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Le Courrier des Balkans
Paul Goma et Norman Manea : le témoignage littéraire dans l’engrenage de la concurrence mémorielleSur la Toile :
Mise en ligne : jeudi 10 juillet 2008
Plongée dans le monde de la littérature roumaine, avec les portraits croisés des œuvres et de la vie de deux grands écrivains : Norman Manea, juif de Roumanie émigré à New York et qui affirme « habiter non pas un pays mais une langue » et Paul Goma, enfant de Bessarabie et opposant de la première heure à la dictature communiste. En toile de fond des polémiques actuelles, les souvenirs de la guerre, du fascisme et du communisme.
Par Nicolas Trifon
Fort bien représentées pour ce qui est de l’accueil réservé aux écrivains d’origine roumaine ayant choisi d’écrire directement en français, Eugène Ionesco et Cioran par exemple, les lettres roumaines occupent une place assez modeste dans l’édition française en comparaison avec les autres pays de l’Est et du Sud-Est européen dès lors que l’on prend comme critère les traductions à partir de la langue d’origine : telle est la principale conclusion d’une enquête sur les titres enregistrés dans la base de données bibliographiques Electre entre le 1er janvier 2000 et le 1e novembre 2007. Au-delà des résultats de cette enquête, voici quelques observations portant sur les changements survenus pendant cette période dans la perception des lettres roumaines tant en France qu’en Roumanie. Elles porteront sur le parcours contrasté de deux romanciers : Norman Manea, la valeur montante de ces dernières années et l’ancien dissident Paul Goma qui de nos jours n’occupe plus qu’une place marginale dans le paysage littéraire roumain. Lauréate du prix Apollinaire 2007, la poétesse roumaine Linda Baros déclarait au quotidien Adevarul (daté du 7 octobre 2007) que, « en dépit de ce que nous nous imaginons ou nous voulons nous imaginer en Roumanie, la littérature contemporaine roumaine n’est pas très connue en France à l’exception de deux ou trois noms ». Cependant, « la prose roumaine a bénéficié d’un très grand prix littéraire, le prix Médicis [étranger], accordé à Norman Manea », ajoutait-elle. Norman Manea, né en 1936, et son devancier Mihail Sebastian (1907-1945), les deux auteurs qui se situent en tête de notre classement, seront-ils la locomotive de demain des lettres roumaines en France et dans le monde ? Il n’est pas facile de répondre à cette question. Leur « score » demeure modeste et l’écart qui les sépare des autres auteurs est infime, donc guère significatif, tandis qu’un prix même prestigieux n’est pas une garantie suffisante, comme l’indique par exemple le cas de Sandor Marai, traduit en France après sa mort et découvert par ce biais en Occident, qui surclasse son compatriote Imre Kertesz prix Nobel en 2005. Certes, une telle récompense avantagerait Norman Manea, qui a été déclaré nobélisable par plusieurs grands noms de la critique littéraire occidentale (cf. par exemple Corriere della Sera daté du 12.10.2005), mais l’intérêt qu’il suscitera auprès du public dépend en dernière instance du contenu de ses livres à venir. Jusqu’à présent, le centre de gravité de son œuvre demeure l’expérience tragique des Roumains issus de milieux de confession juive à la veille et pendant la Seconde Guerre mondiale. Il en va de même pour M. Sebastian, depuis la parution de son Journal (posthume), traduit en français en 1998. C’est de cela pour l’essentiel qu’il a été question dans les nombreuses chroniques élogieuses consacrées à ces deux auteurs dans la presse française et internationale. Après avoir essuyé les affronts de l’antisémitisme qui faisait des ravages dans la Roumanie des années 1930 y compris dans les milieux intellectuels les plus en vue, Mihail Sebastian a subi les retombées de la législation antisémite et l’isolement par rapport à ses proches. Déporté avec sa famille à l’âge de 5 ans en Transnistrie, Norman Manea fait partie des rescapés des crimes commis par le régime du maréchal Antonescu ou avec son concours. Il y a des liens directs entre Mihail Sebastian et Norman Manea, d’une part, et entre eux deux et Mircea Eliade, un des trois monstres sacrés des lettres roumaines dans le monde mais qui, à la différence de Ionesco et Cioran, a poursuivi sa carrière