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Photo : Enri Canaj, chroniqueur albanais des marges de la Grèce

Traduit par Ermal Bubullima
Arrivé à Athènes en 1991 avec ses parents qui fuyaient l’Albanie, Enri Canaj est aujourd’hui l’un des photographes grecs les plus respectés. Après avoir grandi dans les faubourgs, il a tout naturellement choisi de capturer les images des mondes interlopes, dans un noir et blanc à l’onirisme puissant. Portrait d’un nouveau maître de la photo documentaire.

Par Matoula Kousteni

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Quand il a fait le voyage de Tirana à Athènes, à l’âge de onze ans, toutes ses affaires tenaient dans un sac. Il a passé son adolescence dans les ruelles de Kerameikos et de Kolonos. Il fréquentait les cours du soir et, la journée, il travaillait comme menuisier.

À 20 ans, avec l’argent mis de côté, il a acheté son premier appareil photographique. Aujourd’hui, après plus de 23 ans passés en Grèce, le photographe albanais Enri Canaj enseigne à l’école de photographie Leica, il travaille comme photoreporter au journal Ta Nea et ses photos sont publiées dans des journaux étrangers.

Le 16 mars, le Centre d’Art Moderne de Thessalonique a ouvert une exposition nommée Enri Canaj : au fil du cadre. Des images désarmantes qui racontent des histoires incroyables et illuminent une partie de la société que lui-même connaît bien, celle des marges et de la lutte quotidienne pour la survie. Les photos exposées sont des fragments de dossiers thématiques anciens et plus récents : de City Streets en 2006 jusqu’à Shadows in Greece.


Découvrez le site d’Enri Canaj :
enricanaj.com


Née en 1980 à Tirana, Enri a vécu une enfance « idéale » en Albanie, avant d’arriver en Grèce. « On s’en sortait bien. À Tirana, nous habitions dans un quartier sûr, au centre. Nous allions au cinéma, au théâtre. Nous appartenions à une sorte de classe moyenne. Mon père travaillait dans une usine de fabrication de tracteurs. Ma mère comme vendeuse dans le meilleur quartier, là où il y avait beaucoup des bâtiments gouvernementaux, et nous ne manquions de rien. J’avais même du chocolat et des chewing-gums... Je me souviens de mon enfance comme d’une période de rêve. C’est seulement quand je suis revenu à Tirana, après dix ans en Grèce, que j’ai compris qu’un enfant ne voit pas la réalité. Mes parents sont venus en Grèce pas tant par besoin que par curiosité, pour voir comment était le monde à l’extérieur de l’Albanie. Mais quand tu pars d’un pays dangereux, en train de s’écrouler, et que tu arrives en Grèce, tu cherches à éviter de nouvelles catastrophes »...

Son premier contact avec l’art est venu dans la cour de sa maison à Tirana. « Un peintre officiel vivait en face de chez nous, il réalisait les portraits des gouvernants. Il venait dans notre jardin et étalait ses tableaux pour les sécher. Souvent, nous l’aidions à faire des marteaux, des faucilles et des étoiles. C’est comme ça que j’ai commencé à aimer la peinture ».

Son arrivée, enfant albanais dans une école grecque des années 1990, ne fut pas facile. Les seuls bagages linguistiques d’Enri étaient les quelques mots que sa grand-mère, originaire d’Albanie du Sud, lui avait appris : « pain, sel, eau, comment ça va ? »... « Bien sûr, cela ne suffisait pas pour s’intégrer dans la société. Quand mes camarades de classe apprenaient l’Iliade, j’en étais encore à l’alphabet. Au collège, j’ai vraiment eu du mal. Au début, tous mes amis étaient Albanais : la langue est la première chose que te lie avec quelqu’un. C’est à l’école que j’ai ressenti pour la première fois le racisme, le moment où tu te rends compte que ne t’es pas membre d’une communauté. En Albanie, j’étais un enfant de la classe moyenne qui apprenait les échecs et faisait une collection de timbres. En Grèce, ces mêmes enfants ne sont jamais venus me parler. Mes relations avec les filles étaient le deuxième domaine où je me sentais mal à l’aise ».

