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Les Nouvelles de Roumanie

Roumanie : Madame Gorunescu et ses dictionnaires

Sur la Toile :
Publié dans la presse : juillet 2009
Mise en ligne : mercredi 2 septembre 2009
À 81 ans, Elena Gorunescu n’en revient pas d’être toujours de ce monde, d’avoir pu écrire sept dictionnaires franco-roumain et vice-versa, ainsi que dix-sept autres ouvrages, précis de grammaire et livres d’exercices. L’ancienne professeur a accompagné des centaines de milliers de ses compatriotes dans leur apprentissage du français et ses élèves directs se flattent de l’avoir appris avec « Madame Gorunescu », dont les méthodes étaient aussi proverbiales que son exigence à travers toute la Roumanie.

Par Henri Gillet

« Quand je commence un dictionnaire, je prie le Bon Dieu de me laisser aller jusqu’à la lettre Z ». Levée parfois dès trois heures du matin, quant une idée lui trotte en tête, Elena Gorunescu, seule dans son petit appartement de Drumul Taberei à Bucarest, se met au travail devant sa machine à écrire, à la manière d’un maçon qui commence sa maison par les fondations. « Je débute par la lettre A et j’empile, au fur à mesure ». Il lui a fallu sept ans pour terminer son gros « Français-roumain ». « Je passe parfois un jour sur un mot. Je lui trouve un sens, puis trois, puis quatre ». Son Roumain-Français, qui lui faisait un peu honte car trop maigrichon - « c’était bancal sur une étagère » - mais beaucoup plus difficile à réaliser, car il s’agissait d’exprimer avec précision l’interprétation des mots dans une langue étrangère - ne lui aura pris finalement que deux ans.

« J’écris plus facilement en français qu’en roumain », confie la vieille dame, en versant à son interlocuteur une larme de Cointreau, son péché mignon, reste d’un cadeau offert par un admirateur voici plusieurs années, tout en se désolant de ne pas avoir mené une conversation en français depuis longtemps.

Née à Braila d’une mère d’origine grecque et d’un père directeur des minoteries de Dobroudja, la petite Elena a grandi en apprenant le piano et le français que lui enseignait une préceptrice particulière, « Mademoiselle Lucienne ». Inscrite au cercle Voltaire de sa ville - où a également grandi Panaït Istrati - elle n’eut pas de mal a devenir la meilleure élève de français de son lycée puis, après son bac en 1947, chef de promotion à l’université de Bucarest. Son classement à la sortie de la fac - première de toute la Roumanie - aurait dû lui permettre de choisir le poste de professeur le plus convoité du pays… mais le communisme était passé par là et ses origines sociales la reléguèrent à des tâches modestes d’interprète, lui permettant tout juste de vivoter.

Les temps étaient durs pour les langues étrangères qui ne furent pratiquement plus enseignées, sauf le russe, jusqu’à l’éclaircie de 1963. Elena Gorunescu put sur le tard, à 40 ans, devenir assistante à l’université de Bucarest, et passer en 1973 son doctorat sur « Cocteau le poète ». Elle sera nommée professeur de littérature française du XXème siècle et de théâtre, sans jamais pour autant occuper les fonctions dues à ses titres. Et déjà la retraite se profilait, en 1983.

La professeur s’était déjà essayée au genre encyclopédique sous Ceauşescu en commençant un dictionnaire d’expressions françaises en 1978 et en tentant d’en publier un autre en 1984 sur le théâtre français contemporain. Sa copie était revenue de la censure annotée de points d’interrogation et d’exclamation dans la marge. Convoquée chez le chef censeur, Mihai Dulea, un cerbère redouté par tout le monde de l’édition, elle n’avait pas réussi à lui faire préciser ce qui n’allait pas, devinant simplement que la mention d’Eugène Ionesco gênait le régime. D’un geste téméraire, elle avait gommé les annotations et porté l’ouvrage à l’imprimerie, indiquant qu’elle avait obtenu le feu vert. L’aventure s’arrêta sur ordre d’Elena Ceauşescu.

Une France qu’elle a fait aimer à des centaines de milliers de Roumains… sans jamais la visiter

La « révolution » de 1989 changea complètement la donne. Les derniers dictionnaires remontant à 1966 avaient besoin d’un coup de neuf. Contactée par la maison d’édition Teora (du nom de son jeune patron Teodor Raducanu), Elena Gorunescu se mit à l’ouvrage, commençant une nouvelle carrière à 63 ans. Non sans anicroches, son éditeur passant derrière elle pour corriger certaines formulations. « Un informaticien qui n’y connaissait rien et rajoutait des fautes ! » gromelle-t-elle. Reprendre « Madame Gorunescu »… il fallait avoir du culot ! Dûment chapitré, le fautif ne recommença jamais. L’auteur fit également retirer de la couverture la mention commerciale « 70.000 mots », pour ne pas connaître la mésaventure du dictionnaire anglo-roumain promettant « 50.000 mots »… un lecteur ayant protesté : « Je les ai comptés… il n’y en a que 47.678 ! ».

Depuis cette époque, Elena Gorunescu empile les dictionnaires franco-roumain et vice-versa : expressions, proverbes, paronymes, homonymes, synonymes (en cours), vendant environ 2.000 exemplaires des plus importants par an. Malgré leur prix élevé - 30 euros - c’est le secteur de l’édition qui marche le mieux par ces temps de crise, les parents n’hésitant pas à en acheter pour leurs rejetons.

Plongée dans ses dictionnaires, Elena Gorunescu reçoit de temps en temps un coup de fil de son frère, s’inquiétant de sa santé : « Ah… tu finis la lettre G ? C’est que ça va bien ! ». Parfois, l’ancienne professeur reçoit la visite d’étudiants venus lui demander conseil avant de s’envoler pour Paris. Elle leur indique ce qui lui paraît important à visiter… Enfin, ce qu’elle a vu à la télévision. Car « Madame Gorunescu » n’est jamais venue en France ! Ses mérites n’ont pas été jugés dignes de la moindre bourse, même misérable, d’une petite semaine…