littéraire en roumain. Né la même année que Mihail Sebastian, Mircea Eliade s’est montré peu sensible aux souffrances de son ami et confrère. Les faits consignés par Mihail Sebastian dans son journal sont accablants pour beaucoup de ses confrères et de membres de son entourage. Aussi, dans le journal et/ou roman pour lequel il s’est vu décerner le prix parisien, Norman Manea interpelle-t-il Mircea Eliade à propos de son passé après avoir mis en scène de manière assez rocambolesque, en sorte que l’on ne sache pas très bien ce qui relève de la fiction et du réel, les avatars du fascisme roumain à New York et Chicago dans les années 1990. Les fantômes des légionnaires exilés côtoient de mystérieux agents de l’ancienne Securitate roumaine à propos du meurtre non élucidé d’un proche et successeur de Mircea Eliade, Ioan Petru Culianu (né en 1950), abattu en 1991 d’une balle dans la tête dans les toilettes de l’université de Harvard où il enseignait l’histoire des religions. Le FBI lui-même s’en mêle et convoque l’écrivain pour en savoir plus. Norman Manea s’insurge contre les hooligans de Mircea Eliade, auteur d’un roman paru sous ce titre en 1935, pour mieux se rapprocher et se réclamer des vues de Mihail Sebastian exprimées dans un essai paru la même année. « J’oppose le hooligan antibourgeois, fasciné par la mort et l’extrême, la posture sombre, dont Mircea Eliade fait l’éloge. La force obscure. (…) mon narrateur est un hooligan outsider, d’après la terminologie de Mihail Sebastian, dans Comment je suis devenu un hooligan. Il pense à l’individu qui refuse de se couler dans le collectif, le marginal, le clown, l’exilé, bien sûr, tout un type d’intellectuels juifs chassés pendant la guerre. Je ne suis pas un paria qui vend sa peau à l’étal du marché des victimes. Je suis un hooligan... », déclarait Norman Manea dans un entretien avec Manuel Carcassonne (Revue des deux mondes, septembre 2006). Le témoignage émouvant et les réflexions amères de Norman Manea, ce New-Yorkais d’adoption qui écrit en roumain et proclame avec fierté et malice « habiter non pas un pays mais une langue », ont fait une forte impression en France comme dans les autres pays où il a été traduit, aux USA, en Italie, en Espagne, en Allemagne. En Roumanie, il a fait aussi une forte impression, mais pas tout à fait pour les mêmes raisons, comme nous le verrons plus loin La parution en 1996 du journal de Mihail Sebastian a suscité une grande émotion en Roumanie tout en stimulant un regard critique quelque peu inattendu sur cette période sombre du passé national - souvent justifiée par des arguments spécieux sur le thème de l’exception roumaine attribuée à la bienveillance du maréchal Antonescu envers les Juifs. En effet, contrairement à un Horthy, en Hongrie, le dictateur roumain a refusé de livrer une partie des Roumains juifs aux nazis, ce qui ne l’a pas empêché de leur faire subir une législation antisémite dégradante et de faire déporter un certain nombre d’entre eux, dont la famille de Norman Manea par exemple, en Transnistrie. Aussi les Roumains ont-ils tendance à reprocher aux Juifs de ne pas être reconnaissants à Antonescu pour leur avoir évité les camps de concentration, en perdant de vue les Juifs expropriés, déportés et massacrés sur les ordres de ce même Antonescu. Le journal de Mihail Sebastian a quelque peu court-circuité le raisonnement sur lequel repose cette autojustification et l’on peut estimer qu’il a donné lieu à l’un des (trop) rares moments forts de la prise de conscience des ravages occasionnés par l’antisémitisme roumain. La situation de Norman Manea est différente. Les premières accusations qu’il a portées contre Mircea Eliade, tenu responsable du silence qu’il a entretenu à propos de son engagement légionnaire pendant sa jeunesse, remontent à 1991 . Elles ont provoqué une véritable levée de boucliers en Roumanie, y compris dans les milieux réputés modérés. On touchait à l’un des plus prestigieux noms de la vie intellectuelle roumaine de l’entre-deux-guerres, qui de surcroît avait acquis par la suite une notoriété internationale. C’est cette affaire qui a propulsé Norman Manea sur les devants de la scène médiatique en Roumanie. Comme écrivain, il avait publié plusieurs romans avant de quitter le pays avec une bourse pour l’Allemagne