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Miljenko Jergović
Le palais en noyer
traduit du croate-bosniaque par Aleksandar Grujičić, Arles, Actes Sud, 463 pages, 23,75 euros
Mise en ligne : vendredi 14 décembre 2007

Le chef d’oeuvre de Miljenko Jergović. Cet écrivain de Sarajevo part ici de sa « seconde ville », Dubrovnik, pour réaliser une immense fresque balayant toute l’histoire du XXe siècle.

Regina Delavale meurt en 2002 après avoir sombré dans la folie, et c’est à rebours que ce « roman total », à la fois intimiste et épique, raconte sa vie jusqu’à sa naissance en 1905.

Œuvre du jeune auteur le plus reconnu et le plus lu de tout l’ex-espace yougoslave, Le Palais en noyer est aussi l’histoire de cinq générations d’une famille de Dubrovnik et celle, déchirante et tragique, d’un pays malmené tout au long du XXe siècle.

Cette saga embrasse plus de cent vingt ans d’histoire, de l’annexion de la Bosnie par l’Autriche-Hongrie en 1878, jusqu’à nos jours : la chute de deux empires, les deux Guerres mondiales, la naissance et le déclin du communisme, enfin l’éclatement de la Yougoslavie.

Les membres de la famille Delavale se dispersent dans l’espace et dans le temps, de leur Dubrovnik natale jusqu’à Sarajevo, Mostar, Banja Luka, Milan, Trieste, Paris, Etats-Unis, etc. Les personnages masculins sont le plus souvent victimes du contexte politique (le premier des quatre frères de Regina participe à la Guerre civile d’Espagne, devient héros de la Résistance et finit à l’asile, le deuxième se joint aux tchetniks, résistants serbes royalistes, le troisième, maladroit profiteur des conflits interethniques, périt égorgé, tandis que le quatrième tâche de fuir la guerre et le chaos dans le rire et l’insouciance). Mais ce sont les femmes (Regina, Diana, Mirna, Kata) qui, endurant stoïquement les avatars d’une histoire essentiellement tragique, constituent la colonne vertébrale du roman : leur enfance, leurs amours, leurs désillusions, leurs maternités et leurs préjugés nous sont dépeints avec force détails et grande acuité psychologique, avec générosité et non sans humour.

Le Palais en noyer fourmille de personnages dont les histoires, faites de bruit et de fureur, portent en germe mille autres romans. Dépositaire d’une poétique propre et parfaitement maîtrisée, Jergović déroule sa pelote de laine narrative dans un ordre original : il part du présent pour arriver au passé, les quinze chapitres se succédant dans un ordre chronologique inversé. En rendant compte de leur destin, Jergović fait le tour de ses personnages, les épaissit en mêlant incidents intimes et événements historiques. Ce parti pris a un double effet : plus un personnage s’enrichit de détails de son passé, plus éloigné semble son présent, c’est-à-dire le moment où le lecteur l’a découvert. C’est là que réside la force narrative du Palais en noyer : on avance désireux non pas de savoir ce qui va se passer mais ce qui s’est déjà passé et, en même temps, on aimerait ne pas « lâcher » ce qui s’efface au fil des pages.

Si Jergović arrive à créer et maintenir cette dynamique, c’est qu’il est une inépuisable machine à raconter. Il nous offre, à travers cette épitaphe pour un pays défunt, la fresque éclatée de cet « âge des extrêmes » que fut le XXe siècle. Ce livre monumental, qui fait date dans l’histoire littéraire balkanique et européenne, a reçu, en 2003, le prix du meilleur roman en Croatie aussi bien qu’en Bosnie et a été salué par la critique de façon unanime.

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