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Shekulli
Arben Xhaferi : « Qui a libéré le Kosovo ? »
Traduit par Mandi Gueguen
Publié dans la presse : 15 décembre 2007
Mise en ligne : jeudi 14 février 2008
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Les réflexions d’Arben Xhaferi, ancien président du Parti démocratique des Albanais (PDSh) de Macédoine, sur la « libération du Kosovo » : quel a été et quel sera le rôle des Albanais dans l’histoire de la région ? Un rôle fort, puisque la prochaine étape, résultat de leur volonté inébranlable, sera l’indépendance du Kosovo...

Par Arben Xhaferi

« Qui a libéré le Kosovo ? » Cette question doit intriguer les historiens, qui considèrent d’un œil critique les événements historiques, ainsi que tous les intellectuels honnêtes. Les cyniques se posent aussi la question, qui prennent leurs distances face au triomphalisme euphorique des Albanais, et qui reproduisent toujours le même discours sur l’incapacité proverbiale de ces derniers. D’autres encore veulent tromper la monotonie quotidienne avec diverses polémiques. C’est une question naturelle dans des sociétés libres et ouvertes.

Quant à moi, ce qui me surprend, c’est moins cette question en soi que la transformation de la question du Kosovo, et de la question albanaise dans un cadre plus global. Les personnes qui ont été concernées de près par la question du Kosovo s’en étonnent aussi, comme Javier Solana, ancien Secrétaire général de l’OTAN à l’époque des bombardements et actuellement Haut représentant pour la PESC de l’Union européenne. La question de la libération du Kosovo n’est pas la plus importante pour les hautes instances internationales. Elle a servi à attirer leur attention, puis elle a incité leur engagement dans la résolution du conflit.

En revanche, l’espace albanais ne se sent guère concerné par ce rebond de la question kosovare dans les agendas internationaux. Les Serbes semblent les plus surpris, et ils se laissent aller à des théories incroyables de conspirations dans laquelle se noie la question serbe. Ce sont des arguments de ce type que tente d’exploiter Vojislav Šešelj devant le Tribunal de La Haye pour défendre la question serbe. Lui et ses amis ont même écrit de nombreux ouvrages ayant pour thème commun des accusations à l’égard du Vatican, qu’ils considèrent comme le siège de Satan, contre Franjo Tudjman, « serviteur du Vatican », ou encore Alija Izetbegović, « serviteur de la CIA »... Ces accusations révèlent pléthore d’inepties, d’illusions et de préjugés narcissiques.

La question de savoir si la libération du Kosovo doit être attribuée à l’OTAN ou aux Albanais peut avoir un intérêt en tant que fait empirique, mais en aucun cas en tant qu’argument qui minimiserait ou ridiculiserait le rôle des Albanais dans ce processus historique.

Il faut donc essayer de déterminer si les Albanais ont joué un rôle quelconque dans la dissolution de la Fédération yougoslave ou dans d’autres processus d’importance stratégique, ou bien s’ils n’ont été qu’un instrument, un catalyseur ou encore l’épiphénomène d’un projet dirigé par des centres étrangers qui ont initié cet extraordinaire processus historique dans l’intérêt de leurs préoccupations géostratégiques, géopolitiques, économiques ou nationales. Je pense qu’il faut répondre à cette question avec maturité, logique, sans le moindre complexe de supériorité ou d’infériorité. Conscient de la distance temporelle nécessaire pour avoir une approche libérée des documents historiques, je prends cependant le courage de mettre en lumière des faits souvent ignorés.

La Yougoslavie a commencé à perdre la bataille avec le Kosovo après les manifestations de 1981. L’espace du Bloc de l’Est réunissait des peuples de cultures différentes afin d’éviter leur auto-détermination, une influence de la doctrine empruntée par Lénine à Wilson. La question albanaise n’est pas la seule dans son genre, les exemples abondent : la Tchécoslovaquie, le Kazakhstan, la Bulgarie et la Lituanie, des peuples qui étant donné la place occupée par les minorités au sein de ces systèmes, n’ont jamais pu exprimer ouvertement leur mécontentement. En effet, les démocraties soi-disant populaires donnaient l’illusion que les questions ethniques étaient résolues une fois pour toutes. Les manifestations des Albanais du Kosovo en 1981 ont alors pris un autre sens nouveau pour le camp de l’Est. Les Albanais ont montré à cette époque-là leur décision et leur courage pour rouvrir le chapitre de la question ethnique à l’Est, et ils ont relevé le défi, conscients des lourdes conséquences éventuelles. Ils ont affronté la répression, au début en s’organisant dans l’illégalité, puis de plus en plus ouvertement. La résistance des Albanais a mis peu à peu en lumière l’amère réalité de ces systèmes, le mal qui se cachait derrière les coulisses démagogiques que vers la fin l’on ne prenait même plus la peine de cacher.