fédérale. Ses démêlés avec les autorités, qui avaient censuré certains passages de son roman L’enveloppe noire, avaient attiré l’attention sur lui au sein de l’Union des écrivains à la veille de son départ. D’autres ouvrages paraîtront après 1989, sans rencontrer un écho particulier. Le Retour du hooligan, où il raconte sa première visite après la chute du régime à Bucarest en 1999, est paru dans une certaine indifférence en 2002. Le prix Medicis décerné en novembre 2006 a changé la donne. Une deuxième édition tirée cette fois-ci à 4.000 exemplaires sort des presses, avec une couverture identique à celle de l’édition française et précédée d’une préface qui reprend une conférence prononcée auparavant en anglais par le critique et historien de la littérature Matei Calinescu. Les échos dans la presse sont forts élogieux et les journalistes déplorent ouvertement le fait qu’un livre ayant obtenu une telle distinction soit passé inaperçu en Roumanie. Son auteur est d’ailleurs décoré par le président de la République Basescu un mois plus tard, en décembre 2006, tandis que les chroniqueurs se sont empressés de saluer en Norman Manea « l’auteur roumain le plus traduit dans le monde ». Enfin, il n’est plus question des accusations formulées par Norman Manea contre Mircea Eliade, dès 1991 et réitérées dans le Retour du hooligan. Comment interpréter ce changement ? Il serait déplacé de considérer que c’est la compassion pour la condition des Juifs pendant la guerre qui explique le revirement. Elle y a peut-être contribué mais de manière marginale, en tout cas sans rapport avec le choc provoqué par le journal de Mihail Sebastian. Le revirement s’explique avant tout par la satisfaction de se voir récompensé et reconnu en Occident et par les avantages qui en découlent pour le prestige de la culture roumaine et ses artisans désireux d’accéder au circuit international. Décidément, à Paris et à Bucarest, Norman Manea ne plaît pas pour les mêmes raisons. Les questions que l’on se pose à propos de la Roumanie dans les lettres roumaines présentes en France ne se confondent pas toujours avec celles qui passionnent les Roumains chez eux. Le contraste est saisissant s’agissant notamment du regard porté par le public dans ces deux pays sur les exactions antisémites commises en Roumanie pendant les années précédant l’instauration du communisme. Il s’agit d’un public assez restreint, devrait-on peut-être préciser, « lettré », c’est-à-dire celui qui achète et lit les romans et les essais dont la presse dite de qualité (Le Monde, Le Figaro ou Libération, en France) se fait l’écho et qui s’intéresse et participe aux débats d’idées qu’ils suscitent. Shoah contre Goulag ? La teneur du débat public en Roumanie après 1989 sur les crimes commis sous le régime communiste, associés de manière ostentatoire à ceux du fascisme, explique en partie le décalage que l’on peut constater entre les deux pays. Ce débat a eu lieu dans la plus grande confusion s’agissant d’un système politique qui a implosé, plutôt qu’il n’ait été vaincu de l’extérieur par un système concurrent ou renversé de l’intérieur par des opposants alors que le fascisme a été défait par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre. La dénonciation des crimes attribués au communisme a été quasi unanime et par là même source de confusion pour la simple raison qu’elle était le fait à la fois de ceux qui avaient auparavant exercé le pouvoir et de ceux qui l’avaient subi. Autant dire que le discours unanime commun recouvrait une grande diversité de motivations, de positions et d’intérêts, ce qui rendait ce discours incohérent, inefficace et peu consistant malgré l’assurance et la radicalité affichée par ceux qui le tenaient. Le passé récent (communiste) étant refoulé par une critique systématique, souvent sans discernement, et par des accusations aussi véhémentes qu’impuissantes, il ne restait aux gens pour combler le vide que de chercher des repères et un modèle ailleurs. L’« ailleurs » démocratique et capitaliste occidental était certes attractif mais peu accessible. Ceci rendait le retour vers le passé précommuniste et, si possible, anticommuniste quelque peu inévitable. Or il se trouve que dans un pays comme la Roumanie le fascisme, sous différentes formes, a joué un rôle clef