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Maestro Karaci, l’accordéoniste, mémoire du Kosovo
Mise en ligne : vendredi 25 avril 2008

L’accordéoniste Rexhep Karaci, musicien rrom de Prizren, 81 ans, est une véritable mémoire vivante du Kosovo et des Balkans. Il a joué pour les occupants italiens et allemands, pour les communistes et dans tous les bars de Pristina. Rencontre avec un jeune homme qui continue, inlassablement, de vivre avec et par son accordéon.

Par Nerimane Kamberi

Dans les petites rues pavées de Prizren, il avance lentement, péniblement. S’appuyant sur sa canne, aidé par son complice de toujours, Kastriot. Il faut dire que le vieux monsieur est âgé de 81 ans. On le salue d’un « Maestro » plein de respect. Il est heureux. Et toujours modeste.

« Maestro », c’est Rexhep Karaqi, la mémoire de la ville, et au-delà, la mémoire du Kosovo, de tous ses régimes, de toutes les occupations, des défaites et des victoires, de la guerre et de la paix. C’est la mémoire des Balkans, il commence en albanais, dit quelques mots en serbe et finit en turc. Mais sa langue à lui, c’est la musique.

À 81 ans, cet accordéoniste, un des grands de la Yougoslavie finissante, continue à faire courir ses doigts sur les touches de son instrument favori, celui qui le suit depuis qu’un jour, à l’âge de 10 ans, il en est tombé amoureux. « Mon père était violoniste et il voulait que je joue, comme lui, de cet instrument. J’ai appris mes premières notes chez des professeurs polonais et italiens. Mais je détestais cet instrument. Un jour est arrivé un en ville un cirque de Sarajevo. Je me souviens d’un funambule qui se promenait entre les deux rives de la Bistrica. Et d’un homme, perché sur un toit, qui jouait de l’accordéon, ce fut le coup de foudre. J’ai décidé que je jouerai de l’accordéon. »

Ce Rrom au visage ridé sourit avec bonheur en se remmémorant ce jour. Son père lui commanda un accordéon dans un magasin italien, à Tirana. « Il coûtait la moitié du prix d’une voiture. » . C’était l’année 1941. Il se souvient d’avoir joué avec un orchestre de jazz dans l’hôtel Majestic de la capitale albanaise. Le Maestro se souvient de chaque détail de son histoire, mais aussi de l’histoire du Kosovo, depuis les Italiens et les Allemands, jusqu’a ce Kosovo d’aujourd’hui, indépendant depuis peu. « J’ai connu tous les régimes, mais celui de Milošević fut le plus dur. J’ai joué pour tous ceux qui le demandaient, mais ma musique intéressait peu les nationalistes serbes de Milošević. »

Il a joué Rosamunda pour les fascistes de Mussolini, Komm zuruck pour les Allemands. Il a joué pour les communistes de Tito, dans les hôtels d’État de l’époque. Dans les années 1990, on venait l’écouter au Hani i 2 Robertëve, l’« auberge » semi-clandestine de Pristina où se rencontraient intellectuels, journalistes et artistes qui ne voulaient pas de Milošević et dont Milošević ne voulaient pas. « Avec Kastriot, nous interprétions principalement des chansons albanaises, mais aussi Lili Marlen, ma chanson préférée, que nos mères nous apprenaient à chanter en albanais.

« Et vers 4 heures du matin, le propriétaire du Hani nous déposait à la gare où nous attendions le car qui venait de Belgrade et allait à Prizren. Nous chantions à tue-tête, comme deux ivrognes. Même la police serbe nous connaissait. Elle nous laissait tranquille. »

Aujourd’hui, le Maestro continue, quand sa santé le lui permet, de jouer ses musiques préférées et celles de son public, les fidèles et les nouveaux. Ses doigts sont agiles, son corps suit le mouvement, tout pour la musique et avec la musique. Il serre contre lui, tout contre lui, son premier coup de foudre, l’amour de sa vie. Et avec le son, c’est magique, défilent alors des images d’un passé que le Maestro fait revivre.

Retrouvez une interview de Rexhep Karaci sur le site Nevipe Kosov@

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