Le dernier acte de ce drame a dévoilé sans scrupules les valeurs d’un système fondé sur l’endoctrinement massif et chauviniste de toutes les couches de la société depuis les intellectuels jusqu’aux ecclésiastiques. Les Albanais ont gardé leur dignité dans cette situation, leur sagesse a fait apparaître le mal, et le Kosovo est ainsi devenu un champ de bataille confrontant le bien et le mal. Cette confrontation continue dans les institutions de haute instance depuis le Tribunal de La Haye à l’ONU. Aujourd’hui, les vrais démocrates respectant la liberté et les droits de l’homme soutiennent l’indépendance du Kosovo, alors que les démocraties de façade la rejettent, non pas à cause du Kosovo, mais surtout parce qu’elles perdraient la face sur le plan global.

Au Monténégro, on dit « La neige ne tombe pas pour couvrir la côte, mais pour découvrir le monstre ». Au Kosovo, le monstre c’était le défi que les Albanais ont lancé au système prétendant avoir résolu la question ethnique, et qui a aussi mis en évidence les lacunes de son fonctionnement social. La progression des revendications albanaises a ainsi coïncidé avec la dissolution progressive de la fédération. Les conséquences pour les Albanais ont été désastreuses à tous les niveaux, mais ils n’ont pas lâché prise. S’ils avaient toléré le régime de Milošević, l’histoire aurait pris un tout autre cours.

Au début de ce conflit, les internationaux ont défendu l’idée de l’existence de la Yougoslavie et la garantie des droits de l’homme, ce qui éliminait de fait la thèse d’une conspiration étrangère contre la Yougoslavie.

Les Albanais ont fait preuve d’une résistance plus mature et plus responsable, plus civique même que les manifestations dégoûtantes du nationalisme officiel serbe, qui exploitait les ressources étatiques pour faire peur aux autres peuples. Les manifestations organisées étaient en réalité le prélude de la guerre, les Albanais, quant à eux, n’ont fait qu’exploiter les manières démocratiques pour montrer leur mécontentement, sans excès ni haine. Ils ont toujours maintenu leur orientation pro-occidentale, respecté les conventions internationales, en commençant par les premières démonstrations, puis en poursuivant la collaboration avec les ONG et les gouvernements occidentaux, en signant l’Accord de Rambouillet, en transformant l’Armée de libération du Kosovo (UÇK) en Troupes de défense du Kosovo (TMK). Cela a aussi continué avec la réforme du processus des élections démocratiques pour respecter les droits et les garanties des Serbes et de toutes les autres minorités.

À la fin du processus de dissolution de la Yougoslavie, les Albanais ont formé une armée régulière qui respectait les conventions internationales. Jamais ils n’ont eu recours à des actions terroristes, ni au Kosovo ni à l’extérieur. Les formations militaires albanaises ont combattu contre les objectifs militaires et paramilitaires serbes, non contre la population serbe elle-même.

La question de savoir qui a libéré le Kosovo, ou bien quelle bannière défend le Kosovo et les Albanais dans le processus de l’européanisation de la péninsule illyrique, persiste. Sans l’implication albanaise, ces processus n’auraient pas pu avoir lieu.

Il faudrait que l’on puisse comprendre de manière plus concrète la notion d’européanisation. Elle ne vaut pas que pour les autres, mais ne doit pas non plus être vue comme une punition pour les autres et une récompense pour les Albanais. Après la proclamation de l’indépendance du Kosovo, bien sûr ce dernier se mettra sur le chemin de l’européanisation, qui s’accompagnera de changements drastiques tant sur le plan juridique que dans les mentalités. L’État kosovar, fruit de gros sacrifices des citoyens eux-mêmes et du soutien des internationaux, doit être restructuré et doit fonctionner selon les standards européens, c’est-à-dire dans un le respect indiscutable de la loi.

L’indépendance du Kosovo n’aura de sens que si ses citoyens sont à même de vivre mieux que sous les régimes précédents. C’est la tolérance entre les personnes, les religions, les conceptions, les valeurs qui doit l’emporter au Kosovo. L’Europe doit garder un œil rigoureux sur tout ce processus, pour pouvoir justifier son implication aux yeux des siens. La collaboration des Albanais dans ce projet doit être consciente, volontaire et jamais imposée sous contrainte.

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