dans ce passé. On assiste ainsi au début des années 1990 à la réhabilitation de divers aspects du régime politique antérieur qui, pour avoir été démonisés par les communistes, n’étaient pas moins antidémocratiques et parfois criminels : qu’il s’agisse des hérauts de l’idéologie fasciste, à couleur locale ou d’importation, qui tenaient le haut du pavé dans les milieux littéraires et philosophiques des années 1930, des mouvements politiques qui répondaient à leurs appels (les légionnaires de la Garde de fer) ou du général Antonescu qui a instauré la dictature pour « mettre de l’ordre » dans le nouveau satellite de l’Allemagne nazie. Les premiers signes de la réhabilitation du Conducator remontent à la fin de l’époque communiste. On cherche depuis à en faire un « patriote », qui à l’instar d’un Pétain a fait ce que l’on pouvait faire, et un « modéré » parce qu’il a liquidé en janvier 1941 les « vrais » fascistes, les légionnaires, après avoir gouverné avec eux. Ce processus de réécriture de l’histoire rencontra peu de résistances. Seules quelques voix à peine audibles au départ mais déterminées s’élèveront au nom des victimes du fascisme et plus précisément de l’antisémitisme. Pour comprendre leur isolement, l’incompréhension plutôt que le rejet auxquels ils se sont heurtés, il faut remonter dans l’histoire de la dénonciation des crimes commis par les nazis contre les Juifs. Elle a été plus catégorique et plus insistante pendant les années qui ont suivi la fin de la guerre dans les pays du camp socialiste et au sein du mouvement communiste international qu’en Occident et dans les familles politiques non communistes et anticommunistes. C’est L’Humanité qui, grâce aux renseignements fournis par l’ambassade de la République populaire de Roumanie en France, a été au cœur de la campagne qui a abouti au retrait du prix Goncourt attribué à Horia Vintila en raison des propos antisémites relevés dans les reportages qu’il avait signé, en qualité de correspondant de guerre, dans la presse roumaine. Il faudra attendre des événements comme le retentissement du procès d’Eichmann en 1961, les retombées de la guerre de Six Jour de 1967 ou le succès du téléfilm nord-américain Holocaust en 1979 pour qu’un changement significatif intervienne progressivement en Occident et, par exemple, pour que dans un pays comme la France la famille politique issue de la droite anticommuniste se retrouve sur des positions proches de la gauche antifasciste issue de la Résistance en reconnaissant la responsabilité du régime de Vichy dans la persécution des Juifs pendant la guerre. A l’Est, en revanche, la dénonciation de la barbarie nazie, dont les six millions de victimes du génocide contre les Juifs étaient un argument fort, baissait en intensité au fil des ans et certains régimes communistes, notamment en URSS après 1967 et en Pologne en 1968 allaient jouer ponctuellement sur les réflexes antisémites de la population, sans que l’on puisse parler pour autant d’antisémitisme d’Etat. Aussi l’idée qu’il y ait eu des Roumains et des Lituaniens, des Hongrois et des Ukrainiens, et pas seulement les officiels nazis allemands parmi les responsables des persécutions des Juifs a choqué certains, intrigué d’autres, traumatisé d’autres encore dans les pays qui venaient de s’émanciper de la tutelle soviétique et de se débarrasser des régimes communistes. Si le fascisme relève de l’histoire ancienne, révolue, ses responsables ayant été démasqués, condamnés et punis, les communistes, qui se sont emparés ensuite du pouvoir pour ne plus le lâcher pendant près de quatre décennies, sont toujours là, bien portants, même après la chute du communisme, fait-on valoir à l’Est. Leur héritage nous empêche d’avancer et nombre d’entre eux ont retrouvé des positions privilégiées par des voies détournées, rajoute-t-on volontiers. A cela, d’aucuns objectaient qu’il valait mieux commencer par s’interroger et par dénoncer les compatriotes responsables ou complices des pogromes puis de l’Holocauste « local ». Peu nombreux au départ, et loin de constituer un groupe homogène si l’on pense aux avocats du régime communiste défunt qui en faisaient partie, ils demandaient l’application du politiquement correct en la matière et invoquaient l’exemple occidental . Ce dernier argument allait