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Le Courrier des Balkans

La Serbie va-t-elle réussir à se libérer de ses vieux fantômes ?

lundi 31 mars 2003

L’assassinat de Zoran Djindjic, le 12 mars 2003, est en train d’avoir des conséquences diamétralement opposées à ce que souhaitaient, probablement, les auteurs et les commanditaires de ce crime. La Serbie va-t-elle enfin réussir à se libérer de ses vieux fantômes ?

En deux semaines, la police a interpellé plus de 3000 personnes. Un millier d’entre elles seraient toujours détenues. Plusieurs gangs mafieux ont été visés, tout particulièrement le clan de Zemun, accusé d’avoir commandité le meurtre du Premier ministre. Jeudi 27 mars, la police a abattu les deux principaux chefs de ce clan, Dusan Spasojevic, dit Siptar, et Mile Lukovic, dit Kum, alors qu’elle essayait de les arrêter.

L’enquête s’est également dirigée vers les milieux de l’extrême droite nationaliste. L’arrestation de la chanteuse Svetlana Ceca Raznatovic, veuve du commandant Arkan, est emblématique de cette orientation politique prise par l’enquête.

Le gouvernement n’a pas hésité, non plus, à dissoudre l’Unité des opérations spéciales (JSO), de la police, les fameux Bérets rouges. Le tireur présumé, Zvezdan Zveki Jovanovic, était commandant adjoint de cette unité, dont l’ancien chef, Milorad Lukovic, dit Legija, suspect numéro un, est toujours en fuite.

À la veille de la révolution démocratique du 5 octobre 2000, Zoran Djindjic avait personnellement négocié la neutralité des Bérets rouges avec Legija. Cependant, les hommes de l’unité n’avait pas hésité à tenter un coup de force en novembre 2001, bloquant les accès à Belgrade.

Plus peut-être que d’éventuelles inculpations par le Tribunal pénal international, les Bérets rouges craignaient que ne soit mis en lumières leur rôle dans les opérations de basse police de régime de Slobodan Milosevic, notamment l’élimination de certains opposants.

Dans le cadre de l’enquête, la police a d’ailleurs pu retrouver les restes d’Ivan Stambolic, ancien Président de la République de Serbie, enlevé le 25 août 2000, très probablement sur ordre direct du couple Milosevic.

Mafia, unités spéciales de la police, extrême droite… Bien malin qui saurait aujourd’hui préciser exactement comment s’articulent les termes de l’équation. Les enquêteurs doivent en fait essayer de démêler l’écheveau constitué durant les années Milosevic par ces différents milieux, fortement perméables les uns vis-à-vis des autres.

L’état d’urgence, proclamé depuis le 12 mars, a déjà produit des résultats impressionnants.

Cependant, une trop longue prolongation de cet état d’urgence pourrait avoir de regrettables conséquences pour les libertés publiques. L’interdiction de quatre journaux, de ce point, n’est pas une bonne nouvelle. Pour l’instant, les résultats obtenus amènent l’opinion à soutenir les autorités dans leur gigantesque opération « coup de balais ».

Pour achever leur démonstration, les autorités de Belgrade devront cependant avoir, très vite, la sagesse de lever l’état d’urgence. Il leur faut aussi mener au plus vite à bien une réforme réelle et radicale de l’appareil judiciaire, qui ne saurait se borner à des changements de personnels. La communauté internationale, elle aussi, semble avoir donné son blanc seing à Belgrade pour entreprendre à la hussarde cette réforme de la justice, mais les résultats devront être à la hauteur des espérances suscitées et des exigences de la situation.

La lutte contre le crime organisé présente d’autres défis encore. Certains observateurs soulignent que les coups assénés par la police l’ont surtout été en direction du clan de Zemun, beaucoup moins vers d’autres gangs mafieux, comme le clan de Surcin.

Ce dernier entretenait des relations de longue date avec certains des démocrates désormais au pouvoir à Belgrade. Ce clan s’est aussi largement engagé dans une profonde restructuration, pour entamer la réintégration de ces activités dans les sphères de l’économie légale.

Nombre d’interlocuteurs reconnaissent à Belgrade, à mi-mots, que s’attaquer au blanchiment d’argent risquerait de ruiner plusieurs des principaux piliers de la fragile économie serbe. Cependant, à trop négliger cet aspect des choses, la lutte contre le crime organisé ne sera pas complète et, au final, une mafia se contenteraient d’en remplacer une autre.

Et La Haye ? Jusqu’à présent, le Tribunal international n’a guère contribué à favoriser le nécessaire travail de catharsis que la société serbe doit entreprendre pour analyser son passé récent. Par ses maladresses, la Procureure générale du TPI, Carla Del Ponte, a peut-être même contribué à ressouder la cohésion du camp nationaliste.

Malgré cela, nul ne peut sérieusement remettre en cause la nécessité de la justice internationale. Et la Serbie ne peut pas envisager sereinement de construire son avenir tant que la non-reconduction des aides internationales liées à l’extradition des principaux inculpés continue de peser sur elle comme une épée de Damoclès.

De nouveaux transferts vers La Haye seraient imminents. Espérons que les autorités auront le courage de les effectuer, mais aussi que la communauté internationale, par des exigences comminatoires et mal formulées, ne compliquera pas la tâche du gouvernement de Belgrade.

La Serbie a désormais la chance de se libérer elle-même, une bonne fois pour toutes, des fantômes de son passé. Une « seconde révolution » est véritablement en cours.

Jean-Arnault Dérens.

Mise en ligne : samedi 29 mars 2003
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