« En arrivant à Athènes, après avoir franchi pour la première fois les frontières du pays, j’ai cru que j’étais à Las Vegas. » La famille trouve à se loger dans un immeuble, rue Evripidou. « Dans les étages du bas, des filles se prostituaient et nous habitions en haut. Six personnes dans une chambre. Les dollars que mes parents avaient réunis ont fondu comme neige au soleil. Nous avions tout vendu en Albanie, des meubles jusqu’aux appareils ménagers J’attendais le jour où nous retournerions au pays, mais les années ont passé et personne n’est revenu. »

« Souvent, pour pratiquer mon grec, je prenais et lisais tous les imprimés qui me tombaient sous la main, y compris dans l’atelier de menuiserie où je travaillais. Quand j’ai dit à mon chef que j’abandonnais la profession pour devenir photographe, il m’a rétorqué : ’tu es fou, tu auras faim’. »

Pas certain d’avoir de quoi manger, mais sûr de sa vocation, il s’inscrit dans une école d’art et apprend le métier aux côtés d’un photographe de mode. Pas juste pour l’expérience : trouver un travail était le seul moyen de renouveler son permis de séjour qui allait expirer. Son premier appareil photo, il l’achète à vingt ans avec ses économies. « On me l’a volé peu après et j’ai traversé une période très difficile. Ma carte de séjour a expiré, je me démenais pour trouver du travail et acheter un autre appareil et, quand j’ai réussi, on me l’a de nouveau volé. Ma première séance photographique, je l’ai faite avec un appareil emprunté. Quand je pense aux efforts qu’il m’a fallu pour devenir photographe, je me demande comment j’ai pu tenir bon. Aujourd’hui, je connais la réponse : la photographie n’a pas seulement été un moyen de m’intégrer dans une société qui n’a pas toujours été amicale, c’est aussi la voie que j’ai choisie pour évoluer en tant qu’être humain. »

Ce qu’il cherche dans les visages qu’il photographie, ce n’est pas tant l’inconnu que des références familières avec lesquelles il se sent coexister. « J’aime la photographie documentaire. Une histoire, je la commence et je l’achève avec mon point de vue. Je donne ma version. C’est comme si je voulais combiner mon ressenti avec ce qui se passe autour de moi. Peut-être est-ce moi-même que je cherche encore. Quand je vais en Albanie, j’entre dans les maisons, je bois le café et mange avec les habitants. Je revis des souvenirs. Ce qui m’intéresse, ce sont les visages et la société. Les migrants, surtout. Je sais ce qu’ils vivent et je me sens solidaire d’eux. Le racisme qui les touche, je l’ai aussi vécu. »

Vingt-trois ans en Grèce et toujours une carte de séjour, fût-elle prolongée de dix ans. « Même ceux qui ont vécu vingt ans ici ne sont pas intégrés. L’État ne s’est jamais soucié de le faire. » Souhaite-t-il voter ? « Aux législatives, non. Mais aux municipales, comme citoyen d’Athènes respectueux de ses obligations, je veux soutenir ceux qui feront attention à nous. Nous sommes toujours mis à l’écart. Je ne sais que dire quand on me demande si je suis grec ou albanais. Les deux nationalités luttent en moi. Je suis un immigrant. Je me sens européen. Je considère que nous appartenons tous à l’Europe. Cela dit, c’est la Grèce que je connais le mieux. Si j’avais besoin d’aide, je me tournerais vers mes amis grecs. »

« À Athènes, les choses ont changé. Mais à la campagne, on nous traite toujours comme une plaie. ’C’est la faute aux Albanais…’ Et puis : ’Bon, t’es Albanais, c’est pas grave.’ Comme on dirait ’Personne n’est parfait’. Pour les Grecs, il faut un vilain. À Athènes, ce sont les Pakistanais, à la campagne, les Albanais. Mais tu sais quoi ? Je n’ai jamais ressenti de colère pour la façon dont ils m’ont traité. Si tu succombes aux provocations, tu joues le jeu du racisme. Moi, je refuse un tel aveu de faiblesse. »

Quelques images prises par Enri Canaj

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