cependant se révéler décisif en fin de compte. « Depuis le milieu des années 1990, le souvenir de la Shoah constitue un enjeu prioritaire pour l’Union européenne », écrit Emmanuel Droit. « Parmi les critères d’adhésion [à l’UE] relevant du respect des valeurs démocratiques, la Shoah représente un critère implicite d’entrée dans le « club », une sorte de critère mémoriel de Copenhague », poursuit-il . Dans les années précédant son entrée dans l’Union, le 1er janvier 2007, la Roumanie a répondu aux nouvelles exigences. Les statues érigées en hommage à Antonescu ont été par exemple enlevées de la place publique, tandis qu’en 2004 le gouvernement roumain a admis la conclusion d’une commission d’enquête menée par Elie Wiesel, faisant état de la responsabilité d’Antonescu dans la mort de 280.000 à 380.000 Juifs de Roumanie ou des territoires occupés par son armée (surtout en Transnistrie) déportés ou assassinés. Le 9 octobre fut proclamé Journée nationale de commémoration de la Shoah. Si l’adoption rapide de telles mesures s’explique surtout par les pressions liées à l’entrée dans l’Union, on aurait tort de s’en tenir là. Des mutations considérables sont survenues dernièrement dans le comportement et la mentalité des Roumains. Leur présent, européen, pèse de plus en plus dans la relation qu’ils entretiennent avec leur passé fasciste puis communiste. La marginalisation progressive de la figure emblématique de l’opposition au régime de Ceausescu, l’écrivain Paul Goma, illustre de manière assez édifiante le nouveau climat qui prévaut en ce début du XXIe siècle en Roumanie. Aux antipodes de Norman Manea, Paul Goma
Dans l’édition française, il faut remonter assez loin dans le temps, aux années 1970, pour trouver un nombre significatif d’oeuvres recensés de Paul Goma : 8 titres dont 2 seulement sont encore disponibles. 2 autres titres paraissent respectivement en 1990 et en 2001. Le dernier en date s’intitule Profil bas. Le sort de cet écrivain n’est pas plus brillant en Roumanie, où il a été peu publié avant son départ pour l’Occident. Ses romans n’y circulaient pas en samizdat, comme ceux d’un Soljenitsyne en URSS, et après 1989 la mise en procès littéraire du goulag roumain ne présentait plus le même intérêt. De nos jours, il y a peu de chances que l’on tombe sur l’un de ses livres dans les bonnes librairies de Bucarest. S’il continue à être connu comme le dissident par excellence de l’époque Ceausescu, son nom n’apparaît dans l’actualité que dans des polémiques tout aussi acerbes que sans lendemain. Voici, en quelques mots, son parcours. Comme chez Norman Manea, les épreuves pendant l’enfance semblent avoir joué un rôle décisif pour la suite. Né un an plus tôt, en 1935, il a cinq ans lorsqu’il se met en route avec sa famille pour fuir l’armée Rouge entrée en Bessarabie fin juin 1940 suite à l’accord Ribbentrop-Molotov. Bloqués près de la frontière, ils rebroussent chemin et regagnent leur village. Son père, instituteur, est arrêté et emmené vers une destination inconnue. Dans la cour de l’école, on brûle les livres « écrits avec des caractères fascistes » (le roumain utilise des caractères latins, le russe et certaines langues non russes le cyrillique). L’armée roumaine est de retour un an après, en juin 1941. Commence alors l’expulsion des Juifs vers la Transnistrie qui emportera la famille de Norman Manea, âgé lui aussi de cinq ans. L’armée Rouge sera de retour en Bessarabie en 1944, libérant au passage les camps où était enfermée la famille Manea et provoquant la fuite de la famille Goma vers la Roumanie. C’est à peu près au même moment où prend fin le calvaire des uns, les déportés, que commence le calvaire des autres, les réfugiés fuyant les nouveaux maîtres de la Bessarabie qui allaient procéder à des déportations massives. Encore élève, en 1952, Paul Goma est retenu huit jours dans les locaux de la Securitate de Sibiu. En 1956, il est condamné à deux ans de prison et cinq ans de domicile obligatoire pour avoir pris position en faveur de la révolution hongroise. En 1968, quand Ceausescu condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes du traité de Varsovie, il adhère au Parti communiste roumain. Peu après, il s’engage sur la voie de la dissidence. Ses romans dénonçant l’univers carcéral sont traduits dès 