intérêts de la Roumanie ». Sur cette lancée, les spéculations sur l’hypothétique coumanité des Roumains passés, présents et à venir vont forcément bon train et le débat critique attendu sur l’historiographie roumaine risque de se métamorphoser en discussion vaseuse autour de l’ethnogenèse et autres fantasmes dont on est si friands dans cette région de l’Europe.
[1] Thocomerius-Negru voda : un voievod de origine cumana la începuturile tarii românesti, Humanitas, Bucarest, 2007.











