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Le livre de Carla Del Ponte, La caccia. Io e i criminali di guerre (Milan, Feltrinelli, 2008) n’en finit pas de faire des vagues. Notamment à cause des révélations sur le trafic d’organes de Serbes du Kosovo kidnappés par l’UCK. Mais pas seulement. Les autorités suisses ont interdit à Carla Del Ponte, désormais ambassadeur en Argentine, de faire la promotion de son ouvrage. Mais il n’est pas facile de faire taire Carla Del Ponte. Le point de vue de Christophe Solioz.
Par Christophe Solioz [1]
La mer du Nord, les dunes pour arrêter les vagues, un vent à faire craquer les digues de Scheveningen. Carla Del Ponte entre Brel et Vermeer, capitaine d’un brise-glace ; procureure du Tribunal Pénal International pour l’Ex-Yougoslavie (TPIY) jusqu’en décembre 2007. Non loin des dunes, la maison de Spinoza. Le prince des philosophes et la procureure ; rigueur et liberté pour seule boussole. Du genre obstiné. Ses mémoires martèlent : « Simpliste ? Je le reconnais. Un cliché ? Sans aucun doute. Mais sincère ». Phrasé rap. Aux mots de sauver le politique de ses démons.
Flashback. Une MG roadster file dans le Val Maggia. Mère et fille cheveux au vent, sans voile. Un parfum de Grace Kelly. Le pacte secret, prix d’un soutien indéfectible : être fidèle à soi-même. Dès l’enfance, une femme libre et intransigeante. Bignasco au fond de la Maggia : chasse et capture de vipères. Phrase phare : « Encore aujourd’hui, je suis plus chasseur de serpents qu’experte en droit ».
Carla Del Ponte n’oublie pas. Ni l’hommage aux juges anti-mafia Giovanni Falcone et Antonio Di Pietro ; ni la réponse reçue lorsqu’elle demande à George Tenet (chef de la CIA) ce qu’il entreprend vraiment pour capturer Radovan Karadžić : « Chère Madame, je m’en bats les couilles de ce que vous pensez ». Le politique mis à nu ; retour de l’éthique. Spinoza encore !
Le livre nous entraîne dans les arcanes du pouvoir. Face aux discours convenus promettant tout et surtout rien, confrontée au quotidien à la politique de l’hypocrisie, Carla Del Ponte persiste : l’impératif d’imposer sa volonté au nom du droit. Travail de Sisyphe : construire la paix, mais avec une justice pour tous ; écarter les serpents, extirper le venin de la société.
La mort de Slobodan Milošević en 2006 ne doit pas occulter les autres procès du TPIY. La majorité de l’establishment de la Republika Srpska de Bosnie-et-Herzégovine est condamnée ; obligation est faite aux autorités serbes de Bosnie de reconnaître l’existence du génocide commis à Srebrenica en juillet 1995. Le TPIY a également jugé nombre d’autres crimes impliquant aussi bien des Croates, Serbes, Bosniaques qu’Albanais du Kosovo. La procureure investiguait également sur l’intervention de l’OTAN en Serbie et au Kosovo. L’OTAN ne coopère pas ; l’enquête reste ouverte. Rappel amer : l’histoire est écrite par les vainqueurs.
Évidemment, ce livre coup de poing dérange. Exemple. Au risque d’être accusée d’outrage, la procureure dénonce fermement l’arrêt rendu le 26 février 2007 par la Cour internationale de justice (CIJ) relative à la plainte déposée en 1993 par la Bosnie-et-Herzégovine contre la République fédérale de Yougoslavie pour génocide. La décision rendue écarte toute responsabilité directe de la Serbie, elle occulte cependant les procès verbaux secrets du Conseil suprême de défense de Serbie établissant clairement l’implication directe des forces armées de Milosevic en Bosnie-et-Herzégovine. Or la CIJ était en devoir d’exiger ces documents auprès des autorités de Belgrade. Rendant compte des mémoires de la procureure, la presse a préféré monter en épingle le récit d’un éventuel trafic d’organes organisé par l’UCK, alors que cet épisode n’est mentionné qu’à titre d’exemple parmi d’autres crimes sur lesquels la Procureure n’a pu investiguer (Lire notre article « Serbie : investigation sur une affaire de trafic d’organes des Serbes du Kosovo » ).
Le livre rappelle aussi les échecs, les suspects Karadžić et Mladić courent toujours, ainsi que la lente érosion du soutien dont jouissait le TPIY. Les politiques (se) défilent : lâchage de D’Alema, désintérêt de Bush et Condoleezza Rice, faiblesse de Kofi Annan. Au final, personne n’est disposé comme l’était le Premier ministre serbe Zoran Djindjić, assassiné en mars 2003, à aider la justice au prix fort.
Évidemment, certains en veulent à Carla Del Ponte. Souvenir : prison de l’Ucciardone (Palerme). Salavatore Totò Riina, l’homme qui commandita l’assassinat de Falcone, assène à Carla : « Pourquoi me dites-vous ces choses ? Retournez dans votre village et restez-y ». Avril 2008 : interdite de présenter son livre à Milan par le Département fédéral des affaires étrangères, on exige d’elle de retourner rapidement à son ambassade à Buenos Aires et de rester silencieuse. Fatwa ou simple maladresse d’une officine embarrassée, manifestement sous pression médiatique. Au final, la promotion est assurée de façon inattendue par qui souhaitait l’empêcher. Carla Del Ponte. Droite, de tout son être. Une perle rare. « Il faut imaginer Sisyphe heureux » (Camus).
Une version écourtée de ce texte doit paraître dans le quotidien La Tribune de Genève.
[1] Secrétaire général du Center for European Integration Strategies (CEIS)











