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Le Courrier des Balkans
Balkanisation, un nom fourre-tout pour toutes les saisons ?
Mise en ligne : samedi 9 février 2008

Le 25 janvier dernier, en s’exprimant au sujet de la réforme du système de recherche en France, Nicolas Sarkozy a fait recours à l’expression de « Balkanisation »... L’occasion de revenir sur l’usage détourné de ce mot dans le langage courant et sur la difficulté d’effacer l’image négative associée au mot Balkans et à ses dérivés.

Par Déborah Grbac [1]

« Balkanisation, nom féminin, (de Balkans). Processus qui aboutit à la fragmentation en de nombreux États de ce qui constituait auparavant une seule entité territoriale et politique.
Balkaniser = verbe transitif, morceler par balkanisation »

Le président de la République française, Nicolas Sarkozy ,le 25 janvier 2008, lors d’un discours prononcé sur le campus universitaire d’Orsay, a utilisé, en décrivant en termes négatifs le système de la recherche en vigueur en France, le mot de « balkanisation », en s’y référant comme à une maladie qui gangrène le système et en provoque la paralysie.

Voici un exemple récent de recours au stéréotype de la « balkanisation » dans un contexte complètement hors sujet, avec la seule fonction de rappeler aux esprits une image négative fortement connotée.

Le terme de « balkanisation » revient cycliquement à la mode à chaque fois qu’une nouvelle parcellisation touche la région des Balkans - ce fut le cas du Monténégro en 2006 et ce sera fort probablement le cas du Kosovo en ce mois de février. Elle refait aussi surface lorsque l’on veut rapidement rappeler l’horreur et la distance en agissant sur le subconscient d’une opinion publique nourrie pendant les années quatre-vingt-dix d’images horribles provenant des champs de bataille de l’ancienne Yougoslavie, diffusées chaque soir aux infos télévisées.

Et pourtant, tout usage du terme « balkanisation » en dehors du contexte de la péninsule balkanique est faux et trompeur, comme nous le rappelle le politologue Yves Lacoste, parce c’est uniquement dans les Balkans que toutes les conditions ont été remplies, permettant que le mot « balkanisation » soit utilisé à bon escient. Il s’agit de situations géopolitiques complexes, réunies au moment du démembrement de l’Empire ottoman. Toutefois, ceci n’a pas empêché et n’empêche pas que nombreux soient les exemples d’usage de ce terme dans la presse, tout comme dans la littérature scientifique.

La diffusion de ce terme, avec une connotation négative, s’est répandu après la Première Guerre Mondiale et il s’est enraciné avec les événements des guerres des années quatre-vingt-dix dans l’ancienne Yougoslavie. Cependant, à l’origine, à la fin du XIXème siècle, le mot était dépourvu de signification péjorative. L’historienne bulgare Maria Todorova affirme que sa constitution en stéréotype a été due à trois sortes de raisons : des connaissances géographiques imprécises et transmises oralement, le rajout à un terme géographique de sous-entendus politiques, sociaux, culturels et idéologiques, et enfin la séparation totale du mot de l’objet auquel il se référait, à l’époque la dissolution de l’Empire ottoman, et son attribution à la région des Balkans.

L’image négative associée au mot « balkanisation » s’est transmise jusqu’à nos jours, et elle reste difficile à effacer, certains des événements se déroulant dans la région contribuent à sa perpétuation, même des années après les guerres. Contrairement à ce que l’on peut penser, il n’y a pas de fatalité à cette récurrence de l’image négative, comme le dit l’écrivaine croate Rada Iveković, mais plutôt l’enracinement dans le sub-conscient de l’Occident de cette image négative, continuellement rappelée pour attribuer aux Balkans les sentiments refoulés et l’inconscient refusé de l’Occident. Parce que, c’est Maria Todorova qui le dit, le mal appartient à l’autre (les Balkans, l’Orient) et c’est par ricochet que l’on construit l’image de bien qui nous (l’Occident) appartient. C’est par ce processus que prend vie, dit encore Maria Todorova, le « démon abstrait » des Balkans.

Il faudrait enfin dépasser cette image négative et surtout laisser tomber l’usage du terme « balkanisation ». Il serait temps de regarder les Balkans avec des yeux différents et surtout de ne pas les mettre en cause lorsque l’on veut frapper l’imagination d’un auditoire avec des renvois et des effets faciles. Le risque est en effet de ne pas comprendre ce que les Balkans sont aujourd’hui devenus.

[1] Docteur en droit public filière droit communautaire

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