1971 en allemand (Ostinato) et en français (La cellule des libérables, puis, toujours aux éditions Gallimard Elles étaient quatre, 1974, Gherla, 1976, Dans le cercle, 1977). En 1977, il prend la route d’un exil qui dure jusqu’à aujourd’hui. De l’avis général, Paul Goma est le seul Roumain à avoir affronté le régime de Ceausescu à la fois ouvertement et efficacement, c’est-à-dire en conférant une portée politique d’envergure à son action. Personne ne lui conteste ce titre, mais l’intérêt pour sa personne et son action s’arrête là, surtout depuis 1989. Or l’ancien prisonnier politique puis dissident n’a jamais cherché à tirer profit, moyennant quelques concessions, de l’immense capital accumulé à la faveur d’un combat tenu pour exemplaire par ses concitoyens. Sa principale préoccupation semble avoir été de préserver ce capital qui lui confère un pouvoir redoutable sur ses contemporains, quitte à s’isoler et à s’exposer, lui et sa famille, à la précarité . Fort de cet ascendant moral, il est devenu une source intarissable d’embarras pour les Roumains, toutes tendances politiques confondues, impliqués dans le nouveau cours pris par l’histoire après la chute du Ceausescu. D’une part, ils étaient contents qu’il y ait eu une voix qui se fût élevée contre le régime de l’ancien dictateur et bien obligés de s’en réclamer pour justifier le bien-fondé de son renversement. D’autre part, le fait qu’il n’y ait eu qu’une seule voix, celle de Paul Goma en l’occurrence donc certainement pas la leur, constituait potentiellement une menace pour eux puisque depuis 1989 leur légitimité morale et politique reposait sur la critique et la contestation du régime de Ceausescu. Or ils risquent à tout instant, sous le coup des invectives de Paul Goma, de se retrouver en position d’accusés : pour avoir été des supporters ou des complices de l’ancien régime ou encore de ne pas l’avoir combattu de manière suffisamment conséquente. Véritable machine à déstabiliser ceux auxquels il s’en prend, Paul Goma met ainsi en lumière le caractère grotesque et surfait de l’unanimité qui règne dans la condamnation du régime communiste après sa chute. Il n’était évidemment pas le seul à le faire, et sa démarche présente un inconvénient de taille, celui de s’attaquer à tout et de dire souvent n’importe quoi alors même que son influence se réduit en peau de chagrin. Il n’y a pas grand monde qui échappe à sa critique, depuis ceux l’ont soutenu et participé à la construction de son profil politique dissident, la journaliste de Free Europe Monica Lovinescu et le romancier Dumitru Tsepeneag notamment, jusqu’au général Plesita qui menait l’enquête avant son départ pour la France et qui n’en a jamais été sérieusement inquiété jusqu’à nos jours. Sa dernière offensive a démarré en 2003 avec la publication d’un livre intitulé : La semaine rouge (28 juin-3 juillet 1940) ou La Bessarabie et les Juifs . La thèse avancée est la suivante : les pogroms, les déportations, les assassinats commis par les Roumains en Bessarabie sont assimilables à une forme de vengeance, en réponse aux provocations et aux exactions commises par leurs compatriotes de confession juive qui ont pactisé avec les troupes soviétiques lors de l’occupation de cette région en juin 1940 et du départ précipité des militaires, administrateurs et patriotes roumains. Mélange de généralités et de détails anecdotiques ponctués de considérations sur la politique de Sharon et de Bush au Proche-Orient, sa démonstration est ridicule ne serait-ce qu’en raison de l’écart qui sépare le nombre de victimes d’un côté et de l’autre. Il ne prétend pas faire œuvre d’historien ni à l’objectivité et s’en tient à un credo répété à l’envi que l’on peut résumer ainsi : Ma mémoire à moi ce sont les Roumains malmenés en Bessarabie par des Juifs (collaborateurs) lors de l’arrivée des Soviétiques (occupants), puis ma condition de réfugié dans une Roumanie tombée dans les mains des communistes imposés par les Soviétiques avec le concours actif des Juifs revanchards… On a jugé les responsables des exactions antijuives, pourquoi ne jugerait-on pas aussi ceux qui les ont précédés, les responsables des exactions antiroumaines ?, suggère-t-il à plusieurs reprises. Ou encore : Pourquoi devrions-nous culpabiliser et pas eux, alors que ce sont eux qui ont commencé ? Il ne nie pas pour autant l’existence de l’Holocauste ni la participation des Roumains à la persécution et au martyre des Juifs et des Tsiganes et ne remet pas en cause leur droit d’avoir une mémoire différente de la sienne. Cependant, si on laisse de côté ses vitupérations contre l’exceptionnalisme juif dans le contexte actuel et quelques incursions hasardeuses dans l’histoire, dans les faits, Paul Goma reprend pour l’essentiel la version forgée par la propagande de guerre du régime Antonescu lors de l’attaque de l’URSS. Il le fait sans aucun ménagement et souci des nuances, sur le ton de la provocation. A priori, il ne prenait pas trop de risques puisque, sous des formes plus "douces", cette explication du comportement de la Roumanie pendant la dernière guerre continue d’avoir la faveur d’un nombre non négligeable de Roumains. En réalité, son offensive sur ce terrain fera long feu. « Je ne sais pas si Goma, au plus profond de son âme, est un véritable antisémite. Son épouse et son fils sont juifs. Sa dissidence a été soutenue par des Juifs. Peut-être qu’il n’est pas antisémite. Ses dires ont cependant une tonalité clairement antisémite qui ne peut pas ne pas plaire aux vrais antisémites. C’est ainsi qu’il a gagné leur sympathie. Je répète, Paul Goma a été aidé par des Juifs. Même maintenant, après les avoir énervés (agacés) avec ses critiques, parfois justifiées, à l’adresse de l’Etat d’Israël, l’appel en sa faveur a été signé aussi par Norman Manea. Et il a bien fait », écrivait récemment Dumitru Tsepeneag . Il n’y a pas grand-chose à ajouter à ces propos, me semble-t-il, si ce n’est de rappeler qu’avec cette sortie intempestive Paul Goma s’est retrouvé encore plus marginalisé. Disponible en ligne sur son site , le livre n’a été édité que par deux petites maisons d’édition et les échos qu’il a suscités ont été en deçà du débat animé auquel on pouvait s’attendre. Cette situation ne s’explique qu’en partie par l’ostracisme, la mise en quarantaine de la part de ceux qu’il a insultés ou gênés. Elle résulte surtout d’une désaffection progressive du public roumain à l’égard de ce type d’arguments et des conceptions dont ils procèdent. Pour ce qui est de l’antisémitisme cultivé par Paul Goma, s’il conforte les convictions des « vrais » antisémites, il dissuade plutôt ceux, plus nombreux, qui seraient tentés de puiser dans le registre antisémite mais hésitent à le faire publiquement. Désormais, l’ancien dissident, qui n’a plus la même emprise sur les générations devenues adultes après 1989, est une source d’embarras non seulement sur le plan interne mais aussi international. Le témoignage littéraire dans l’engrenage de la concurrence mémorielle Depuis 1945, fait remarquer Eric J. Hobsbawm, on est entré « dans une ère d’acceptation publique presque sans limites des Juifs » marquée « par la disparition effective de l’antisémitisme et de la discrimination ». On ne devrait jamais perdre de vue cette donnée, centrale, quand on considère les propos et les actes antisémites non moins effectifs que l’on peut constater jusqu’à nos jours. Cela étant dit, l’antisémitisme de « sous-sol », de « catacombe », a été longtemps plus vivace dans les anciens pays communistes qu’en Occident. Il y a plusieurs raisons à cela. L’assimilation abusive des communistes aux Juifs en est une. La tendance de l’historiographie officielle à l’Est de conférer une place de choix aux communistes parmi les combattants et les victimes du fascisme, en minimisant ou en mettant au second plan la tragédie juive, est pour quelque chose aussi. Facteur de consensus dans les sociétés française ou italienne de l’après-guerre, le mythe « résistencialiste » (antifasciste) évoqué par E. Droit a constitué plutôt un thème de propagande dans les pays devenus communistes avec l’avancée de l’armée Rouge. En France ou en Italie, l’effritement de ce mythe national dans les années 1970 a favorisé selon cet auteur le passage au paradigme transnational « universaliste » de la Shoah. Une telle évolution est plus difficile à envisager à l’Est, où l’adoption de la Shoah comme élément central de la mémoire collective se heurte à la question du Goulag. Des changements importants sont cependant intervenus, à commencer par le désamorçage de l’antisémitisme « de sous-sol », de retour sur la scène publique dans les premières années qui ont suivi la libéralisation. Cela est vrai notamment parmi les jeunes générations en Roumanie, pays où l’on ne compte de nos jours qu’un peu moins de 10.000 de Juifs contre près de 800.000 avant la guerre dans les anciennes frontières - environ 400.000 ont émigré après 1945 dont trois quarts en Israël. Le renversement du stéréotype négatif concernant les Juifs sous l’effet de l’affirmation de l’Etat d’Israël, souvent associé dernièrement aux Etats-Unis, le pays modèle pour les dirigeants politiques et les classes montantes en Europe de l’Est, y est aussi pour quelque chose. Les signes annonçant la fin probable d’un cycle historique, marqué par l’antisémitisme, ne manquent pas en Europe, et l’on ne peut que s’en féliciter. Dans ce domaine comme dans bien d’autres, la normalisation tant souhaitée par les principaux acteurs du postcommunisme est en cours de réalisation, même si ces derniers ont quelques raisons de regretter le fait que les retrouvailles aient eu lieu presque exclusivement autour des normes occidentales. Les facteurs qui y contribuent sont très divers, parfois inattendus si l’on pense aux incidences, même symboliques, du prix Médicis étranger 2006 dans le pays du lauréat. Plusieurs questions restent cependant en suspens comme le montre la résurgence cyclique de l’« antisémitisme sans Juifs » et comme le suggèrent les hésitations que l’on éprouve en roumain lorsqu’il s’agit de nommer ce que nous avons appelé plus haut les « Roumains de confession juive ou issus de milieux de confessions juive ». Aujourd’hui comme hier, parler de « Roumains juifs » sonne tout aussi étrange que de parler de « Roumains chrétiens » dans ce pays où l’identification entre la nation et la religion orthodoxe est rarement remise en question. Parler de « Juifs roumains » comme on le fait couramment est une manière de les constituer d’emblée et sans les consulter en groupe à part, forcément étranger - et donc potentiellement hostile - à la majorité. Les tentatives récentes de trouver des solutions de compromis et d’apaisement ne sont pas toujours convaincantes. « Des intervenants français, anglais et roumains débattront autour de l’œuvre lucide et visionnaire de ce grand écrivain d’origine juive, ami de Cioran, Mircea Eliade et Eugène Ionesco… », pouvait-on lire dans un encart publicitaire publié par l’Institut culturel roumain, organisme relevant de l’Etat roumain, dans le Monde des livres daté du 23 novembre 2007 pour annoncer la tenue à l’Unesco d’un colloque en hommage à Mihail Sebastian. Enfin, le chassé-croisé auquel on assiste depuis 1989 entre les tenants de la mémoire des humiliations et de la répression subies à l’époque communiste et ceux qui rappellent les crimes commis précédemment contre les Juifs est à la fois déroutant et grotesque à plus d’un titre. Le renvoi rhétorique dos-à-dos du communisme et du fascisme, dû surtout à la difficulté de trouver le discours critique approprié à chacun dans ce qu’il comporte d’irréductible ne saurait aplanir les tensions qui séparent les victimes et les descendants des victimes de l’un et de l’autre, même si ces tensions baissent en intensité et si les problèmes qui les génèrent sont en train de passer au second plan. Et force est de constater que les écrivains eux-mêmes, plutôt que de prendre leurs distances en manifestant de la compassion pour les « autres » et en portant un regard critique sur leur propre camp, s’engagent parfois à leur tour dans cette concurrence mémorielle. Peu importe, en fin de compte, de savoir dans quelle mesure ils le font par conviction ou par calcul, l’essentiel est ailleurs : personne ne sort gagnant ni grandi de ce genre de concurrence sinon ceux qui cherchent à instrumentaliser les malheurs du passé. Il est pour le moins choquant de voir comment le témoignage d’un Paul Goma et celui d’un Norman Manea non seulement sont incompatibles mais s’ignorent complètement. C’est à se demander si celui, posthume, de Mihail Sebastian n’a échappé au cercle vicieux mémoriel qu’en raison de la mort précipitée de son auteur écrasé sous un char soviétique dans un accident de circulation peu après la fin de la guerre et de son lot de malheurs. |
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